Marathon critique à la bourre

Federico ne va pas vous faire de poésie sur le temps qui passe et tout et tout. Tout est dans le titre d’façon !

Les maisons

Un roman de Fanny Britt.

3 carottes

Avec Les maisons, nous sommes dans la tête de Tessa pendant les trois journées qui précèdent ses retrouvailles avec son premier amour, Francis. Trois garçons adorables, un époux aimant, un boulot d’agente immobilière, des souvenirs d’enfance et d’adolescence… Tessa remue sa vie dans tous les sens à l’aune de cet amour passionné et jamais cicatrisé.

Et ouais, l’héroïne de Fanny Britt est une jeune maman bobo blasée par sa routine et ses rêves éteints, qui va vibrer de nouveau au retour dans sa vie de son premier amour… Mais Federico a beaucoup aimé ! Car Les maisons demeure la vraie vie, pas un conte de fée ; pas de sentimentalisme, plutôt des émotions décrites avec justesse et style.

De plus, cette totale remise en question a particulièrement intéressé notre ami lapin, parce qu’il s’est retrouvé dans ce monologue intérieur. Ne jouons-nous pas nous aussi nos drames personnels et notre insatisfaction chronique dans le cercle fermé de nos pensées, sans interruption, avec des hauts et des bas, une multitude de « et si… » et de monde refait ? Voilà ce qui se cache dans Les maisons !

img_0596Naufrages

Un roman de Biz.

2 carottes

Roman court qui se lit d’une traite, Naufrages a englouti Federico pour le recracher un peu paumé sur la plage. Car il y a un twist assez horrible au milieu de ce livre qui en précipite la lecture ; mais une fois fini, il est mieux de ne plus y penser et ce sont ses défauts qui resurgissent…

Le fait que notre ami lapin s’attendait à un ouvrage à tendance dystopique mais qui tourne en drame familial contemporain l’a déstabilisé. Frédérick est un jeune fonctionnaire qui se voit relégué au département des Archives au sous-sol, mais aucun travail ne lui est donné. Il commence à déprimer d’être aussi inutile et de s’ennuyer autant, sa jolie femme et son adorable bébé étant tout ce qui lui reste de sympa au quotidien. Alors que cette première partie a des allures d’absurde Orwellien, bim ! le twist arrive et l’histoire prend une autre direction : sortez vos mouchoirs…

Si Naufrages a beaucoup touché notre ami lapin sur le coup, il n’en reste maintenant pas grand-chose. En partie certainement en raison de cette écriture, maîtrisée certes, mais parfois trop stéréotypée, que ce soit dans la narration ou dans ses personnages souvent décrits de manière caricaturale.

La mare au diable

Un roman de George Sand.

2 carottes

400px-sand_-_la_mare_au_diable_illustration10Avec La mare au diable, classique de cette chère George Sand, notre ami lapin était content de retrouver l’univers de La petite Fadette, c’est-à-dire la campagne berrichonne et les amourettes paysannes. Ici c’est l’histoire de Germain, veuf de 28 ans dont le beau-père conseille le remariage avec une veuve d’un village voisin. Il part à cheval accompagné du petit Pierre, son fils, et de Marie, jolie fille de 16 ans qui va devenir bergère. Au crépuscule, les alentours de la mare vont faire tourner la tête à Germain.

Force et simplicité des sentiments, description et incarnation des mœurs paysannes : voilà ce qu’il y a de plaisant chez George Sand. L’histoire de La mare au diable est également entourée d’une lourde préface commentant une gravure allégorique de la vie champêtre, et de longues appendices décrivant les coutumes d’un mariage dans le Berry ; l’histoire de Germain et Marie semble toute petite à côté… C’est pourquoi Federico préfère La petite Fadette à La mare au diable, roman plus long et donc plus attachant, lu voilà plus de 6 ans mais qui l’a davantage marqué !

L’homme qui mit fin à l’histoire

Un roman de Ken Liu, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Paul Durastanti.

2 carottes

Voici un court roman de science-fiction qui prend la forme étonnante d’un documentaire télé.

