Ma vie rouge Kubrick

Un roman de Simon Roy.

3 carottes

Comment écrire un roman qui parle à la fois d’un film, The Shining, et de sa môman ?

MaVieRougeK2Federico est encore bien satisfait d’avoir lu ce livre si bien structuré, si poétique, poignant et savant. Comment l’auteur a-t-il fait pour raccorder ce film qu’il affectionne, qu’il a étudié des années durant lorsqu’il enseignait le cinéma, et la vie de sa propre mère ?

Pas forcément reliées en tout point, ces deux facettes du roman se côtoient avec aisance, retranscrivant sur papier les réflexions de l’auteur sur la vie, la mort, tout ça.

Car Ma vie rouge Kubrick est un peu comme un outil de deuil. Raconter l’histoire tragique de sa mère semble purger la tristesse laissée par son décès, et de comprendre ce par quoi elle est passé sa vie durant, à l’aune de l’histoire de Jack et Dany dans The Shining. Un traumatisme d’enfance, un père fou, l’alcoolisme, la violence, la solitude, les thèmes majeurs de The Shining sont aussi ceux de la petite famille Roy.

Ce doit être pour cette raison que Simon Roy s’est passionné pour ce film depuis ses 10 ans, et qu’il l’a visionné près de 42 fois… C’est ainsi que Ma vie rouge Kubrick est aussi un petit condensé analytique, mais jamais indigeste, du film de Kubrick. Simon Roy apporte une lecture personnelle de cette œuvre hyper tendance, dont on entend parler partout, donnant à son roman plus d’intérêt que les éloges classiques de ce film culte.

Ma vie rouge Kubrick, Simon Roy, 2014, Éditions du Boréal, 176 pages

Une éducation catholique

Un roman de Catherine Cusset.

3 carottes

Peu de temps après Catherine la coquine, notre ami lapin s’était souvenu d’une autre Catherine qu’il souhaitait lire depuis un moment. Sa rencontre avec Catherine Cusset a été à la hauteur de ses attentes, et il a trouvé dans Une éducation catholique l’ambiance et les thèmes dont il avait envie à ce moment-là.

IMG-0557Œuvre d’autofiction, Une éducation catholique est une plongée dans l’enfance et l’adolescence de Marie, double de l’autrice. Elle nous dévoile sans pudeur ses grandes amitiés féminines, ses premiers émois amoureux, sa relation avec son père, fervent catholique, et son détachement progressif de cette religion qui bien vite n’intéresse pas la petite fille. Ce qu’elle aime par-dessus tout, la petite Marie, ce sont ses amies (et plus tard les garçons) pour qui elle donne tout et avec qui l’ont peut faire des choses pas très catholiques… Bien vite le roman s’éloigne du sujet de la religion pour se concentrer sur celui de l’apprentissage amoureux et sexuel. Cela n’a pas trop gêné notre ami lapin, tant sa lecture l’a emporté dans la même vague qu’avait soulevé La vie sexuelle de Catherine M.

Federico a lu ce roman d’une traite, envoûté par les mots de Catherine Cusset, entraîné par les pas d’une jeune fille qui entre dans le monde et se donne corps et âmes aux rencontres qu’elle y fait, en recherche constante d’une mentore ou d’un guide à suivre aveuglément. Il y a dans Une éducation catholique un captivant portrait psychologique, en plus de la belle histoire d’une jeunesse bourgeoise dans le Paris des années 1960.

Une éducation catholique, Catherine Cusset, 2014, Gallimard, 144 pages

Bestiaire

Un roman de Éric Dupont.

2 carottes

Peu de temps après La fiancée américaine, Federico a lu Bestiaire, un des précédents romans d’Éric Dupont.

