La gifle

Un roman de Roxanne Bouchard.

3 carottes

Les faits se déroulent en 1972, dans un village québécois bordant le fleuve Saint-Laurent où la communauté italienne a ses pénates. François Levasseur, anti-héros, n’est pas très fute-fute mais tout de même très ambitieux. Peintre sans génie et homme sans jugeotte, il s’imagine devenir un artiste mondialement connu et admiré, poussé dans cette idée par sa mamma, boulangère de son état et grande adepte de ses propres pâtisseries. Aussi étrange que cela paraisse, « Francesco » a du succès auprès des femmes… ou plutôt, disons que les personnes du sexe féminin ont de grandes facilités à obtenir ses faveurs, qu’il ne se retient pas de distribuer à tord et à travers, notamment auprès de ses modèles. D’ailleurs le mariage de l’une d’entre-elles approche, et la toile commandée à l’occasion par la mère de la mariée y sera dévoilée. Tous les éléments pour que l’inévitable se produise sont réunis, ça sent le roussi pour Francesco…

la_gifleCe texte drôle et pétillant a bien diverti notre ami lapin. Toutes ses italiennes qui s’agitent, occupent l’espace de leur beauté, leurs mouvements, leurs paroles, ces femmes qui ne vont pas se laisser faire, font vibrer les pages de ce tout petit roman dans lequel on se plonge avec aisance, avide de savoir QUI sera la gifleuse ? Honteux, Federico a trop facilement trouvé au fond de lui cette once de méchante impatience pour l’achèvement final et libérateur qui viendra punir l’effronté goujat.

Digne d’une pièce de théâtre, La gifle se joue à la fois de son héros et de son lecteur. Le ton moqueur de Roxanne Bouchard fait mouche, notamment dans les interludes façon « mode d’emploi » qui ponctuent les chapitres. L’auteure nous y donne les leçons essentielles (« Apparition de la gifle », « L’importance de réussir la gifle ») et les réflexions majeures sur le sujet (« Existe-t-il des giflantes naturelles ? »). Visiblement, l’auteure s’amuse, ça tombe bien, nous aussi !

En fait, Federico a été un peu surpris par le texte de La gifle, qui s’est révélé purement humoristique, alors que Whisky et paraboles, premier livre de Roxanne Bouchard qu’il avait lu il y a quelques années, avait un tout autre ton, empreint de tristesse et habité par la totale remise en question de l’héroïne. Une lecture qui lui avait plu, mais dont notre ami lapin avait eu du mal à retirer des clés suffisamment claires pour son esprit. En tout cas, La gifle vient chambouler le souvenir que Federico avait de cette auteure et en donne une toute nouvelle dimension !

La gifle, mode d’emploi, Roxanne Bouchard, Éditions Typo, 2016 (première édition en 2007 chez Coup de tête), 106 pages

Souvenirs retrouvés

Les mémoires de Kiki de Montparnasse.

noté 3 sur 4

Ah, Kiki, Kiki… Federico aime beaucoup Kiki, la fameuse reine de Montparnasse. Aussi, lorsqu’il a appris qu’elle avait écrit ses mémoires, il s’est rué chez le libraire d’à côté pour les y débusquer !

© José Corti, 2005Notre ami lapin avait découvert Kiki il y a quelques années avec la bande dessinée de Catel et Bocquet. On y suivait la vie de Kiki dans les grandes lignes, avec moultes anecdotes et rencontres artistiques. Mais quoi de mieux pour connaître un tel personnage que de lire ses mémoires ? Il y a un gouffre entre la perception extérieure que l’on a d’une personne, et son ressenti intérieur. La Kiki des Souvenirs retrouvés n’a pas l’air aussi délurée ni aussi dévergondée que ce que l’histoire veut retenir d’elle.

Kiki était avant tout une jeune femme optimiste et sentimentale, qui a véritablement galéré tout au long de sa vie pour se sortir de la misère. Bâtarde crottée de la campagne bourguignonne, Alice Prin débarque à Paris à 13 ans où elle ne suivra qu’une année de scolarité avant d’être mise au travail. Délaissée et mal aimée par sa mère, elle était vouée à la prostitution mais y échappa de justesse grâce à un de ses principes majeurs : l’amour ne se vend pas ! C’est grâce à son attirance pour les artistes fauchés qui peuplent les cafés de Montparnasse que Alice s’en sort, en devenant modèle et chanteuse de cabaret. En devenant Kiki.