Les chapitres débutent donc par des didascalies nous présentant la scène et les mouvements de caméra, le récit devenant une série de reportages, témoignages et débats télévisuels. C’est le combat de l’historien Evan Wei et de son épouse physicienne Akemi Kirino qui nous est raconté. Ensemble, ils ont créé un procédé permettant d’observer le passé à une date et un lieu donné (Federico vous passe les détails techniques de leur découverte scientifique).

15933974_10158005864165082_1996396183_oLa période qu’Evan Wei choisit d’observer est celle de la seconde guerre mondiale en Chine, à Pingfang précisément. Y étaient installés les militaires japonais de l’Unité 731 qui réalisaient des expériences plus que sordides sur des prisonniers chinois. Vivisections, amputations, inoculation de maladies, viols, etc. Les témoins oculaires envoyés par Evan et Akemi attestent de ces horreurs, mais la communauté internationale a du mal à accepter cette nouvelle façon de traiter l’Histoire, surtout le Japon, bien sûr, mais aussi la Chine et dans le fond tous les pays ayant quelque chose à se reprocher (beaucoup donc).

L’auteur nous dresse une savante réflexion sur l’Histoire, la mémoire collective et le rôle des états vis-à-vis du passé. Federico a été assez touché par cette lecture, notamment par cette partie de l’histoire sinno-japonaise qui lui était inconnue. Toutefois, la brièveté du roman lui laisse un souvenir assez diffus, comme s’il manquait quelque chose pour donner corps au récit qui perd son identité SF au profit du documentaire.

Récap’ :

Les maisons, Fanny Britt, 2015, Le Cheval d’août, 222 pages

Naufrages, Biz, 2016, Leméac, 136 pages

La mare au diable, George Sand, 1846, 192 pages

L’homme qui mit fin à l’histoire, Ken Liu, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Paul Durastanti, 2016, Le Bélial’, 112 pages

Shenzen & Chroniques birmanes

Deux bandes dessinées de Guy Delisle.

Souvenez-vous (pour les nouveaux, qu’est-ce que vous attendez pour vous plonger dans les entrailles de la bibliothèque de Federico ?), il y a 1 an, votre ami lapin vous parlait de Pyongyang et Chroniques de Jérusalem. Depuis tout ce temps, il a lu les deux autres récits de voyages de Guy Delisle. Cette fois-ci, Federico est partagé. Alors que Pyongyang et Chroniques de Jérusalem l’avaient régalé chacun à leur manière, Shenzen et Chroniques birmanes ne sont pas sur le même pied d’efficacité. En fait, c’est surtout Chroniques birmanes qui a déçu et un peu ennuyé notre ami lapin.

Chroniques birmanes

noté 2 sur 4

© Delcourt, 2007

Cet opus suit le même principe que Jérusalem : la somme de petites anecdotes qui retracent la vie quotidienne de l’auteur dans une ville, ici Rangoun sous le régime birman. Alors que son épouse travaille pour Médecins sans frontières, lui est homme au foyer, s’occupant de son fils et peinant à travailler sur ses bandes dessinées ; il s’ennuie pas mal, déprime un peu, et fait beaucoup de ballades à poussette (comme sur la couverture). Il n’y peut rien, le pauvre, mais c’est ça qui a refroidi Federico qui ne retrouvait pas le décryptage passionnant présent dans Jérusalem et qui permettait de mieux connaître la ville en question. Bien que l’on apprenne quantité de choses sur la Birmanie, cela demeure un peu flou, voire noyé dans le reste de la BD, les chroniques birmanes étant un peu longues pour le coup.

Chroniques birmanes, Guy Delisle, 2007, Delcourt, collection « Shampoing », 224 pages

Shenzen

noté 3 sur 4

© L'Association, 2000Quant à Shenzen, votre lapin favori a vraiment apprécié ! De tous, cet opus est celui où l’humour est le plus visible. Normal : face à l’incongruité et la monotonie de cette ville chinoise où les gens ne font que travailler, à deux pas de l’effervescence et du multiculturalisme de Hong Kong, on se délecte du regard grinçant et amusé de l’auteur, mais avec une pointe de tristesse tout de même. En parallèle avec Pyongyang où la dictature est (on va dire) « assumée », Shenzen montre les ressorts (et les failles) de la puissance mondiale qu’est désormais la République populaire de Chine. Le dessin est plus sombre, dense et travaillé, moins « ligne claire » que celui de Jérusalem et Birmanes, et donne un aspect déprimant et fantomatique à cette ville. La bande dessinée jouit alors d’une identité plus singulière et romancée que le simple carnet de voyage.