Bestiaire égrène les souvenirs d’enfance de l’auteur en Gaspésie, une région du Québec faite de mer, falaises et montagnes. Peu d’habitants, beaucoup d’embruns ; c’est là que son père, récemment séparé, vient installer sa maison mobile avec sa nouvelle compagne et ses deux enfants peu emballés à l’idée de quitter leur mère bien-aimée et de vivre sous la coupe du nouveau tandem.

img_0588D’ailleurs, l’auteur trouve les surnoms adéquats pour désigner les protagonistes de sa tragédie familiale : son père est Henri VIII (coureur de jupon despotique), sa mère est Catherine d’Aragon (première épouse rejetée), et sa belle-mère est Anne Boleyn (seconde épouse imposée). La vie à la maison devient celle à la Cour, avec ses règles, son paraître, ses combats (« Vive le Québec libre ! »). Le jeune garçon s’échappe comme il peut de cet univers contraignant, et choisit des figures animalières pour totems de ses souvenirs et rêveries enfantines : le chat, le chien, le grand-duc d’Amérique, les poules, le bigorneau…

Réinventé à sa sauce d’adulte et d’écrivain, le récit autobiographique d’Éric Dupont est joli, car empreint de poésie, d’images et de verbe. C’est ce style et ce sujet qui ont amené notre ami lapin à rapprocher Bestiaire de L’avalée des avalées, ce roman de Réjean Ducharme qu’il avait lu il y a quelques années : deux histoires d’une fratrie au mode de vie inusité, isolée dans la campagne québécoise.

Avec toutes ces qualités, il n’en reste pas moins que le souvenir de cette lecture est assez évanescent dans l’esprit de notre ami lapin : Bestiaire n’est pas aussi mémorable que La fiancée américaine !

Éric Dupont, Bestiaire, 2008, Marchand de feuilles, 310 pages pour la version poche.

Bad Girl. Classes de littérature

Un roman de Nancy Huston.

3 carottes

Quel plaisir de retrouver Nancy Huston ! Son roman Lignes de faille avait vraiment bousculé notre ami lapin il y a quelques années, et il était pressé d’avoir le temps de mettre son museau dans son dernier né, Bad Girl.

Pour Federico, il est impossible de ne pas être captivé par la prose de Nancy Huston. Bon, même s’il ne s’agit là que de sa deuxième incursion dans sa bibliographie, il est tout autant époustoufflé par la puissance de ses textes. Ce qui est fou avec Nancy, c’est que sa langue maternelle est l’anglais mais qu’elle écrit en français, ou bien traduit elle-même ses œuvres.

IMG_0070Bref, il en sort une véritable voix chantante et incroyablement riche, Federico kiffe ! En plus, il adore qu’on lui raconte des histoires, et l’auteure est bonne conteuse et fine psychologue. Ses sujets de prédilection semblent être les histoires de famille et la transmission entre générations, c’est ce que Federico avait adoré dans Lignes de faille.

Et là, dans Bad Girl, elle applique cette recette à sa propre vie, son propre passé familial. Elle cause donc de son père Kenneth et de sa mère Alison, un couple qui ne fera pas long feu, de sa tripotée d’aïeuls, parfois dérangés et souvent pauvres, venus des quatre coins du Canada. Elle-même bougera beaucoup dans son pays natal et aux États-Unis, jusqu’à s’exiler à Paris où elle vit depuis 30 ans.

L’auteure fait des membres de sa famille des personnages hauts en couleur, entremêle son récit d’anecdotes et pensées diverses, met en perspective les choses passées avec les faits présents, tisse page après page sa propre tragédie familiale… C’est fort, c’est passionnant, c’est délicieux !

Nancy Huston, Bad Girl. Classes de littérature, Actes Sud, 2014, 265 pages

À l’aide, Jacques Cousteau

Un roman de Gil Adamson, traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

2 carottes

©10/18Décidément, Gil Adamson et Federico ont du mal à devenir les meilleurs copains du monde. Notre ami lapin vous avait parlé de La Veuve il y a quelques mois de cela et de son quart de déception. Avec À l’aide, Jacques Cousteau, l’auteur ne convainc Federico qu’à 75 %, encore une fois. Ces statistiques tarabiscotées ne veulent pas dire grand chose si ce n’est qu’en lisant ce livre, il était souvent enthousiaste mais aussi parfois complètement paumé.

