Beauté Fatale – Les nouveaux visages d’une aliénation féminine

Un essai de Mona Chollet.

Pour cet article, Federico va laisser la parole à celle qui tape certains articles de ce blog sous sa dictée (les lapins ne peuvent pas se servir d’un clapier, tout le monde sait ça) car elle est mieux placée que lui pour parler du sujet qui nous intéresse.

Je viens juste de finir l’essai de Mona Chollet, Beauté Fatale – Les nouveaux visages d’une aliénation féminine et j’ai terriblement envie d’en parler. Plus que du livre en lui même, c’est toutes celles à qui il m’a fait penser que j’ai envie d’évoquer.

Je vais quand même vous présenter l’ouvrage sinon ça risque de ne pas être très clair.

Pour vendre un produit ou un service qui n’est pas de première nécessité, comme une crème anti-ride à base de sous-produits pétrochimiques ou un sac à main à 800 €, il faut encourager un besoin. En l’occurrence, celui d’être belle à regarder, et pas n’importe comment, pas avec n’importe quoi. Pas de panique, l’industrie tentaculaire de la mode et des cosmétiques est là pour nous expliquer comment faire, tout en s’incrustant dans chaque instant de notre vie. Et comme la beauté idéale est tout aussi simple à atteindre que de monter un buffet d’origine suédoise avec des moufles, nous risquons d’être enfermées dans ce cercle vicieux pour un paquet de temps. Heureusement que des livres comme Beauté Fatale sont là pour nous donner des outils pour déconstruire ces mécanismes.

L’auteure décortique les techniques qui ont permis à l’industrie de la mode et des cosmétiques, cet univers toxique présenté comme une bulle de bonheur que toute femme sensée devrait rêver d’imiter, de s’incruster dans tous les milieux (notamment dans celui du cinéma, où beaucoup d’actrices deviennent des « égéries » a.k.a. des porte manteaux) et vendre à notre société que la beauté et la liberté ne font qu’un. Que chercher à être belle, ou plutôt à respecter les normes inhumaines qui sont imposées via la presse, la publicité, le cinéma, la musique, bref, PARTOUT, c’est être libre. Libre d’un corps imparfait, vulnérable et sale, qu’il faut dominer à tout prix. Ce prix se paie avec l’exorbitante facture du chirurgien esthétique ou, plus tragiquement, avec les ravages des désordres alimentaires tels que l’anorexie. L’obsession de l’apparence est une charge mentale à part entière qui monopolise du temps et de l’énergie. De plus, elle est utilisée pour décrédibiliser les femmes : tandis qu’on les juge impitoyablement sur leur apparence et qu’on exige toujours plus d’efforts de leur part, on les critique pour la futilité de ces mêmes efforts. Les femmes sont ainsi assignée à un rôle d’objet de décoration dans lequel elles n’ont pratiquement aucune marge de manœuvre et gare à celles qui veulent en sortir !

Dans Beauté Fatale, Mona Chollet se concentre sur des milieux bien spécifiques et il est beaucoup questions d’actrices, de mannequins, de blogueuses beauté, bref de femmes dont la vie professionnelle est liée à l’industrie dont elle parle. On peut considérer ces milieux comme étant l’épicentre de ce mouvement planétaire qui a décrété que la valeur d’une femme sera indexée sur son apparence, et qu’être belle est quelque chose qu’on doit à la société.  Mais ce dont j’ai envie de parler, ce sont des milieux qui sont à des lieues de cet univers pailleté que décrypte Mona Chollet. J’ai envie de parler des femmes qui m’entourent et de ma propre expérience. Car j’ai grandi et j’évolue dans un milieu très différent où la mode et ses mythes n’ont à première vue qu’une influence très limitée. Pourtant, aussi loin que je sois de l’épicentre cité plus haut, je ne suis pas épargnée par l’onde de choc.

J’ai passé mon adolescence à me trouver moche et indigne d’être appréciée. Aujourd’hui encore, mon physique me pose problème et je redoute d’être jugée sur mon apparence. Autour de moi, je vois les femmes se décomposer en passant devant un miroir car le regard qu’elles se portent est plus dur encore que celui du monde extérieur. Elles disent « je ne ressemble à rien », « je suis trop moche », « je suis trop grosse/maigre ». On m’a appris qu’une femme doit « faire des efforts » pour être belle. Et je continue à en faire malgré ma répulsion envers ce système.

