Les enfants moroses

Une recueil de nouvelles de Fannie Loiselle.

Comme la plupart des humains, Federico n’est pas un grand lecteur de nouvelles. Bien mal lui en a pris jusque-là de bouder ce genre littéraire ; grâce aux éditions Marchand de feuille, il peut maintenant lire Les enfants moroses.

Première publication d’une jeune québécoise de 26 ans, ces textes sont qualifiés de nouvelles, mais ils ont tous les airs d’un roman. Chaque histoire s’attache à un petit moment, un fait dans la vie de jeunes adultes désorientés, désabusés, désenchantés, taciturnes, à l’humeur ombragée… moroses quoi.

Ainsi, dans les rues de Montréal, on croise Camille, Christophe, Sarah, Audrey… Parfois nommés dans le titre de la nouvelle (« Le voisin d’Audrey »), parfois non identifiés, on recroise plus tard l’un ou l’autre, en se demandant si Audrey est bien la sœur d’unetelle, celle qui avait adopté un serpent, qui coure la nuit et qui trouve une lettre de rupture au verso d’une recette de pain à la banane. Mais les liens entre ces historiettes ont finalement très peu d’importance, ces moments fugaces et anecdotiques nous emportent et nous rappellent les nôtres, lorsque nous avons l’humeur triste ou pensive.

On se laisse guider très facilement par l’écriture de Fannie Loiselle qui peint avec finesse et simplicité le quotidien d’une jeunesse un peu paumée. On songe beaucoup, la tête dans la lune, comme ces êtres moroses qui errent, un peu perdus, dans leur vie qui stagne un instant avant de repartir.

Avec la très agréable surprise de cette lecture aérienne et émouvante, Federico a découvert un éditeur québécois qui mérite son attention : les éditions Marchand de feuilles, dont le soin apporté à la fabrication et au graphisme enchante les mains et les yeux de notre ami lapin.

Pour finir, il faut noter qu’on trouve dans ce livre une histoire de lapin, celui qui n’a pas d’oreille. Pour être comme tout le monde, on lui conseille « d’arracher les oreilles d’un autre lapin et de se les coller sur la tête ». Le lapin va-t-il oser faire ça ? Moralité de l’histoire : « Dans la vie, on n’a pas tout ce qu’on veut, mais ce n’est pas une raison pour arracher des oreilles. » À méditer.

Les enfants moroses, Fannie Loiselle, Éditions Marchand de feuilles, 2011, 152 pages

L’avalée des avalés

Un roman de Réjean Ducharme.

Difficile de parler de L’avalée des avalés, premier texte publié par le québécois Réjean Ducharme et lecture incontournable des lycéens de la province. Lui-même, Federico a eu du mal à définir s’il avait apprécié ou non ce livre. Au vu des trois carottes, la réponse est donc plutôt positive.

Chose étrange que ce roman dont un court épilogue – de la main de l’auteur – résume la totalité de l’histoire… Chose étrange que cette narration décousue et profonde de la petite Bérénice Einberg, héroïne du roman.

Les parents Einberg, une mère catholique polonaise et un père juif, exilés dans une abbaye sur une île québécoise, ont décidé de se partager l’éducation de leurs enfants. Le premier né, Christian, suit l’enseignement catholique de sa mère, et la seconde, Bérénice, l’enseignement juif de son père. À cette étape, il est difficile pour Federico de vous en dire plus, car il y a peu et tant à dire… Le cœur même de l’histoire réside dans l’esprit de Bérénice : comment elle voit l’univers qui l’entoure, fillette puis adolescente.

Si notre ami lapin a premièrement été déboussolé par ce long discours déroulé par la jeune narratrice, alimenté de ses mots inventés, il a très rapidement compris qu’il devait s’immerger totalement dans ce récit pour qu’il l’avale à son tour…

Il a alors compris que ce n’est pas un long monologue verbeux, mais davantage le déroulement du fil de la pensée de Bérénice, qui appréhende et combat le monde dès son plus jeune âge. Enfant privée de l’amour de ses parents, nourrie avec la haine qu’ils se vouent entre eux, Bérénice accuse les adultes de ne pas savoir vivre. Elle voue une admiration sans faille à son frère Christian, garçon taciturne, et à son amie Constance Chlore. Ambiguë, éprise de folie et d’exubérance, elle veut mordre à pleine dent dans l’intensité des moments qu’elle s’octroie avec force. Le personnage de Bérénice est le portrait surnaturel d’une enfant haute en couleurs, qui dérange et séduit le lecteur par tant de liberté. Elle n’est pas facile à oublier…

Ce roman dispose donc d’une narration intense qui a réussi à capter l’intérêt de notre ami lapin, sans qu’il s’en aperçoive. Trois carottes pour cette prouesse !

L’avalée des avalés, Réjean Ducharme, Gallimard, 1966, 378 pages

Prochain épisode

Suite des lectures hivernales et québécoises de Federico autour de la thématique historique « Révolution tranquille » avec un roman de Hubert Aquin, Prochain épisode.

