La femme qui fuit

Un roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette.

3 carottes

Dans la petite tête de Federico, La femme qui fuit a ouvert la porte à une flopée de profondes réflexions ; on peut même dire que cette lecture l’a un peu secoué.

Car quel mystère que cette femme, Suzanne Meloche, ontarienne francophone, qui a abandonné tour à tour ses parents et ses frères et sœurs, son époux et ses jeunes enfants… une femme qui a constamment passé sa vie à fuir ?

la femme qui fuitLa femme qui fuit est tissé des bribes éparses que l’auteure a pu retrouver sur la vie tumultueuse de sa grand-mère insaisissable. Anaïs Barbeau-Lavalette a dû engager une détective privée pour enquêter ; et, peu à peu, son histoire, son enfance, ses errances se sont dévoilées à elle.

D’abord dérouté par le ton et tiraillé par ses suspicions envers la véracité de chaque faits et gestes rapportés, imaginés sûrement, Federico a vite été pris au jeu du passionnant, singulier et dramatique destin que cette femme s’est construit.

Suzanne Meloche passe une enfance rude et frustrée pendant la Grande dépression, entre son père honteux d’avoir perdu son poste d’instituteur et d’être réduit à cueillir des pissenlits pour quelques sous, et sa mère sévère et épuisée qui ne compte plus les enfants qu’elle met au monde. Lorsqu’à 18 ans Suzanne part étudier à Montréal, elle fait des adieux succincts à ses parents, ses frères et ses sœurs qu’elle ne reverra pour ainsi dire jamais. Dans la métropole québécoise, elle joint un groupe de jeunes intellectuels et artistes de l’automatisme qui signeront le manifeste du Refus global en 1948. Elle s’essaie à la peinture et à la poésie, épouse le jeune peintre et ébéniste Marcel Barbeau, avec qui elle aura deux enfants ; elle reste au foyer, ils vivent pauvrement. Puis elle part, les abandonne tous les trois. Elle part en Gaspésie, puis Bruxelles, l’Angleterre, New York et les États-Unis où elle se joint à la cause des Noirs dans les états du Sud. Amants et amantes s’enchaînent au fil des ans. Elle revient un temps à Montréal, puis à Ottawa où, femme âgée, elle recevra pendant quelques minutes la visite impromptue et douloureuse de sa fille et sa petite-fille qui l’auront retrouvée.

Pendant sa lecture, notre ami lapin était en proie à d’intenses questionnements sur la construction du rôle social de la femme, la maternité comme accomplissement féminin, le choc des personnalités et la confrontation des êtres, les conséquences de l’abandon parental, le combat entre nos envies et nos choix dans le fil de notre quotidien et comment ils construisent notre existence…

Rien de moins.

Il est difficile de dire ce que Federico a véritablement ressenti en lisant La femme qui fuit : un mélange d’émerveillement, d’incompréhension et de jugement devant l’effronterie de cette femme envers les devoirs que la société lui assigne, sa faiblesse et son irresponsabilité, sa personnalité indépendante et froide, difficile à cerner, déroutante. Federico a été dérouté.

Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit, Marchand de feuilles, 2015, 464 pages

Femen

Quand Federico a écrit cet article en avril 2013, juste après sa lecture, il a choisi de ne pas le publier car il ne souhaitait pas se mêler aux polémiques faisant rage autour du mouvement Femen. Aujourd’hui, réalisant que la grande majorité de ceux qui vouent Femen aux gémonies ne connaissent rien à leur parcours, notre ami lapin décide de se mouiller un peu et de défendre ces jeunes femmes, pas assez discrète aux yeux des bien-pensants.

noté 2 sur 4

Avant d’avoir ce livre entre les pattes, Federico avait très rapidement entendu parlé de ces féministes aux seins nus lors d’une de leur intervention en Italie, à l’occasion des dernières élections. C’est donc sans en savoir bien long sur ce mouvement que notre chroniqueur a entamé sa lecture.

La couverture a évidemment interpellé Federico : une jeune femme seins nus, coiffée d’une couronne de fleurs virginale et brandissant un poing déterminé, ça sort de l’ordinaire. Cette jeune fille est Inna Shevchenko, elle est Ukrainienne et ne s’est pas dit un matin, « tiens, et si je faisais sauter le haut pour défendre le féminisme ? ». Non, Femen, comme Rome, ne s’est pas faite en un jour.

femenEt c’est l’atout majeur de ce livre-manifeste (il est écrit par les membres du groupe et une journaliste) : nous raconter l’aventure de ce mouvement radical et très controversé depuis sa genèse et ce, dans l’ordre chronologique. L’ensemble est donc très didactique, manque un peu de relief, mais est très intéressant. Tout commence en Ukraine quand des jeunes femmes, désabusées par la politique menée dans leur pays, se rapprochent autour d’un sujet qui leur est cher : le féminisme. Pour situer le contexte en vitesse, disons que l’Ukraine est pas mal bloquée par la corruption et que la prostitution y fait l’objet d’un marché prospère, peu gêné par les autorités. Les premières actions médiatiques des Femen ont d’ailleurs été menées pour dénoncer le tourisme sexuel en Ukraine à la veille de la dernière coupe d’Europe de football.