La haine de soi résonne sur les autres. Voici un échantillon des phrases que j’ai pu dire ou entendre :
– au sujet d’inconnues croisées n’importe où : « elle devrait se mettre plus en valeur », « quand on est grosse comme ça, on n’a pas le droit de mettre un vêtement aussi moulant » ;
– à propos d’une femme belle selon les critères qu’on nous vend « elle est trop canon, je la déteste », « t’as vu le corps qu’elle a cette salope ?! »
Cette violence envers les autres est proportionnelle à la violence du regard que nous jetons sur nous. Je sais que ce dénigrement de notre physique se répand comme un poison à toute notre personne et joue sur la valeur que nous nous donnons.

Prendre soin de son corps permet d’assurer son bon fonctionnement et le décorer (cosmétiques, vêtements, maquillage, bijoux, coiffure, etc) est un merveilleux moyen d’expression mais notre société en a fait un moyen d’oppression. Attention, je ne suis pas en train de dire qu’il faut tout arrêter ! Je veux défendre le droit de chacun à disposer de son corps comme il le souhaite, que ce soit en portant du gloss à paillettes et/ou du fond de teint transparent, des mini jupes et/ou un pull extra large, des faux cils et/ou des poils sous les bras. Malheureusement, le diktat de la beauté est tellement dilué et tellement intégré à nos mentalités qu’il est très difficile d’identifier son influence dans nos choix. Depuis des générations, nous apprenons à mépriser notre corps tel qu’il est et à penser que toute imperfection se doit d’être cachée aux yeux des autres, qu’on ne doit pas leur faire subir nos « défauts » (qui sont très subjectifs, d’où mes guillemets). De ce fait, nous trouvons naturel de le modifier ou de le cacher même si cela doit nous limiter. Or quand je vois des femmes qui n’osent pas sortir de chez elles sans maquillage ou quand je me prive de porter une jupe par une belle journée de septembre parce que j’ai trois poils aux pattes, ce n’est pas pour moi que je le fais. Je ne m’exprime plus, je me censure. Je me dis alors que nous sommes loin d’être libres et cela me met en colère contre cette société qui nous persuade de notre laideur et de la nécessité de la cacher aux yeux des autres.

Même si je déconstruis peu à peu les murs de ma prison, ils sont incroyablement solide et m’ont rendue vulnérable. Je dis à qui veut l’entendre (et ça fait pas grand monde) que je n’existe pas pour faire de la décoration, que je ne suis pas un objet d’agrément et je pense que c’est à moi que ce discours s’adresse en premier. Mais je vais continuer à me battre et clore cet article par la dernière phrase de Beauté Fatale, qui est ma nouvelle devise : « Non, décidément, il n’y a pas de mal à vouloir être belle. Mais il serait peut-être temps de reconnaître qu’il n’y a aucun mal non plus à vouloir être ».

Mona Chollet, Beauté Fatale – Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, La Découverte, avril 2015, 293 p. 

Les heures rouges

Un roman de Leni Zumas, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch.

3 carottes

Federico a envie de dire plein de choses à propos de ce livre mais il va essayer de faire court car premièrement il risque de se perdre et deuxièmement, vous feriez mieux de lire Les heures rouges et de voir par vous même.

L’auteure nous embarque dans les États-Unis d’après demain, dans une petite ville de l’Oregon, près de Salem. La loi américaine stipule maintenant qu’un ovule fécondé a droit à la vie, à la liberté et à la propriété. L’avortement est un crime passible de prison, la fécondation in vitro, une violation des droits de l’ovule. La seule structure familiale acceptée, c’est un papa et une maman (slogan connu) : l’adoption et la PMA ne seront donc bientôt plus d’actualité pour les femmes célibataires.

Voilà le tableau.

Leni Zumas y peint quatre femmes, plus une, écho lointain d’un passé où les femmes avaient encore moins de droits qu’aujourd’hui. Toutes ont leur propre rapport à la famille, au désir d’enfant, à son rejet. Dans cette petite ville battue par les vents, alors que des baleines pilotes viennent s’échouer sur les plages plus au nord, chacune tente de comprendre qui elle est vraiment et comment vivre la vie qu’elle désire.

