La prisonnière des Sargasses

Un roman de Jean Rhys, traduit de l’anglais par Yvonne Davet.

4 carottes

Cela faisait longtemps que Federico voulait lire La prisonnière des Sargasses, qui est en fait une sorte de préquelle de Jane Eyre, le fabuleux roman de Charlotte Brontë. C’est Jean Rhys, une écrivaine britannico-créole ayant notamment vécu à Paris, qui a écrit ce très beau roman en 1966.

(Attention Federico parle beaucoup de Jane Eyre dans cette chronique, rafraichissez-vous la mémoire ici pour savoir pourquoi ce roman est cher à son cœur. Mais rassurez-vous, il n’est pas indispensable de l’avoir lu pour apprécier celui-ci.)

La prisonnière des Sargasses se déroule dans les Antilles, avant l’action de Jane Eyre. La jeune Antoinette Cosway est la fille d’un vieil esclavagiste, décédé depuis peu, et de sa jeune épouse, Annette. Son enfance sur le domaine jamaïcain n’est pas très joyeuse, marquée par l’hostilité des anciens esclaves et le rejet de sa mère qui lui préfère son petit frère handicapé et qui se remarie avec Mr Mason.

la prisonnière des Sargasses

Voici une couverture plus jolie que celle de l’exemplaire lu par Federico. En prime vous avez le très beau titre de la version originale !

Jeune femme, Antoinette épouse un gentleman anglais. La véracité des sentiments de chacun est un peu floue (autant pour eux que pour le lecteur), surtout que le jeune homme n’a pas les yeux en face des trous car il ne s’acclimate pas du tout aux terres tropicales, un virus du coin l’ayant laissé complètement déphasé. Quoi qu’il en soit sait-on que son mariage est fortement orienté par son père et son frère qui voient dans cette alliance dans les colonies une opportunité financière. Il s’agit de Mr Rochester (le fameux), mais il n’est jamais nommé ; la seconde partie du roman est racontée de son point de vue, c’est donc avec lui que l’on suit les débuts d’un mariage qui ne va jamais devenir heureux.

Notre ami lapin a ressenti comme un stress et un inconfort latent dans tout le roman, que ce soit dans les jeunes années d’Antoinette ou dans sa lune de miel assez catastrophique. Federico s’est attaché à ce personnage qu’il aurait aimé prendre dans ses bras pour le réconforter et lui donner l’amour que tout un chacun mérite ; on s’attriste donc devant ce tourment incessant qui semble être sa destinée, se demandant d’où la folie prend racine, se demandant si elle ne s’insinuerait pas en elle par le biais de l’indifférence et la cruauté des personnes qui l’entourent. Antoinette semble être un fardeau pour tous ceux qui ont croisé sa route : sa mère, son beau-père, sa tante, son mari, ses domestiques… On dirait que personne ne l’a jamais véritablement regardée comme une personne à part entière, et donc aimé, mis à part peut-être sa nourrice, Christophine.

Federico lit rarement des ouvrages « inspiré de », qui surfent sur la vague d’un succès pour faire le sien. La prisonnière des Sargasses ne se range absolument pas dans cette catégorie ; c’est un roman à part entière, qui incarne scrupuleusement bien l’esprit, les personnages et la certaine noirceur de l’œuvre de Charlotte Brontë, tout en les faisant siens et en leur donnant une autre âme, plus triste, nostalgique et angoissante. Dans Jane Eyre, l’histoire d’Antoinette nous est racontée par Mr Rochester, qui n’est pas neutre évidemment. C’est donc une autre version qui nous est donnée dans ce livre, et elle est beaucoup plus convaincante. Ce roman détient également son propre sujet, celui de la démence ; il remet grandement en question la simple hérédité de la maladie et montre comment l’environnement et les personnes peuvent être les outils saillants menant l’esprit à la psychose.

Ce roman est un texte beau, inspirant et envoutant ; on y ressent pleinement l’isolement et la presque irréalité dans laquelle vivent les personnages. Federico était avec eux sur ce lopin de terre antillais, flairant les fleurs tropicales en même temps que ce danger imminent qui semble s’insinuer partout, et qui explose tantôt violemment, tantôt insidieusement…

Irrémédiablement, la plume de Jean Rhys a piqué l’intérêt de notre ami lapin, tout comme sa vision de la condition féminine. C’est une auteure qu’il ira consulter de nouveau, c’est certain.

La prisonnière des Sargasses, Jean Rhys, 1966, « L’imaginaire », Gallimard, 252 pages

BONUS : le procès de Mr Rochester

La lecture de La prisonnière des Sargasses, puis le revisionage d’une adaptation de Jane Eyre (celle avec Charlotte Gainsbourg), ont jeté à la face de Federico les travers du personnage masculin clé de ces deux romans : Mr Rochester. Il n’y avait pas beaucoup fait attention jusqu’ici, mais en fait ce personnage est assez méprisable aux yeux de notre ami lapin. Voici donc son mini-procès.

