Beauté Fatale – Les nouveaux visages d’une aliénation féminine

Un essai de Mona Chollet.

Pour cet article, Federico va laisser la parole à celle qui tape certains articles de ce blog sous sa dictée (les lapins ne peuvent pas se servir d’un clapier, tout le monde sait ça) car elle est mieux placée que lui pour parler du sujet qui nous intéresse.

Je viens juste de finir l’essai de Mona Chollet, Beauté Fatale – Les nouveaux visages d’une aliénation féminine et j’ai terriblement envie d’en parler. Plus que du livre en lui même, c’est toutes celles à qui il m’a fait penser que j’ai envie d’évoquer.

Je vais quand même vous présenter l’ouvrage sinon ça risque de ne pas être très clair.

Pour vendre un produit ou un service qui n’est pas de première nécessité, comme une crème anti-ride à base de sous-produits pétrochimiques ou un sac à main à 800 €, il faut encourager un besoin. En l’occurrence, celui d’être belle à regarder, et pas n’importe comment, pas avec n’importe quoi. Pas de panique, l’industrie tentaculaire de la mode et des cosmétiques est là pour nous expliquer comment faire, tout en s’incrustant dans chaque instant de notre vie. Et comme la beauté idéale est tout aussi simple à atteindre que de monter un buffet d’origine suédoise avec des moufles, nous risquons d’être enfermées dans ce cercle vicieux pour un paquet de temps. Heureusement que des livres comme Beauté Fatale sont là pour nous donner des outils pour déconstruire ces mécanismes.

L’auteur décortique les techniques qui ont permis à l’industrie de la mode et des cosmétiques, cet univers toxique présenté comme une bulle de bonheur que toute femme sensée devrait rêver d’imiter, de s’incruster dans tous les milieux (notamment dans celui du cinéma, où beaucoup d’actrices deviennent des « égéries » a.k.a. des porte manteaux) et vendre à notre société que la beauté et la liberté ne font qu’un. Que chercher à être belle, ou plutôt à respecter les normes inhumaines qui sont imposées via la presse, la publicité, le cinéma, la musique, bref, PARTOUT, c’est être libre. Libre d’un corps imparfait, vulnérable et sale, qu’il faut dominer à tout prix. Ce prix se paie avec l’exorbitante facture du chirurgien esthétique ou, plus tragiquement, avec les ravages des désordres alimentaires tels que l’anorexie. L’obsession de l’apparence est une charge mentale à part entière qui monopolise du temps et de l’énergie. De plus, elle est utilisée pour décrédibiliser les femmes : tandis qu’on les juge impitoyablement sur leur apparence et qu’on exige toujours plus d’efforts de leur part, on les critique pour la futilité de ces mêmes efforts. Les femmes sont ainsi assignée à un rôle d’objet de décoration dans lequel elles n’ont pratiquement aucune marge de manœuvre et gare à celles qui veulent en sortir !

Dans Beauté Fatale, Mona Chollet se concentre sur des milieux bien spécifiques et il est beaucoup questions d’actrices, de mannequins, de blogueuses beauté, bref de femmes dont la vie professionnelle est liée à l’industrie dont elle parle. On peut considérer ces milieux comme étant l’épicentre de ce mouvement planétaire qui a décrété que la valeur d’une femme sera indexée sur son apparence, et qu’être belle est quelque chose qu’on doit à la société.  Mais ce dont j’ai envie de parler, ce sont des milieux qui sont à des lieues de cet univers pailleté que décrypte Mona Chollet. J’ai envie de parler des femmes qui m’entourent et de ma propre expérience. Car j’ai grandi et j’évolue dans un milieu très différent où la mode et ses mythes n’ont à première vue qu’une influence très limitée. Pourtant, aussi loin que je sois de l’épicentre cité plus haut, je ne suis pas épargnée par l’onde de choc.