L’histoire de ces femmes est somme toute assez simple, voire ordinaire, mais la façon dont elle est racontée donne une complexité fascinante à chaque personnage, chaque situation. Attention, Federico ne parle pas de la complexité qui paume le lecteur, non, il parle de richesse, de niveau de lectures multiples, de références, de résonances.

Federico a envie de s’attarder sur un aspect du livre qui lui a beaucoup plu : la place du corps des femmes. Celui-ci est depuis bien longtemps l’objet de critiques, de contrôle, de réglementations, de dégoût, et j’en passe. Dans Les heures rouges, le corps est souvent décrit dans les détails car on y parle de PMA, d’avortement, de sexualité, d’infections vaginales, etc. C’est fait sans aucun jugement de valeur et, malgré la crudité de certaines images, jamais on ne se dit que c’est sale (bon, les verrues, c’est pas chic non plus) ou déplacé. Et pourquoi cela le serait-il ? Le corps des femmes est souvent considéré comme quelque chose d’impur qu’il faut cacher, dont il faut prendre le contrôle. On les en dépossède donc, on fait des lois, religieuses ou gouvernementales. L’un des personnages illustre très bien cette idée, il s’agit de Gin. Cette marginale vit dans les bois, au plus près de la nature et est guérisseuse. Son rapport au corps est assez déconcertant, parce qu’il détonne par rapports aux standards. En ville, on la voit comme une sorcière. De celles qu’on brûlaient autrefois parce qu’elles avaient refusé la mainmise d’autrui sur leur corps.

Les heures rouges a beaucoup marqué votre chroniqueur. L’auteure donne une dimension universelle au parcours intime de chacune de ses héroïnes ce qui lui permet d’aborder des tas de sujet passionnants et de bousculer le lecteur. Dans la manière qu’a chacune de prendre son destin en main, Leni Zumas délivre un beau message de révolte et d’espoir.

Leni Zumas, trad. Anne Rabinovitch, Les Heures Rouges, Presses de la Cité, août 2018, 349 p. 

Le Pouvoir

Un roman de Naomi Alderman, traduit de l’anglais par Christine Barbaste.

2 carottes

Pour son premier roman, Naomi Alderman bénéficie d’un parrainage pour le moins prestigieux, celui de Margaret Atwood. Cette dernière, propulsée sur le devant de la scène grâce à l’adaptation de son superbe livre La Servante Écarlate, l’a soutenue tout au long de l’écriture. Il ne s’agit donc pas juste d’un bandeau avec la mention « c’est trop de la balle » signé Margaret Atwood.

C’est l’une des raisons qui ont incité Federico à lire ce livre. L’autre raison, c’est son sujet évidemment : du jour au lendemain, les femmes se révèlent dotées d’un nouvel organe au niveau de la clavicule qui leur permet de créer un courant électrique. D’une simple décharge, ce que tous appelleront bientôt « Le Pouvoir », devient vite une arme qui va propulser brusquement les femmes à la tête de l’humanité.

Et que se passe-t-il ? La douceur naturelle des femmes en font des meneuses protectrices et dédiées au bien-être de la communauté ?

Nan, c’est le chaos.

Évidemment, votre ami lapin grossit le trait. Mais c’est pas loin. Naomi Alderman a choisi de donner la parole à plusieurs femmes et à un homme, tous témoins ou acteurs de la révolution en cours. Cela nous permet d’assister au renversement progressif du pouvoir politique et à la naissance d’une nouvelle religion monothéiste, le tout sur fond de guérillas, d’exactions voire carrément de guerre. À côté, la révolution Russe c’est une kermesse.

pouvoirSi Federico a de grosses réserves sur ce livre (surtout au niveau du style, mais nous y reviendront), il a en revanche applaudi des deux pattes à l’idée directrice : le pouvoir corromp et ce ne sont pas souvent les plus sages qui s’en emparent. Aussi, que l’on donne le pouvoir à des hommes ou à des femmes, le résultat est le même, c’est-à-dire que ceux qui tiennent les rênes en profitent pour asservir les autres et sont capables de tout pour conserver leur ascendant. Votre chroniqueur a vraiment apprécié la façon dont Naomi Alderman balaye d’un revers de son crayon tous les discours qui essaient de nous démontrer que les hommes et les femmes occupent dans notre société une place dictée par la nature et pas par une construction sociale.