Ce livre est en effet très déconcertant. C’est une suite de moments volés dans l’intimité de la famille de Hazel, que nous suivons de l’enfance à l’entrée dans l’âge adulte. Le lecteur n’a pas vraiment le temps d’entrer dans l’ambiance d’un moment que déjà on passe à l’autre. Pour ceux qui ont vu Eternal Sunshine of the Spotless Mind, le magnifique film de Michel Gondry, vous vous souvenez peut-être que les souvenirs du héros surgissent au hasard, sans vraiment de transition et avec l’ordre chronologique comme seul lien logique. Federico a eu la même impression avec ce livre. C’est donc une lecture agréable mais on a quand même l’impression que ça n’a ni queue ni tête. De plus, les moments que nous surprenons sont parfois très intimes et Federico se sentait alors un peu gêné d’y faire irruption.

Pour Federico, ce roman très court qui l’a accompagné pendant son séjour à Venise (pour la seule raison que c’était un des moins lourds de la pile de livres en attente) fait figure d’ovni : bien écrit et bienveillant avec ses personnages un peu bizarres mais en même temps désespérément normaux, mais qui ne semble aller nulle part et ne se finir que parce qu’un livre ne peux pas ne jamais s’arrêter.

Avis aux fans de Jacques Cousteau : celui-ci ne fait qu’une très brève apparition via la télévision qui trône chez Hazel. Un conseil donc, ne vous jetez pas sur ce livre !

Gil Adamson, À l’aide, Jacques Cousteau, 10/18, juin 2014, 164 p.

L’amant

Un roman de Marguerite Duras.

3 carottes

Federico ne sait pas comment parler de sa lecture de L’Amant de Marguerite Duras.

amantdurasCe sont des images et des sensations qui lui reviennent : les paysages humides de l’Indochine ; un bac sur un fleuve, le Mékong ; l’air moite dans une pièce étroite, la garçonnière ; les bruits et les cris de la rue, Saïgon… Et puis cette jeune fille, petite blanche qui se prend des airs de dame avec son chapeau d’homme, sa robe claire et ses souliers dorés. Federico se l’imagine avec un air espiègle, avide, les paupières lourdes et ennuyées, et le regard ailleurs… d’après les portraits de l’auteure à cet âge. (À l’occasion de cette recherche photographique, notre ami lapin s’est perdu dans les archives de l’INA…)

Le récit de Duras est extrêmement sensuel, rempli de sentiments durs, peuplé de personnages à fleur de peau. Elle tire de sa mère un portrait poignant et dérangeant, à la fois plein d’amour pour cette femme veuve et ruinée, et dépité par sa dépression et sa folie latente. Et la présence du grand frère violent et mauvais n’arrange pas l’équilibre instable du foyer. Une ambiance familiale malsaine qui fait trembler les pages du roman, autant que l’amour fou du riche chinois envers la petite blanche les fait vibrer de désir…

Une lecture suave pour notre ami lapin, qui sait enfin ce qui se trouve entre les pages de L’Amant et dans la prose de Duras. Une expérience à renouveler.

Marguerite Duras, L’Amant, Les éditions de Minuit, 1986, 148 pages

L’avalée des avalés

Un roman de Réjean Ducharme.

Difficile de parler de L’avalée des avalés, premier texte publié par le québécois Réjean Ducharme et lecture incontournable des lycéens de la province. Lui-même, Federico a eu du mal à définir s’il avait apprécié ou non ce livre. Au vu des trois carottes, la réponse est donc plutôt positive.

Chose étrange que ce roman dont un court épilogue – de la main de l’auteur – résume la totalité de l’histoire… Chose étrange que cette narration décousue et profonde de la petite Bérénice Einberg, héroïne du roman.