J’ai passé mon adolescence à me trouver moche et indigne d’être appréciée. Aujourd’hui encore, mon physique me pose problème et je redoute d’être jugée sur mon apparence. Autour de moi, je vois les femmes se décomposer en passant devant un miroir car le regard qu’elles se portent est plus dur encore que celui du monde extérieur. Elles disent « je ne ressemble à rien », « je suis trop moche », « je suis trop grosse/maigre ». On m’a appris qu’une femme doit « faire des efforts » pour être belle. Et je continue à en faire malgré ma répulsion envers ce système.

La haine de soi résonne sur les autres. Voici un échantillon des phrases que j’ai pu dire ou entendre
– au sujet d’inconnues croisées n’importe où : « elle devrait se mettre plus en valeur »,  « quand on est grosse comme ça, on n’a pas le droit de mettre un vêtement aussi moulant » ;
– à propos d’une femme belle selon le critères qu’on nous vend « elle est trop canon, je la déteste », « t’as vu le coips qu’elle a cette salope ?! ».
Cette violence envers les autres est proportionnelle à la violence du regard que nous jetons sur nous.  Je sais que ce dénigrement de notre physique se répand comme un poison à toute notre personne et joue sur la valeur que nous nous donnons.

Prendre soin de son corps permet d’assurer son bon fonctionnement et le décorer (cosmétiques, vêtements, maquillage, bijoux, coiffure, etc) est un merveilleux moyen d’expression mais notre société en a fait un moyen d’oppression. Attention, je ne suis pas en train de dire qu’il faut tout arrêter !  Je veux défendre le droit de chacun à disposer de son corps comme il le souhaite, que ce soit en portant du gloss à paillettes et/ou du fond de teint transparent, des mini jupes et/ou un pull extra large, des faux cils et/ou des poils sous les bras. Malheureusement, le diktat de la beauté est tellement dilué et tellement intégré à nos mentalité qu’il est très difficile d’identifier son influence dans nos choix. Depuis des générations, nous apprenons à mépriser notre corps tel qu’il est et à penser que toute imperfection se doit d’être cachée aux yeux des autres, qu’on ne doit pas leur faire subir nos « défauts » (qui sont très subjectifs, d’où mes guillemets). De ce fait, nous trouvons naturel de le modifier ou de le cacher même si cela doit nous limiter. Or quand je vois des femmes qui n’osent pas sortir de chez elles sans maquillage ou quand je me prive de porter une jupe par une belle journée de septembre parce que j’ai trois poils aux pattes, ce n’est pas pour moi que je le fais. Je ne m’exprime plus, je me censure. Je me dis alors que nous sommes loin d’être libres et cela me met en colère contre cette société qui nous persuade de notre laideur et de la nécessité de la cacher aux yeux des autres.

Même si je déconstruit peu à peu les murs de ma prison, ils sont incroyablement solide et m’ont rendue vulnérable. Je dis à qui veut l’entendre (et ça fait pas grand monde) que je n’existe pas pour faire de la décoration, que je ne suis pas un objet d’agrément et je pense que c’est à moi que ce discours d’adresse en premier. Mais je vais continuer à me battre et clore cet article par la dernière phrase de Beauté Fatale, qui est ma nouvelle devise : « Non, décidément, « il n’y a pas de mal à vouloir être belle ». Mais il serait peut-être temps de reconnaître qu’il n’y a aucun mal non plus à vouloir être« .

Mona Chollet, Beauté Fatale – Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, La Découverte, avril 2015, 293 p. 

Margaret Atwood

Pour Federico, l’année 2017 a été marquée par la découverte de Margaret Atwood. En fait, depuis plusieurs mois (voire, plusieurs ANNÉES !), Federico avait un livre de cet auteure bien au chaud dans sa bibliothèque : Le dernier homme.

Et bien, il ne l’a pas encore lu.

Voilà.

Ce qu’il a lu en revanche, c’est Œil-de-chat et La servante écarlate. Et franchement, c’est trop génial. Commençons par vous présenter Œil-de-chat.

