Ma belle-mère russe et autres catastrophes

Un roman de Alexandra Fröhlich, traduit de l’allemand par Lorraine Cocquelin.

3 carottes

La dernière fois que Federico a autant ri en lisant un livre, c’était probablement devant une bande dessinée ou un roman jeunesse. Mais certainement pas grâce à une comédie romantico-ethnologique.

belle mere russeDans Ma belle-mère russe… Alexandra Fröhlich nous gâte en matière de comique de situation et de personnages au potentiel humoristique pleinement exploité.

C’est l’histoire de Paula, une avocate allemande qui repart de zéro après son divorce. Elle ouvre un cabinet qui peine à trouver sa clientèle jusqu’au jour où un couple de russes débarque et tente de lui expliquer dans un allemand quasi inexistant le grave différent qui l’oppose à son ancien bailleur. Cette première entrevue totalement hallucinante est suivie d’une autre un peu plus compréhensible puisque cette fois, Artiom, le fils des deux énergumènes est là pour jouer les interprètes… et ravir de le cœur de Paula.

Comme vous vous en doutez, entre les deux univers (d’un côté des allemands psychorigides et de l’autre des russes extravagants et imprévisibles) le choc est brutal. Ne connaissant pas ces deux cultures, Federico ne saurait dire si ce roman est un ramassis de préjugés ou une brillante comédie sur le choc des cultures. Reste que tout cela est quand même très bien amené et fort bien écrit. Narrateur plongé jusqu’au cou dans cette danse, Paula raconte l’histoire du point de vue de celle qui est coincées entre deux univers d’apparence irréconciliables. S’ils ne sont pas au centre de l’histoire comme le sous entend le titre, les rapports entre la belle-mère et sa bru sont évidemment très présent et représentent les moments les plus épiques du livre. Mais le reste des personnages n’est pas en reste : l’auteur nous régale d’une belle galerie de caractères bien trempés qui, loin de faire de la figuration, donnent naissance à plusieurs intrigues secondaires assez drôles et traitées avec tout le soin qu’elles méritent.

En épousant Artiom, c’est donc un véritable raz-de-marée qui submerge la vie calme de Paula. Mais rassurez vous, même si ce n’est pas gagné au départ, tout ceci s’avère positif pour tout le monde, et le taux de tolérance augmente au fil du roman.
Federico a dévoré ce livre en deux jours car il est facile à lire et foisonne de bonnes idées et de bons mots. Le tout s’enchaîne sans temps morts et a entraîné notre ami lapin qui ne pouvait tout bonnement plus s’arrêter. Mention spéciale au premier chapitre, qui a le mérite de nous faire entrer dans l’histoire avec un enchaînement de gags absolument irrésistibles !

Alexandra Fröhlich, trad. Lorraine Cocquelin, Ma belle-mère russe et autres catastrophes, Piranha, juin 2015, 246 p.

Dans les forêts de Sibérie

Un récit de voyage de Sylvain Tesson.

2 carottes

Maintenant qu’il a un peu le temps de souffler, Federico va vous parler de ses dernières lectures, notamment celles faites au cours de ses derniers voyages (attention, ça date, mais Federico a une mémoire d’éléphant).

danslesforetsdesiberieCet été, pendant qu’il vadrouillait, campait et mangeait de la semoule, notre ami lapin avait envie de lire l’histoire de quelqu’un ayant à peu près les mêmes occupations. Il s’est donc penché sur l’un des plus récents récits de l’écrivain voyageur Sylvain Tesson : Dans les forêts de Sibérie. C’est la première fois que Federico lisait du Sylvain Tesson, des livres connus pour affiner l’âme des voyageurs et penseurs en tout genre, mais il ne sait pas encore s’il retentera l’expérience…

Dans les forêts de Sibérie raconte les six mois que l’écrivain a passé (presque) tout seul au bord du lac Baïkal, au fin fond de la Sibérie donc. Federico précise « presque tout seul » car si la majorité du temps Tesson était bien seul face à ses bouquins, sa vodka, sa cabane et son lac, il avait quand même souvent de la visite, ou bien rendait lui-même visite à ses copains, pêcheurs ou gardes forestiers russes disposant d’un bon stock de vodka eux aussi.

Bien écrit et bien pensé, le récit de Tesson embarque le lecteur dans de nobles considérations sur la nature belle et sauvage, la folie des hommes qui s’entassent et s’urbanisent irraisonnablement, le charme de la solitude et du confort rustique, etc. C’est très bien. Mais vous sentez un peu le manque de dithyrambisme de Federico ? En fait, si c’est très bien, l’auteur l’a quand même un peu saoulé, avec sa vodka et ses grands airs, il l’a trouvé parfois égocentrique et pédant… on attendrait un peu plus d’accessibilité et de philanthropie de la part de quelqu’un aimant autant la nature. Or, c’est davantage de l’élitisme que Federico a trouvé dans ces pages, un comble selon lui pour un récit de baroudeur !

Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson, Gallimard, « Folio », 2011, 272 pages

Ma vie chez les milliardaires russes

Un document de Marie Freyssac.

noté 2 sur 4

Marie Freyssac a un jour été embauchée pour rejoindre l’armada de préceptrices au service d’une richissime famille russe. Au gré d’anecdotes plutôt bien choisies, elle nous entraîne dans l’univers hallucinant des oligarques russes, ces hommes qui obtiennent tout, absolument tout ce qu’ils veulent en agitant les grosses coupures.©Stock

L’auteur porte un regard plein d’ironie sur la famille qui l’emploie et sur un système auquel elle a fini par appartenir avant de rendre son tablier. Comme on peut s’y attendre, les enfants sont archi gâtés, les femmes botoxées, les hommes boivent beaucoup et les yachts sont graaaaand. Marie Freyssac ne se contente pas de dresser un catalogue de clichés sur cette sympathique famille et va au delà des apparences. À travers l’étonnante fonction qu’elle a occupée (potiche à 5000 € par mois), elle embrasse toute la Russie actuelle. Elle n’entre pas dans le détail, mais pour un ignare comme Federico, ses anecdotes associés à de pertinentes données sociologiques, ce livre est un bon aperçu de ce pays souvent incompris et méprisé dans les terriers français.

Un livre très facile d’accès, sans prétentions qui mérite d’être découvert même s’il n’est pas inoubliable.

Et puis, juste pour la couverture, ça vaut le coup de s’y arrêter.

Marie Freyssac, Ma vie chez les milliardaires russes, Stock, février 2013, 192 p.

Une femme aimée

Un roman d’Andreï Makine.

noté 3 sur 4

Avec ce roman, Federico a fait trois découvertes :

– Andrei Makine et sa remarquable plume ;

– Catherine II ou la passion sous toutes ses définitions ;

– que l’histoire avec un grand H ne se laisse pas apprivoiser facilement.

C’est d’ailleurs tout le problème d’Oleg Erdmann, cinéaste russe d’origine allemande (tout comme cette chère Catherine). Pendant plusieurs décennies, il sera obsédé par l’idée de faire un film racontant une autre Catherine, derrière la violence et les frasques sexuelles que l’histoire a retenu parce que ça l’arrangeait bien.

©SeuilÀ travers Erdmann et son projet fou, ce sont deux Russie que notre ami lapin a visité.

La première est celle du réalisateur, qui connaît l’émiettement inexorable du bloc soviétique puis l’après-chute du Mur de Berlin et l’arrivée (trop) brutale du capitalisme. Dans ces deux périodes, Erdmann devra renoncer à son projet de départ et multiplier les concessions qui l’éloigneront du mystère qu’il veut percer. Sous la dictature soviétique, c’est la censure qui ne veut pas voir une autre Catherine que celle qui a été construite par la propagande. Dans l’ère de la nouvelle Russie, il faut obéir aux lois du marché qui veulent du clinquant et du choquant.

La deuxième, c’est la Russie de Catherine. Cette tsarine aux multiples amants, amie des philosophes français et commanditaire de l’assassinat de son mari. Erdmann a recueilli une foultitude d’informations au sujet de Catherine et pourtant, plus il avance, plus elle semble lui échapper, plus le mystère s’épaissit. C’est là que l’écriture de Makine fait des merveilles : Federico a vécu à fond cette quête et avait lui même l’impression de poursuivre une chimère. Plus que d’essayer de démêler le vrai du faux avant de s’y perdre, Oleg veut répondre a une question toute simple : parmi tous les hommes qui ont entouré Catherine, y en a-t-il un qui l’ait aimé ? Quelques indices aussi minuscules que vaporeux incitent Oleg à répondre que oui. Oui, dans le tourbillon de violences et de passions qu’a traversé cette femme prisonnière de son destin, un amour lui a permis de s’évader, ne serait-ce qu’en rêve. Oleg veut y croire et il s’y raccroche parce que c’est ce même rêve qui le fait tenir dans ce monde qui lui échappe.

En tissant une infinité de fils entre Oleg, Catherine et leurs époques respectives, Andreï Makine crée une histoire passionnante et instructive où violence et liberté cohabitent. Il nous rappelle que l’histoire est une matière vivante et qu’il ne tient qu’à nous de lui donner un nouveau souffle.

Un grand roman que Federico, féru de grands destins et de petits détails, n’est pas près d’oublier.

Andreï Makine, Une femme aimée, Seuil, janvier 2013, 372 p.