Autant vous le dire tout de go, Federico n’a pas du tout aimé ce roman dont il a expédié la lecture pour pouvoir rapidement passer à autre chose…

Déjà, la situation du récit est pas mal floue : c’est l’histoire d’un homme en prison, en attente de son jugement, qui écrit une histoire qui semble être la sienne, c’est-à-dire celle-ci :

Un québécois est mandaté par les groupes nationalistes du FLQ pour assassiner un agent canadien du mouvement contre-révolutionnaire. L’action se déroule en Suisse, entre Genève, Lausanne et le lac Léman, sur les routes montagneuses et dans les belles résidences des bois.

Federico n’y connait rien à la géographie de ce pays alpin, mais cela n’aurait pas été un problème si le narrateur ne passait son temps à ressasser dans tous les sens les lieux qu’il a visité, qu’il visite et qu’il visitera, en Suisse et au Québec. Si ce n’était que ça… mais c’est toute sa vie qu’il ressasse : K « la femme qu’il aime » et leur rencontre entre « le 24 juin et le 26 juillet », l’homme à abattre H. de Heutz, son rendez-vous à six heure et demi sur la terrasse de l’Hôtel d’Angleterre, pour ne citer que quelques lubies… Le peu d’action est englouti dans le flot de pensée du narrateur, retirant alors tout l’intérêt que le lecteur aurait pu avoir dans l’intrigue a priori pleine de suspens.

Ce sont donc toutes ces incessantes références répétées à longueurs de paragraphe qui ont épuisé notre ami lapin et empêché toute attache à l’histoire et à ses personnages. Si Federico n’a rien contre les réflexions littéraires sur la vie, l’amour et la mort, celles-ci, longues, pénibles et infructueuses, l’ont laissé aussi froid que le marbre du salon d’un château suisse.

Prochain épisode, Hubert Aquin, Bibliothèque québécoise, 1965, 174 pages

L’enfirouapé

Sorti de son hibernation hivernale, Federico gambade avec joie dans les flaques de neige fondue, museau frissonnant dans le vent printanier. De retour parmi ces congénères friands d’histoires, il exhume pour vous de son nid douillet les ouvrages québécois qui ont accompagné sa retraite.

Pour débuter, Federico va vous parler de deux romans qui prennent chacun pour décor une page importante de l’histoire du Québec, celle de la Révolution tranquille.

Parenthèse historique : s’étendant sur les années 1960, la Révolution tranquille marque la construction de l’actuelle province québécoise et de son identité francophone. Elle sera notamment marquée par la Crise d’Octobre de 1970 déclenchée par la cellule armée du Front de libération du Québec (FLQ).

Commençons avec le premier roman d’Yves Beauchemin, L’enfirouapé.

En bon français québécois, Enfirouaper signifie « se faire avoir », « se faire arnaquer ».

Un beau matin, Maurice décide de quitter son travail ingrat dans une manufacture montréalaise pour aller tenter sa chance ailleurs (en commençant par se ressourcer chez ses parents…). Sur la route pour quitter la ville, il prend Julie en auto-stop. Bien mal lui en a pris… Si la jeune fille est charmante comme tout, elle aura la mauvaise idée de lui présenter son oncle, le député véreux Jerry Turcotte. Embobiné en beauté par ce dernier, Maurice passera trois années emprisonné à ruminer sa vengeance, et deviendra malgré lui un activiste de cette période troublée d’octobre 1970.

Federico n’a eu aucune peine à entrer dans cette histoire, notamment à travers le ton détaché et burlesque de l’auteur. Les expressions québécoises (parfois potaches dans le discours du député et de son homme de main) nourrissent le récit d’une vitalité et d’une chaleur qui rendent la lecture accrocheuse. Il en est de même pour les personnages à la fois truculents et poétiques, étonnamment anormaux et attachants : le poète d’opérette, le muet conciliant, la jeune fille illuminée (au sens propre : elle voit Jésus !), le révolutionnaire buté, le (très) mauvais avocat, etc. Et, parmi eux, le héros qui, s’il n’est pas si bête que ça, parvient à se faire entuber par un personnage qui n’encourage pourtant aucune confiance et qui se révèlera finalement extrêmement pathétique lorsque le vent tourne.

Si l’on se doute dès le début que Maurice va « s’enfirouapé », il est par la suite perturbant de suivre le cheminement de personnages qui s’embrigadent dans une action révolutionnaire sans, semble-t-il, en avoir véritablement la volonté. Ce roman est donc à la fois cynique et tragique… une belle fable sur cette période troublée, mais faut-il la prendre au sérieux ?

L’enfirouapé, Yves Beauchemin, Éditions Stanké, 1974, 272 pages

La Pastèque

Vous n’en croyez pas vos oreilles, la communauté des lapins non plus… voici le 100e article de Federico sabe leer ! Pour fêter dignement cet événement monumental, votre lecteur poilu préféré a la joie de vous raconter un chouia sa vie ! En partance au Québec pour quelques mois, Federico va vous parler de ces trouvailles littéraires et lapines qui pullulent ici, de l’autre côté de l’Atlantique.