Les parents Einberg, une mère catholique polonaise et un père juif, exilés dans une abbaye sur une île québécoise, ont décidé de se partager l’éducation de leurs enfants. Le premier né, Christian, suit l’enseignement catholique de sa mère, et la seconde, Bérénice, l’enseignement juif de son père. À cette étape, il est difficile pour Federico de vous en dire plus, car il y a peu et tant à dire… Le cœur même de l’histoire réside dans l’esprit de Bérénice : comment elle voit l’univers qui l’entoure, fillette puis adolescente.

Si notre ami lapin a premièrement été déboussolé par ce long discours déroulé par la jeune narratrice, alimenté de ses mots inventés, il a très rapidement compris qu’il devait s’immerger totalement dans ce récit pour qu’il l’avale à son tour…

Il a alors compris que ce n’est pas un long monologue verbeux, mais davantage le déroulement du fil de la pensée de Bérénice, qui appréhende et combat le monde dès son plus jeune âge. Enfant privée de l’amour de ses parents, nourrie avec la haine qu’ils se vouent entre eux, Bérénice accuse les adultes de ne pas savoir vivre. Elle voue une admiration sans faille à son frère Christian, garçon taciturne, et à son amie Constance Chlore. Ambiguë, éprise de folie et d’exubérance, elle veut mordre à pleine dent dans l’intensité des moments qu’elle s’octroie avec force. Le personnage de Bérénice est le portrait surnaturel d’une enfant haute en couleurs, qui dérange et séduit le lecteur par tant de liberté. Elle n’est pas facile à oublier…

Ce roman dispose donc d’une narration intense qui a réussi à capter l’intérêt de notre ami lapin, sans qu’il s’en aperçoive. Trois carottes pour cette prouesse !

L’avalée des avalés, Réjean Ducharme, Gallimard, 1966, 378 pages

Lucille

Une bande dessinée de Ludovic Debeurme.

noté 4 sur 4

Lucille a été une de ces lectures qui vous retournent un lapin comme une crêpe… Ce pavé de papier (500 pages) a été englobé par Federico d’une seule traite, et c’est comme cela qu’il se déguste : sans reprendre son souffle, impossible de toute façon.

C’est l’histoire de Lucille, auparavant une enfant boulotte, aujourd’hui une adolescente souffrant d’anorexie. C’est également l’histoire d’Arthur, fils de marin qui ne souhaite pas suivre les traces de son père. L’une habite au fond des bois, l’autre sur la falaise. Après leur dures épreuves solitaires, c’est l’histoire de leur rencontre, une découverte amoureuse à la fin de l’adolescence qui les fera renaître pour qu’ils puissent enfin prendre goût à la vie. Mais ces âmes combattantes pourtant longtemps éprouvées n’ont peut-être pas droit au bonheur…

Federico a été véritablement touché par la lecture de ce roman graphique qui se démarque en bien des points de ce qu’on peut avoir l’habitude de lire. Tout d’abord, pas de cases : le dessin de Ludovic Debeurme occupe la page comme bon lui semble mais avec ordre et logique, la lecture demeurant fluide et naturelle. Ainsi, une grande place est donnée aux espaces vides, laissant alors libre court aux décors et aux personnages qui se libèrent. De plus, le dessin défie les lois de l’anatomie, de la beauté et de la perfection : les têtes sont parfois disproportionnées, les corps chétifs, comme les héros ballotés par la vie.

La première partie du roman graphique développe un univers très onirique, qui vous transporte entre forêts, falaises et mer menaçante, les esprits de la nature ne semblent pas loin et le dessin torturé les suggère parfois… Le trait de Ludovic Debeurme est en effet déconcertant, pouvant faire penser aux dessinateurs américains. Si le lecteur peut être réticent au début, on apprend à apprécier ce trait épuré et libre à travers lequel les émotions passent avec force.

Oui, Lucille est une histoire triste et dure, mais la violence et la défaite n’empêchent pas la bande dessinée de faire passer une très belle et poignante histoire d’amour qui ne laisse pas indifférent…

Si vous appréciez Lucille, lisez la suite, Renée. Plus dure, elle a tiré une larme à Federico…

Lucille, Ludovic Debeurme, Futuropolis, 2006, 512 pages, 30 €