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oeil de chatC’est un livre dans lequel il se passe peu de choses. Elaine, la cinquantaine, est artiste peintre. Elle revient à Toronto après des années d’absence à l’occasion d’une rétrospective. En déambulant dans la ville où elle a grandi, elle se remémore son enfance, son adolescence, la famille, les amies, les premiers amours. C’est particulièrement la relation avec Cordélia, amie abusivement autoritaire de son enfance et qui deviendra sa Némésis, qui est décrite dans toute sa complexité. Tels les étoiles qui nous éclairent la nuit d’une lumière émise il y a plusieurs millions d’années, les souvenirs évoqués aident à comprendre la femme qu’elle est aujourd’hui. Quand on découvre l’exposition consacrée à ses œuvres à la fin du livre, on y retrouve bon nombre des événements et des figures qui ont marqué Elaine de manière plus ou moins consciente.

Margaret Atwood possède un talent que Federico chérit par dessus tout : nous montrer que souvent dans la vie, ce qui compte ce sont les moments les plus banals. Le portrait qu’elle fait d’Elaine est fait de petites touches, de sensations, d’émotions ressenties. L’auteure n’a pas peur de la complexité de ses personnages et nous la présente avec précision et subtilité. C’est terriblement bien écrit et Federico a pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, de plus cela lui a ouvert une fenêtre sur le milieu artistique féminin de la deuxième moitié du XXe siècle.

Très bien disposé vis-à-vis de Margaret Atwood et intrigué par le phénomène télévisuel qu’a été l’adaptation en série télé de La Servante écarlate, Federico a décidé de poursuivre sa découverte de l’univers de l’auteure canadienne avec ce roman dystopique.

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Les États-Unis y sont une sorte de dictature chrétienne ultra-conservatrice dans laquelle, suite à une crise démographique, certaines femmes sont réduites en esclavage pour servir de reproductrices. Defred est l’une d’entre-elles et c’est son récit que nous lisons.

servante écarlateMargaret Atwood choisi de nous décrire cette société à travers le regard d’une femme qui n’a accès à aucune information. Par conséquent, le lecteur ne sait rien de l’organisation politique qui régit le pays, et n’en a un bref aperçu qu’à travers le « maître » de Defred, celui à qui elle doit donner un enfant et dont elle porte le nom (De-Fred). Le fait de ne rien savoir créé une sensation de vertige que l’auteure manie à merveille. Comme dans Œil-de-chat, le quotidien est raconté dans ses moindres détails et le cheminement des pensées de Defred, minutieusement retranscrit. Cela nous permet de voir la subtile évolution de cette héroïne qui n’a rien d’une révolutionnaire mais qui, d’une petite transgression à l’autre, va entrer en résistance. Discrètement, certes, mais cela n’en est pas moins passionnant. Federico ne pouvait pas lâcher ce roman génial, happé qu’il était par la richesse du récit, la grande qualité de l’écriture et la tension permanente.

Quand il voit la belle bibliographie de Margaret Attwood, votre chroniqueur ne peut que se réjouir : que d’heures de bonne lecture en perspective ! Quant au Dernier homme, il va devoir attendre son tour encore un peu car, actualité série oblige, c’est Captive qui s’impose comme la prochaine lecture atwoodienne de Federico !

Margaret Atwood, trad. Claire Malroux, Oeil-de-chat, Pavillons Poche Robert Laffont, février 2017, 688 p.

Margaret Atwood, trad. Sylviane Rue, La Servante Écarlate, Pavillons Poche Robert Laffont, 2015, 544 p.

Les femmes de Brewster Place

Un roman de Gloria Naylor, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Bourguignon

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Vfemmes de brewster placeoici un livre petit par sa taille mais grand par sa qualité. En un peu plus de 250 pages, l’auteure dresse sept portraits de femmes, toutes ayant échoué à Brewster Place, Ghetto noir d’une ville anonyme des États-Unis. Publié initialement 1983 et récompensé par le National Book Award, puis en France en 1987 aux Éditions Belfond, ce livre a bénéficié d’une nouvelle parution chez le même éditeur en 2013. Et c’est tant mieux car notre ami lapin est bien content d’avoir eu la chance de découvrir ce roman.