Shenzen, Guy Delisle, 2000, L’Association, 200 pages

La fabrique du monde

Un roman de Sophie Van der Linden.

noté 3 sur 4

« Petit mais costaud », voici ce que pense Federico du premier roman de Sophie Van der Linden (bien connue par les aficionados du livre jeunesse, mais ici ce n’est pas un livre pour enfants…). La Fabrique du monde raconte en effet une histoire courte et assez simple, mais bigrement dense de messages et de ressentis.

© Buchet Chastel, 2013Mei est une chinoise de dix-sept ans qui, comme des milliers d’autres jeunes filles de son pays, travaille comme couturière dans une usine. Les vêtements qu’elle manipule mécaniquement viennent grossir les commandes express des clients européens. Les journées sont longues et éreintantes ; les bols de nouilles sont engloutis vite fait, debout dans la file indienne, avant de retourner au travail jusqu’à la tombée de la nuit ; les courtes soirées sont consacrées à la toilette et aux discussions entre filles dans les dortoirs. Mei trouve le moyen de s’échapper de cet abrutissant quotidien dans son sommeil et ses rêves. Et, lorsqu’ils deviennent réalité, lorsque la beauté de la nature, de l’amour et de la liberté s’offrent à elle pendant quelques jours dans l’usine désertée pour les fêtes, Mei s’y jette corps et âme.

Sous la plume fine et sensuelle de l’auteure, notre ami lapin a découvert un roman à double facette : celles de la romance et du livre engagé. Pour le côté « love », il y a cette adolescente qui apprivoise ses sens et ses émotions avec le désir farouche de s’en remettre totalement à eux. Mais il demeure le côté « dark » (non non, pas de vampires mystérieux, ni d’anges dangereux, ni de loups garous ténébreux), celui de la dure réalité des vêtements « Made in China » vendus en Europe (c’est moins sexy). Autant vous dire tout de suite qu’ils ne vécurent pas heureux ni eurent beaucoup d’enfants.

Une fois refermé, ce petit livre résonne encore longtemps dans la tête de Federico : la paie misérable et les usines-dortoirs, le travail incessant et répétitif de l’usine qui anesthésie la pensée et les sens, l’état totalitaire de la République populaire de Chine, les perspectives d’avenir restreintes pour les jeunes chinoises des campagnes… et la fin aussi, pas si étonnante mais particulièrement radicale.

La Fabrique du monde, Sophie Van der Linden, Buchet Chastel, 2013, 160 pages

Dragonville, tome 1 : Porcelaine

Un roman (adulte) de Michèle Plomer.

Agréable découverte que ce roman de vie et d’aventure, entre la Chine et le Québec, entre 1910 et 2010. Notre ami lapin vous conseille vivement ce roman, premier tome d’une trilogie, un nouveau titre de l’éditeur Marchand de feuilles dont il a déjà parlé ici, une belle fable pour votre été.

Dragonville alterne donc entre deux époques et deux pays. Nous suivons d’un côté les pas de Sylvie, québécoise revenue dans sa ville natale après de longues années passées en Chine. Sylvie rachète une ancienne blanchisserie et entreprend de la rénover afin d’y ouvrir pour la saison touristique une boutique de chinoiseries. Mais, pendant les travaux, les murs dévoilent d’innombrables inscriptions calligraphiées et d’étonnantes fresques représentants de majestueux dragons… Sylvie se lance dans la recherche de l’histoire de ces mystérieux idéogrammes incrustés dans les murs de ce modeste local situé aux abords d’un lac comme on en trouve des centaines au Québec.

De l’autre côté du globe, cent ans auparavant, c’est l’histoire de la ville de Hong-Kong qui nous est racontée. Celle du jeune Li à la beauté ravageuse et de sa mère, celle du commissaire de police écossais qui tente de déjouer les mystères de la ville, et surtout celle de Jung, le dragon protecteur de la cité, qui, en cachette, règne depuis des siècles sous les traits d’une femme.