L’autre point qui a marqué Federico est l’usage de la violence. Alors que les femmes prennent peu à peu le contrôle de la société, un mouvement se met en place du côté des hommes pour stopper le basculement. Pendant ce temps, certains profitent de ce bouleversement mondial pour faire de l’argent et réorganiser les traffics. Quant à certaines régions du monde, elles sont le théâtre de manifestations au cours desquelles des femmes utilisent leur pouvoir pour se venger des humiliations passées. La conséquence est évidemment une escalade de la violence entre les différents groupes et comme d’habitude ce sont ceux qui n’avaient rien demandé d’autre que de vivre en paix (femmes ET hommes) qui trinquent. Le lecteur assiste alors à des scènes assez dures, dont plusieurs viols, perpétrés par des femmes sur des hommes. En lisant, horrifié, ces passages, Federico s’est rendu compte que l’inversion des rôles nous rappelle à quel point ces actes sont barbares et que, malgré cela, notre société nous y a habitué en les représentant comme un vague dommage collatéral.

Toutes ces idées fort intéressantes sont malheureusement un peu desservies par la sensation que tout va trop vite dans le récit. Certes, le renversement social se fait brusquement et l’auteure multiplie les bonds dans le temps pour accélérer le rythme. Mais Federico aurait aimé que les différents personnages que Naomi Alderman a créé pour être témoins de l’arrivée du Pouvoir et ses conséquences aient plus de temps pour s’installer. Là où Margaret Atwood économise l’action pour se concentrer sur les observations, les émotions et les réflexions de ses protagonistes, Naomi Alderman fait l’inverse. On ressent parfois un gros manque de maturité dans l’écriture, qui contraste bizarrement avec la profondeur de la réflexion proposée. En fait, Federico aurait voulu que cette histoire prenne le temps de bien développer son potentiel, pourquoi pas sur plusieurs tomes.

Même si cette lecture lui laisse un sentiment d’inabouti, cela reste un premier roman ambitieux (mais jamais prétentieux) et intelligent (mais jamais donneur de leçons) qui fait de Naomi Alderman une auteure à surveiller de très près.

Naomi Alderman, trad. Christine Barbaste, Le Pouvoir, Calmann Levy, janvier 2018, 400 p.

La femme qui fuit

Un roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette.

3 carottes

Dans la petite tête de Federico, La femme qui fuit a ouvert la porte à une flopée de profondes réflexions ; on peut même dire que cette lecture l’a un peu secoué.

Car quel mystère que cette femme, Suzanne Meloche, ontarienne francophone, qui a abandonné tour à tour ses parents et ses frères et sœurs, son époux et ses jeunes enfants… une femme qui a constamment passé sa vie à fuir ?

la femme qui fuitLa femme qui fuit est tissé des bribes éparses que l’auteure a pu retrouver sur la vie tumultueuse de sa grand-mère insaisissable. Anaïs Barbeau-Lavalette a dû engager une détective privée pour enquêter ; et, peu à peu, son histoire, son enfance, ses errances se sont dévoilées à elle.

D’abord dérouté par le ton et tiraillé par ses suspicions envers la véracité de chaque faits et gestes rapportés, imaginés sûrement, Federico a vite été pris au jeu du passionnant, singulier et dramatique destin que cette femme s’est construit.

Suzanne Meloche passe une enfance rude et frustrée pendant la Grande dépression, entre son père honteux d’avoir perdu son poste d’instituteur et d’être réduit à cueillir des pissenlits pour quelques sous, et sa mère sévère et épuisée qui ne compte plus les enfants qu’elle met au monde. Lorsqu’à 18 ans Suzanne part étudier à Montréal, elle fait des adieux succincts à ses parents, ses frères et ses sœurs qu’elle ne reverra pour ainsi dire jamais. Dans la métropole québécoise, elle joint un groupe de jeunes intellectuels et artistes de l’automatisme qui signeront le manifeste du Refus global en 1948. Elle s’essaie à la peinture et à la poésie, épouse le jeune peintre et ébéniste Marcel Barbeau, avec qui elle aura deux enfants ; elle reste au foyer, ils vivent pauvrement. Puis elle part, les abandonne tous les trois. Elle part en Gaspésie, puis Bruxelles, l’Angleterre, New York et les États-Unis où elle se joint à la cause des Noirs dans les états du Sud. Amants et amantes s’enchaînent au fil des ans. Elle revient un temps à Montréal, puis à Ottawa où, femme âgée, elle recevra pendant quelques minutes la visite impromptue et douloureuse de sa fille et sa petite-fille qui l’auront retrouvée.