Malgré les difficultés rencontrées par ces Afro-Américaines et la violence dont elles sont ou ont été victimes, leurs parcours sont raconté sans misérabilisme. Ce sont leur force, leur résistance et la solidarité qui sont mis en avant à travers des détails anodins. Votre chroniqueur n’en a ressenti que plus d’empathie pour ces héroïnes. Il a souvent été en colère aussi, face aux murs qui se dressent devant elles : racisme, pauvreté, intolérance, violences sexuelles, homophobie, etc. Traité comme un personnage à part entière, Brewster Place est un creuset où viennent mourir leurs rêves.

Ce texte bref est très fort et superbement écrit. Il transcende la lancinante complainte du destin de ces sept femmes.

Gloria Naylor, trad. Claude Bourguignon, Les femmes de Brewster Place, 10/18, 264 p. 

La tresse

Un roman de Laetitia Colombani.

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Ce roman est celui de trois femmes : Smita, Giulia et Sarah. Pourtant, jamais elle ne se rencontrent, chacune reste dans son pays et son milieu respectif : la caste des intouchables en Inde, une entreprise familale de perruques en Sicile et un cabinet d’avocats canadien. Le titre nous sert la métaphore qui correspond à ce livre sur un plateau : trois mèches de cheveux qui font partie d’un tout.

la tresseLa première, Smita, refuse que sa fille connaisse le même sort qu’elle, c’est-à-dire vider les latrines des autres. Cette tâche pour le moins infamante est en effet réservée aux intouchables en Inde. En plus d’exercer un boulot de merde (oui, c’était facile), Smita doit subir en permanence le mépris de ceux qui la paient une misère pour le travail qu’elle accomplit. Malgré un mari fataliste qui a baissé les bras depuis longtemps et la menace de représailles contre les intouchables qui essaient de fuir leur condition, Smita décide de tenter le tout pour le tout pour épargner à sa fille de vivre le même calvaire qu’elle.

La deuxième, Giulia voit son univers s’effondrer lorsque son père sombre dans le coma suite à un accident. Elle doit alors reprendre la fabrique de perruques familiale et découvre bien vite la situation financière catastrophique de l’entreprise. Comment va-t-elle sauver la fabrique et les femmes qui y travaillent sans lui faire perdre son âme ?

La troisième voix du livre est une femme hyper active. À quarante ans, Sarah travaille au sein d’un très prestigieux cabinet d’avocat. Divorcée, mère de deux enfants, elle sait que sa vie de famille a été sacrifiée au profit de sa carrière mais rien ne pourra l’arrêter dans sa course vers le sommet. Rien, évidemment, sauf la maladie qui va la frapper de plein fouet.

Laetitia Colombani entrecroise les parcours de ces trois femmes qui ont un point commun : leur combativité face aux difficultés. Toutes refusent de se laisser abattre, d’accepter sans rien faire les injustices, les crises, l’intolérance et j’en passe. Leur lutte est touchante, même si Federico s’est plus passionné pour Smita, dont l’énergie et la colère sont communicatives. Ce roman se lit très facilement, l’écriture est fluide et le phrasé bien tourné. Et en prime, les histoires qui sont racontées sont avant tout des récits de résilience, pleines d’énergie positive. Tous les ingrédients sont réunis pour en faire le bestseller qu’il est devenu rapidement. Cependant, aux yeux de votre impitoyable chroniqueur, les femmes de ce roman auraient mérité le double de pages afin d’étoffer leur histoire. Federico s’est senti investi dans leurs luttes et aurait donc aimé avoir plus de détails sur leur vie, leur environnement. Le ton est très léger et on passe très vite sur certains aspects, là où notre ami lapin aurait souhaité s’attarder. Au final, La tresse manque un peu de substance, de réalisme. C’est une jolie histoire, mais peut-être trop jolie pour sembler vraie.

Laetitia Colombani, La tresse, Grasset, mai 2017, 224 p.

Et un grand merci à Lucie pour avoir illustré cet article avec ses jolis cheveux !