C’est là la partie la plus passionnante de ses souvenirs : comment une jeune fille sans le sou peut se sortir de la misère parisienne des années 1910 ? Kiki nous raconte ses galères, la faim, le froid, mais aussi la quête assez drolatique de la perte de sa virginité ; son ton est toujours enjoué, malgré la tristesse de certains de ses propos. Car les difficultés de la vie ne sont jamais loin, après la belle vie des cabarets pendant les années 1920, Kiki devra affronter la drogue, son surpoids et son alcoolisme, mais aussi la perte de ses proches : sa mère, son amant, des amis…

Souvenirs retrouvés est agrémenté de photos (notamment de Man Ray, qui fut son compagnon) mais aussi de reproductions des toiles réalisées par Kiki, car le modèle s’essaya lui aussi à la peinture.

Sous la machine à écrire libre de Kiki, on découvre le Paris nocturne des années folles, entre misère de la rue et joyeuses festivités, entre excès et convivialité, pas si différent de celui d’aujourd’hui…

Souvenirs retrouvés, Kiki de Montparnasse, José Corti, 2005, 256 pages

La Casati

Pfiou, que de retard notre ami lapin a dans ses critiques en bande dessinée ! Et encore, comme vous devez vous en douter, il ne vous parle pas de tout ce qui lui passe sous le museau… Car il faut dire que Federico n’a pas eu de grandes révélations bédéesques, mais il y en a toutefois quelques unes qu’il a eu plaisir à lire, et il va de ce pas vous conter fleurette de l’une d’entre elles.

La Casati, la muse égoïste

noté 3 sur 4

Cette BD a pas mal étonné Federico, parce qu’elle changeait un peu de ce qu’on a pris l’habitude de nous faire lire à tout va. D’un côté il y a le dessin, coloré, libre et sans manières. D’un autre côté, il y a le ton du reportage qui a été adopté pour raconter l’histoire. Et d’un troisième côté (oui, cette BD est un triangle), il y a la vie étonnante de cette marquise pas comme les autres, sorte de « Lady Gaga de la Belle Époque ».

© Dargaud, 2013La bande dessinée enquête donc sur l’excentrique marquise italienne Luisa Casati Amman qui vécut pendant la première moitié du XXe siècle entre l’Italie, son pays natal, et Paris. Luisa et sa sœur Francesca perdent leurs parents lorsqu’elles sont adolescentes et deviennent alors toutes deux l’une des plus grandes fortunes italiennes. Au fil de ses rencontres et voyages, celle qu’on surnomme « La Casati » entre dans le milieu de l’art en devenant à la fois muse et mécène. Loin des convenances et grande adepte de la démesure, elle dilapide sa fortune en multipliant les réceptions mondaines, les dépenses luxueuses en châteaux, ameublements et vêtements, et autres frasques en tout genre. Se considérant elle-même comme une œuvre d’art, elle se teint les cheveux en rouge ou vert, se maquille les yeux de plus en plus noirs, et se promène dévêtue dans les rues, escortée de guépards et de serpents… quoi, vous ne faites pas ça, vous ? Dans les années 1930, endettée et démodée, la marquise voit ses biens vendus et se terre à Londres jusqu’à sa mort en 1957, un peu la loose quoi.

La Casati a fait le buzz, mais a été un peu oubliée (Federico lui-même ne la connaissait pas avant de lire cette BD), ne laissant de traces que dans les peintures dont elle fut modèle. C’est sûr qu’aujourd’hui, Google et Facebook auraient conservé bien plus qu’une dizaine de tableaux sur ses serveurs. Ce sont donc les trois côtés du triangle qui ont plu à notre ami lapin, car ils permettent de mettre un peu de légèreté et d’originalité dans une biographie dessinée, en résonance à l’exubérance d’une femme hors norme.

La Casati, la muse égoïste, Vanna Vinci, Dargaud, 2013

Ndl (note du lapin) : La bande dessinée est l’adaptation d’une biographie romancée écrite par Camille de Peretti et parue chez Stock.