Pour sa première chronique, notre ami lapin a décidé de vous parler non pas d’un seul et unique livre, mais d’une maison d’édition québécoise de bande dessinée, il s’agit de La Pastèque. Ses livres sont de beaux objets, on y sent le soin infini qui a été mis dans chaque projet d’édition. Ainsi, le catalogue de la maison regorge de perles et de curiosités où l’on aimerait avoir le temps d’aller fourrer ses moustaches. Federico a donc toutes les peines du monde à faire une sélection des titres et des auteurs qu’il apprécie le plus et espère de tout cœur qu’il réussira à vous donner l’envie d’aller voir par vous-même ce qu’il y a de chouette chez La Pastèque.

Macanudo

Une des premières découvertes de Federico chez La Pastèque fut celle de la traduction en français des strips de l’auteur argentin Liniers. La série Macanudo parait chaque jour dans le quotidien La Nacion, et trois tomes sont parus à ce jour chez l’éditeur québécois.

Au fil des cases, le lecteur de Macanudo se familiarise avec la rêveuse Madariaga, petite fille et grande lectrice, et de son chat Fellini, avec Z-25 le robot sensible qui pourrait parvenir à vous faire pleurer, avec une pléthore de pingouins et de lutins qui s’amusent comme des petits fous mais toujours avec un flegme assuré (sans compter une vache cinéphile, des olives, et que sais-il encore…).

En quelques mots, Macanudo c’est de la finesse, du burlesque et de l’optimisme. À lire sans prise de tête, le cœur et l’esprit ouvert !

Les éditeurs de La Pastèque parviennent à mettre davantage de mots sur le travail de Liniers, Federico invite donc les lecteurs dont la curiosité a été titillée à aller les lire sur leur site.

Valentin

Vous aimez les chats ? Eh bien ce n’est pas forcément nécessaire pour aimez Valentin. Car si Valentin est le nom d’un bon gros matou câlin, il est aussi l’élément perturbateur de l’histoire car il vient carrément chambouler la vie d’un couple !

C’est donc l’histoire de Stéphanie, montréalaise, la trentaine, qui tombe en amour avec ce chat si adorable et affectueux. Le problème, c’est que son chum (son mec) est terriblement allergique à ces bêbêtes. Il pose un ultimatum à sa blonde (sa meuf) : c’est Valentin, ou lui ! Qui Stéphanie va-t-elle choisir ? L’histoire, entre drame et comédie, se joue avec naturel sur un ton humoristique inattendu. Le trait fin du dessin associé à de très jolies couleurs aquarelles nous permettent de suivre avec délice les saisons qui se succèdent dans la ville québécoise ; ils allument l’espace urbain où l’on aimerait prendre une marche avec les personnages.

Avec cette bande dessinée, Federico a découvert l’auteur québécois Pascal Girard. Chez La Pastèque, vous pouvez lire de cet auteur Paresse, une série de strips autobiographiques plein d’auto-dérision et de réflexions quotidiennes, ainsi que Jimmy et le Bigfoot.

Paul à la pêche

Pour finir cette courte sélection, Federico ne peut passer à côté de la série Paul, véritable succès littéraire au Québec et à l’international. L’auteur québécois Michel Rabagliati vient de publier le sixième opus de son héros et alter ego de papier, Paul au parc, déjà en tête des ventes au Québec.

Que dire, sinon que Paul est une série à la fois moderne et classique. En noir et blanc, les dessins font penser au style atome des années 1950 et il est impossible de ne pas penser à Tintin et la ligne claire (Rabagliati est un grand fan de bande dessinée, notamment de Hergé). Mais l’auteur a un trait et une voix bien à lui : ses personnages attachants évoluent avec force sous nos yeux et ses décors sont étonnamment détaillés. Certes profondément ancrés dans la culture et le quotidien québécois (et la langue !), les livres traitent de thèmes universels avec tact et émotion. Eh puis, comment ne pas aimer ce brave Paul ?

Federico a choisi Paul à la pêche (mais toute la série est à dévorer !). On y parle de pêche, bien entendu, mais l’écologie n’est pas très loin… On y parle aussi d’usines qui se robotisent et délocalisent, et d’assistanat social. On y parle aussi du désir de maternité de Paul et Lucie, et des coups durs éprouvants qu’ils encaissent avant d’être enfin parents… Coudon ! Si vous n’avez pas les larmes aux yeux avec cette histoire-là, en quoi êtes-vous fait ?

Federico aime l’hypertexte, voici de quoi vous informer et vous donner envie de lire les aventures de Paul :

– d’un point de vue québécois.

– d’un point de vue français.

Régalez-vous !

Liniers, Macanudo, La Pastèque, 2008, 96 pages

Yves Pelletier et Pascal Girard, Valentin, La Pastèque, 2010, 136 pages

Michel Rabagliati, Paul à la pêche, La Pastèque, 2006, 208 pages