Depuis, il semble que rien ne peut arrêter ces amazones. Leurs combats sont multiples et ont évolué en même temps que leur mouvement s’est internationalisé. Au départ c’était surtout le tourisme sexuel en Ukraine qui était dénoncé, puis elles ont dépassé les frontières pour lutter contre le patriarcat en Europe (attaque des institutions religieuses, protestation contre les malversations politiques, défense de femmes victimes de violences, etc). Aujourd’hui des antennes de Femen existent à Paris et au Brésil.

Quant aux moyens d’action, l’observation de leur évolution a passionné notre ami lapin. Les Femen ont commencé par des manifestations qu’elles voulaient originales, pacifistes et artistiques. Rapidement, elles ont compris que leur mouvement ne serait entendu qu’en utilisant des codes forts, tels que leur nudité. À mesure que les actions se sont radicalisées, les risques pris ont augmenté. On ne va pas manifester dans une bonne vieille dictature comme la Biélorussie sans s’attirer quelques problèmes avec les autorités locales. À force de coups, de séjours en prison et d’intimidations, les Femen ont appris à se défendre et forment à présent une véritable armée de révolutionnaires jusqu’auboutistes et très entraînées.

Aujourd’hui, les Femen gênent un peu tout le monde. Ceux contre qui elles luttent mais aussi ceux qu’elles défendent. Ainsi, de plus en plus de mouvements féministes leur reprochent de représenter un féminisme trop fermé sur les autres cultures, de partir en croisade contre des traditions qu’elles ne connaissent pas. C’est, selon notre ami lapin, leur principale limite et le point faible sur lequel se basent leurs détracteurs pour les descendre en flèche, sans se soucier de mieux connaître les origines de ce mouvement.

Ce que Federico retient de cet ouvrage totalement subjectif, c’est l’impressionnante détermination de ces jeunes femmes qui s’engagent corps et âme dans ce à quoi elles croient. Malgré certains discours loin de sa philosophie, notre ami lapin admire beaucoup le culot et l’énergie créatrice qui animent les Femen.

Galia Ackerman, Anna Houtsol, Inna Chevtchenko, Oksana Chatchko, Sacha Chevtchenko, Femen, Calmann-Levy, mars 2013, 260 p.

Mémoires d’une jeune fille rangée

Un roman de Simone de Beauvoir.

noté 3 sur 4

Vous l’avez remarqué (ou bien ça ne saurait tarder), votre lapin favori est parfois un boulimique littéraire qui aime très souvent se plonger dans les univers, papiers ou physiques, des auteurs qu’il lit. Son activité géographique actuelle lui a rappelé l’envie qu’il avait eu, il y a longtemps, de lire le premier tome autobiographique de Simone de Beauvoir, tenté qu’il était de la suivre un instant dans les rues germanopratines.

© Folio - Gallimard

La promenade avec Simone de Beauvoir fut très agréable. (Federico vous dit ça tout de suite pour que vous lisiez son blabla jusqu’au bout, parce que votre dévoué serviteur a des choses à dire pour que vous compreniez l’intérêt qu’il a eu à lire ce livre).

Avant tout, c’est l’écriture parfaitement maîtrisée et les cheminements structurés de la pensée de l’auteure qui happent le lecteur, lui racontant sa vie avec beaucoup de précision, d’application et -à n’en point douter- de fidélité. Le tout est donc très riche en réflexion, mais surtout très instructif sur le quotidien et le comportement des intellectuels de la première moitié du XXe siècle, dont Federico ne pouvait toutefois s’empêcher de se sentir éloigné, à la fois émerveillé et dubitatif…

Ce qui est également frappant dès les premières pages, c’est l’analyse, presque clinique, que Simone de Beauvoir parvient à effectuer sur son propre esprit d’enfant. La complexité de la formation et l’évolution d’une personnalité est, de manière presque effrayante, strictement développée et critiquée. On en vient presque à se demander si la petite Simone était une enfant comme les autres… L’auteure parle donc beaucoup d’elle-même, mais aussi de ses parents, de sa sœur Hélène, de son amie d’enfance Élisabeth, dite Zaza, de son cousin Jacques, d’autres membre de la famille et divers amis dont Jean-Paul Sartre. On découvre ainsi que le rapport aux autres (notamment les amitiés) ont eu une place prépondérante dans la construction de la jeune fille.

Les Mémoires d’une jeune fille rangée est aussi un morceau d’Histoire parisienne à travers les déambulations de Simone de Beauvoir dans les rues de la capitale, mais surtout à travers le portrait du monde bourgeois qui l’entoure. Les choix de la jeune fille rangée dessinent en effet les débuts d’une rébellion assumée -mais encore peu défendue- qui remet en cause la mainmise des traditions catholiques et masculines, principalement à travers l’institution du mariage.

Prémices de la mythologie féministe et existentialiste, Les Mémoires d’une jeune fille rangée est avant tout un roman d’apprentissage où la famille et les amitiés ont une place majeure. Étonnamment, cette autobiographie attise la curiosité plus qu’elle ne donne les clés du personnage qu’est Simone de Beauvoir…

Le blabla prend fin, mais sachez que Federico ne pensait pas qu’il aurait autant de plaisir et de facilité à lire un livre aussi philosophiquement centré sur l’esprit… car très vite il se révèle romanesquement plaisant.

Simone de Beauvoir, Les Mémoires d’une jeune fille rangée, Gallimard, 1958, collection Folio, 480 pages