Federico va essayer de rester poli, mais Mr Rochester est en fait un bel enfoiré. Un homme fier, misanthrope, aigri, mal aimé par sa famille et qui reproduit cette dureté sur sa jeune épouse. Si pour l’excuser on pourrait relever que l’air des Antilles ne lui fait pas de bien et affecte un peu son jugement, cela ne l’excuse pas du tout de son comportement. Car en ayant peur de la folie de la mère, il va lui-même arroser la graine qui pointait à peine chez Antoinette : en l’ignorant, la méprisant, la trompant, ne l’appelant pas par son prénom, bref, en se comportant comme un beau salaud égoïste et phallocrate, méfiant envers les femmes qu’il voit comme des hystériques, des manipulatrices ou des beaux objets (que ce soit Antoinette, Annette, Christophine et les autres domestiques dans La prisonnière, mais aussi Miss Ingram, la jeune Adèle et sa mère dans Jane Eyre). Notre chère Jane semble avoir trouvé grâce à ses yeux, certainement en raison de toutes ses qualités, mais aussi de sa très forte personnalité et de son indépendance sans failles. Elle aussi est droite et fière, finalement.

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Qu’est-ce qu’il est pénible comme garçon !

Mais revenons à Antoinette. Alors que dans Jane Eyre, elle est perçue comme le boulet qui empêche l’homme de vivre pleinement ses désirs, dans La prisonnière des Sargasses Mr Rochester est vraiment la pire chose qui soit arrivée à Antoinette (et elle en a eu, des choses pas sympas). Dans les deux romans, il est un bourreau qui se place en victime. Cet homme est un tortionnaire : il harcèle son épouse et l’enferme dans la tour d’un château froid et lugubre pendant 9 ans, rappelons-le ; pas étonnant qu’elle perde un peu la boule ! Mr Rochester incarne à merveille le rôle du maître et du patriarche omnipotent à qui rien ne doit résister. C’est ce qui rend le personnage de Jane Eyre merveilleusement noble, riche et puissant, car elle se confronte à cet homme, l’apprivoise et le vainc, malheureusement au détriment de la pauvre Antoinette.

Le secret

Un roman de Wilkie Collins, traduit par Émile Daurant-Forgue.

noté 2 sur 4

©ArchipocheUn soir de 1829, la maîtresse du manoir de Porthgenna se meurt. (Pause dramatique) Avant de passer de vie à trépas, elle fait jurer à sa femme de chambre de révéler un terrible secret à son mari. Malgré le serment prêté, la femme de chambre fuit le domaine la nuit même, emportant avec elle l’inavouable vérité qui pourrait détruire bien des vies.

Mais pourquoi ?

C’est un Federico assez déçu qui vous parle. En faisant l’acquisition de ce roman d’un des précurseurs du roman policier, notre ami lapin s’attendait à un livre formidable, qu’il pourrait ranger avec ses classiques anglais adorés.

Le début était pourtant très prometteur : humour à la Jane Austen, œil vif à la Elizabeth Gaskell (on fait avec les références qu’on a sous la main…) et une ambiance gothique gentiment moquée mais prenante. Mais bien vite, l’intrigue s’est dégonflée. Ayant deviné quel pouvait être le fameux secret, Federico a réalisé que sans cela l’histoire se résumait à pas grand chose, et ce étiré sur une trop longue distance, ce qui a émoussé son intérêt. Et puis au bout d’un moment, les femmes qui passent leur temps à s’évanouir et se mettre dans tous leurs états au moindre choc, c’est un peu agaçant. Federico a trouvé que l’histoire ne traversait pas aussi bien les siècles que d’autres écrites à la même époque. Il est difficile d’expliquer cette impression sans ruiner votre future lecture, mais disons que notre ami lapin ne s’est pas senti projeté dans le XIXe siècle et n’a pas pu s’empêcher de juger les évènements avec son regard de lapin du XXIe siècle.

En définitive, ce roman n’a pas emporté Federico aussi loin qu’il aurait aimé. Cela est bien dommage car l’auteur ne démérite pas dans sa manière de croquer les personnages avec mordant.

William Wilkie Collins, Le Secret, Archipoche, juillet 2012, 542 p.

Thérèse Raquin

Un roman de Émile Zola (1867)

Pour commencer, une fois n’est pas coutume, Federico tient à remercier Folio et son super résumé de quatrième de couverture. Dans le genre « c’est un classique donc je ne vois pas pourquoi je me priverais de vous dire tout ce qui se passe et comment ça se termine », il est fort probable que nous tenons l’un des meilleur. Citant une critique assassine parue à l’époque de la sortie du livre, ce résumé donne le ton : on oublie tout de suite le projet d’une lecture plaisir.

Que dire sur ce roman sans en dévoiler l’intrigue ? Pour faire court, il s’agit de la descente aux enfers de deux personnages lâches, égoïstes et totalement gouvernés par leurs nerfs. Ce lent parcours est décrit de façon minutieuse et froide par ce cher Émile Zola, terreur des collégiens. Dans Thérèse Raquin, son troisième roman, l’auteur décortique le tempérament et les différentes réactions physiques de ses personnages. Leurs angoisses sont sondées avec une telle précision que le récit traverse les décennies sans prendre une ride et les deux héros trouveraient sans mal leur place en ce début de XXIe siècle.

Pour Federico, cet ouvrage est techniquement parfait mais trop froid pour être agréable à lire. La plume de Zola a le don de faire des nœuds d’angoisse dans l’estomac (c’est celle des personnages qui jaillit des pages) et de donner l’impression que votre chaleureux terrier est en réalité un lieu humide et glauque.

Federico donne deux carottes à ce classique de la littérature, en espérant que sa critique aura suffisamment asticoté votre curiosité pour que vous partiez à la découverte de Thérèse Raquin.