Pendant sa lecture, notre ami lapin était en proie à d’intenses questionnements sur la construction du rôle social de la femme, la maternité comme accomplissement féminin, le choc des personnalités et la confrontation des êtres, les conséquences de l’abandon parental, le combat entre nos envies et nos choix dans le fil de notre quotidien et comment ils construisent notre existence…

Rien de moins.

Il est difficile de dire ce que Federico a véritablement ressenti en lisant La femme qui fuit : un mélange d’émerveillement, d’incompréhension et de jugement devant l’effronterie de cette femme envers les devoirs que la société lui assigne, sa faiblesse et son irresponsabilité, sa personnalité indépendante et froide, difficile à cerner, déroutante. Federico a été dérouté.

Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit, Marchand de feuilles, 2015, 464 pages

Femen

Quand Federico a écrit cet article en avril 2013, juste après sa lecture, il a choisi de ne pas le publier car il ne souhaitait pas se mêler aux polémiques faisant rage autour du mouvement Femen. Aujourd’hui, réalisant que la grande majorité de ceux qui vouent Femen aux gémonies ne connaissent rien à leur parcours, notre ami lapin décide de se mouiller un peu et de défendre ces jeunes femmes, pas assez discrète aux yeux des bien-pensants.

noté 2 sur 4

Avant d’avoir ce livre entre les pattes, Federico avait très rapidement entendu parlé de ces féministes aux seins nus lors d’une de leur intervention en Italie, à l’occasion des dernières élections. C’est donc sans en savoir bien long sur ce mouvement que notre chroniqueur a entamé sa lecture.

La couverture a évidemment interpellé Federico : une jeune femme seins nus, coiffée d’une couronne de fleurs virginale et brandissant un poing déterminé, ça sort de l’ordinaire. Cette jeune fille est Inna Shevchenko, elle est Ukrainienne et ne s’est pas dit un matin, « tiens, et si je faisais sauter le haut pour défendre le féminisme ? ». Non, Femen, comme Rome, ne s’est pas faite en un jour.

femenEt c’est l’atout majeur de ce livre-manifeste (il est écrit par les membres du groupe et une journaliste) : nous raconter l’aventure de ce mouvement radical et très controversé depuis sa genèse et ce, dans l’ordre chronologique. L’ensemble est donc très didactique, manque un peu de relief, mais est très intéressant. Tout commence en Ukraine quand des jeunes femmes, désabusées par la politique menée dans leur pays, se rapprochent autour d’un sujet qui leur est cher : le féminisme. Pour situer le contexte en vitesse, disons que l’Ukraine est pas mal bloquée par la corruption et que la prostitution y fait l’objet d’un marché prospère, peu gêné par les autorités. Les premières actions médiatiques des Femen ont d’ailleurs été menées pour dénoncer le tourisme sexuel en Ukraine à la veille de la dernière coupe d’Europe de football.

Depuis, il semble que rien ne peut arrêter ces amazones. Leurs combats sont multiples et ont évolué en même temps que leur mouvement s’est internationalisé. Au départ c’était surtout le tourisme sexuel en Ukraine qui était dénoncé, puis elles ont dépassé les frontières pour lutter contre le patriarcat en Europe (attaque des institutions religieuses, protestation contre les malversations politiques, défense de femmes victimes de violences, etc). Aujourd’hui des antennes de Femen existent à Paris et au Brésil.

Quant aux moyens d’action, l’observation de leur évolution a passionné notre ami lapin. Les Femen ont commencé par des manifestations qu’elles voulaient originales, pacifistes et artistiques. Rapidement, elles ont compris que leur mouvement ne serait entendu qu’en utilisant des codes forts, tels que leur nudité. À mesure que les actions se sont radicalisées, les risques pris ont augmenté. On ne va pas manifester dans une bonne vieille dictature comme la Biélorussie sans s’attirer quelques problèmes avec les autorités locales. À force de coups, de séjours en prison et d’intimidations, les Femen ont appris à se défendre et forment à présent une véritable armée de révolutionnaires jusqu’auboutistes et très entraînées.