Le destin de Sylvie semble lié à celui de la ville chinoise du début du siècle. De retour chez elle après le décès de sa mère, l’héroïne est désorientée par les responsabilités et les choix auxquels elle doit faire face. La rêverie de la boutique de chinoiserie qu’elle souhaite ouvrir sur la rue Principale se heurte à la réalité immobilière de la région : la vieille maison de son grand-père est la dernière demeure encore en place sur la rive près du lac, entourée par les nouvelles constructions modernes, futures résidences secondaires des citadins les plus fortunés.

Federico a été emporté par cette lecture à la fois réelle et exotique, dont l’écriture franche se permet, avec naturel, quelques fantaisies et, bien sûr, quelques québécismes. Plus que l’histoire d’amour qui traverse les siècles, c’est la quête de Sylvie qui a le plus touché notre ami lapin : l’héroïne est à un tournant de sa vie et recherche les valeurs et les projets qui pourraient l’emmener plus loin dans son parcours. Un « Qui suis-je ? Où vais-je ? » un peu plus ancré dans le quotidien, et qui nous emporte dans une agréable aventure.

Dragonville, tome 1 : Porcelaine, Michèle Plomer, éditions Marchand de feuilles, 2010, 314 pages.

Baguettes chinoises

Un roman chinois de Xinran

La Chine est un pays tellement grand qu’il contient plusieurs époques : plusieurs décennies séparent le mode de vie des campagnards et celui des citadins. Rassurez-vous, Federico ne compte pas développer les raisons économiques, politiques et culturelles d’un tel décalage. Une fois n’est pas coutume, il va vous parler d’une de ses dernières lectures : Baguettes chinoises de Xinran.

L’auteur conte l’histoire de trois sœurs issues d’une fratrie de six filles. Tout irait bien dans le meilleur des mondes si dans la campagne chinoise le fait de ne pas avoir de fils était considéré comme un véritable déshonneur. En effet, on considère que les hommes sont les poutres du foyer tandis que les filles ne servent à rien (en gros) : elle sont de simples baguettes. Dans le livre le concept est poussé jusqu’au bout : les parents n’ont pas jugé utile de donner de véritable prénoms à leurs filles. Elles portent donc le numéro de leur ordre de naissance. Malgré tout, Trois, Cinq et Six sont bien décidées à montrer qu’elles peuvent subvenir aux besoins de leur famille et faire la fierté de leurs parents. Elles quittent donc leur campagne natale pour Nankin, la ville la plus proche, afin de tenter leur chance. Passé le choc des cultures, les trois sœurs vont chacune suivre leur voie vers l’indépendance ; quête plus ou moins couronnée de succès.

Xinran a longtemps animé une émission de radio chinoise dans laquelle elle recueillait les confidences de ses auditrices. Grâce au matériau accumulé elle a construit les personnages de Trois, Cinq et Six qui, grâce à l’anonymat de leur prénom, représentent toutes ces femmes chinoises privées d’une éducation digne de ce nom et réduite à un rôle de reproduction. Ce livre est donc une sorte d’hommage rendu à leur courage. C’est aussi une déclaration d’amour à la ville natale de l’auteur, Nankin, qui a jailli du livre sous les yeux dépaysés de notre ami lapin. La faiblesse de ce livre réside d’ailleurs dans l’aspect trop documentaire du livre qui instaure une distance entre le lecteur et les personnages.

Néanmoins, Xinran a réussi à créer des héroïnes de fiction très crédibles. Elles ont chacune leur caractère propre et savent exploiter leurs forces et faiblesses pour atteindre leur objectif. Ce sont également des modèles d’humilité. Cependant, leur ingénuité et leur résignation face à certains aspects de leur condition ont parfois hérissé les poils de Federico qui ne comprend évidemment pas comment des êtres humains peuvent encore être traités ainsi. Notre rongeur est donc sorti de sa lecture avec un sentiment d’amertume malgré la nette volonté de l’auteur de véhiculer un message d’optimisme. Cette dernière en profite d’ailleurs pour faire la promotion de l’association qu’elle a fondé afin, entre autres, de venir en aide aux enfants chinois qui n’ont pas accès à l’éducation, Mother’s Bridge of Love.

Xinran, Baguettes Chinoises, Philippe Picquier, 2008.