Aujourd’hui, les Femen gênent un peu tout le monde. Ceux contre qui elles luttent mais aussi ceux qu’elles défendent. Ainsi, de plus en plus de mouvements féministes leur reprochent de représenter un féminisme trop fermé sur les autres cultures, de partir en croisade contre des traditions qu’elles ne connaissent pas. C’est, selon notre ami lapin, leur principale limite et le point faible sur lequel se basent leurs détracteurs pour les descendre en flèche, sans se soucier de mieux connaître les origines de ce mouvement.

Ce que Federico retient de cet ouvrage totalement subjectif, c’est l’impressionnante détermination de ces jeunes femmes qui s’engagent corps et âme dans ce à quoi elles croient. Malgré certains discours loin de sa philosophie, notre ami lapin admire beaucoup le culot et l’énergie créatrice qui animent les Femen.

Galia Ackerman, Anna Houtsol, Inna Chevtchenko, Oksana Chatchko, Sacha Chevtchenko, Femen, Calmann-Levy, mars 2013, 260 p.

Mémoires d’une jeune fille rangée

Un roman de Simone de Beauvoir.

noté 3 sur 4

Vous l’avez remarqué (ou bien ça ne saurait tarder), votre lapin favori est parfois un boulimique littéraire qui aime très souvent se plonger dans les univers, papiers ou physiques, des auteurs qu’il lit. Son activité géographique actuelle lui a rappelé l’envie qu’il avait eu, il y a longtemps, de lire le premier tome autobiographique de Simone de Beauvoir, tenté qu’il était de la suivre un instant dans les rues germanopratines.

© Folio - Gallimard

La promenade avec Simone de Beauvoir fut très agréable. (Federico vous dit ça tout de suite pour que vous lisiez son blabla jusqu’au bout, parce que votre dévoué serviteur a des choses à dire pour que vous compreniez l’intérêt qu’il a eu à lire ce livre).

Avant tout, c’est l’écriture parfaitement maîtrisée et les cheminements structurés de la pensée de l’auteure qui happent le lecteur, lui racontant sa vie avec beaucoup de précision, d’application et -à n’en point douter- de fidélité. Le tout est donc très riche en réflexion, mais surtout très instructif sur le quotidien et le comportement des intellectuels de la première moitié du XXe siècle, dont Federico ne pouvait toutefois s’empêcher de se sentir éloigné, à la fois émerveillé et dubitatif…

Ce qui est également frappant dès les premières pages, c’est l’analyse, presque clinique, que Simone de Beauvoir parvient à effectuer sur son propre esprit d’enfant. La complexité de la formation et l’évolution d’une personnalité est, de manière presque effrayante, strictement développée et critiquée. On en vient presque à se demander si la petite Simone était une enfant comme les autres… L’auteure parle donc beaucoup d’elle-même, mais aussi de ses parents, de sa sœur Hélène, de son amie d’enfance Élisabeth, dite Zaza, de son cousin Jacques, d’autres membre de la famille et divers amis dont Jean-Paul Sartre. On découvre ainsi que le rapport aux autres (notamment les amitiés) ont eu une place prépondérante dans la construction de la jeune fille.

Les Mémoires d’une jeune fille rangée est aussi un morceau d’Histoire parisienne à travers les déambulations de Simone de Beauvoir dans les rues de la capitale, mais surtout à travers le portrait du monde bourgeois qui l’entoure. Les choix de la jeune fille rangée dessinent en effet les débuts d’une rébellion assumée -mais encore peu défendue- qui remet en cause la mainmise des traditions catholiques et masculines, principalement à travers l’institution du mariage.

Prémices de la mythologie féministe et existentialiste, Les Mémoires d’une jeune fille rangée est avant tout un roman d’apprentissage où la famille et les amitiés ont une place majeure. Étonnamment, cette autobiographie attise la curiosité plus qu’elle ne donne les clés du personnage qu’est Simone de Beauvoir…

Le blabla prend fin, mais sachez que Federico ne pensait pas qu’il aurait autant de plaisir et de facilité à lire un livre aussi philosophiquement centré sur l’esprit… car très vite il se révèle romanesquement plaisant.

Simone de Beauvoir, Les Mémoires d’une jeune fille rangée, Gallimard, 1958, collection Folio, 480 pages