Une éducation catholique

Un roman de Catherine Cusset.

3 carottes

Peu de temps après Catherine la coquine, notre ami lapin s’était souvenu d’une autre Catherine qu’il souhaitait lire depuis un moment. Sa rencontre avec Catherine Cusset a été à la hauteur de ses attentes, et il a trouvé dans Une éducation catholique l’ambiance et les thèmes dont il avait envie à ce moment-là.

IMG-0557Œuvre d’autofiction, Une éducation catholique est une plongée dans l’enfance et l’adolescence de Marie, double de l’autrice. Elle nous dévoile sans pudeur ses grandes amitiés féminines, ses premiers émois amoureux, sa relation avec son père, fervent catholique, et son détachement progressif de cette religion qui bien vite n’intéresse pas la petite fille. Ce qu’elle aime par-dessus tout, la petite Marie, ce sont ses amies (et plus tard les garçons) pour qui elle donne tout et avec qui l’ont peut faire des choses pas très catholiques… Bien vite le roman s’éloigne du sujet de la religion pour se concentrer sur celui de l’apprentissage amoureux et sexuel. Cela n’a pas trop gêné notre ami lapin, tant sa lecture l’a emporté dans la même vague qu’avait soulevé La vie sexuelle de Catherine M.

Federico a lu ce roman d’une traite, envoûté par les mots de Catherine Cusset, entraîné par les pas d’une jeune fille qui entre dans le monde et se donne corps et âmes aux rencontres qu’elle y fait, en recherche constante d’une mentore ou d’un guide à suivre aveuglément. Il y a dans Une éducation catholique un captivant portrait psychologique, en plus de la belle histoire d’une jeunesse bourgeoise dans le Paris des années 1960.

Une éducation catholique, Catherine Cusset, 2014, Gallimard, 144 pages

La vie sexuelle de Catherine M.

Un essai de Catherine Millet.

3 carottes

Aaah, Catherine… quelle coquine.

Quand elle nous parle de sa vie sexuelle, Catherine M. n’omet pas de détails. Les chapitres sont ainsi nommés : Le nombre (combien de partenaires, simultané.es, consécutif.ves), L’espace (espaces publics, professionnels, privés, champêtres) et Détails (ressentis divers et techniques mises au point avec les années).

Quand elle vous raconte ses parties de jambes en l’air, Catherine M. les intellectualise et les décortique pour en établir un schéma type ou faire ressortir leurs différences. Elle prend du recul et s’observe de loin se donner et s’adonner à ses jeux, rentrant parfois dans son corps pour y étudier son ressenti.

Quand Catherine M. prend la plume pour raconter ses coquineries, elle époustoufle Federico de sa verbe parfaite, de ses mots précis et flambants qui racontent avec un style et un détachement déconcertant ses choses pour le moins pas banales et beaucoup trop intimes.

La vie sexuelle de Catherine MC’est immanquable, Catherine M. vous fera rougir, c’est sûr. Mais elle, elle ne rougit pas, c’est ça qui est formidable ! Quand bien même vous décrit-elle par le menu les aventures sexuelles auxquelles elle a pris part depuis 30 ans, elle n’a honte de rien, et elle a bien raison. Le sexe est une part importante de sa vie et ne mérite aucunement les tabous, le déshonneur, le jugement ou la désinformation dont on veut trop souvent recouvrir le sujet.

Avec Catherine M., voilà un aperçu de ce que peut être vraiment le sexe. Ça ne veut pas dire qu’il est normal de coucher avec chaque homme qui croise notre route et de partouzer allègrement, mais que chacun a sa propre sexualité, et que le respect y est aussi important que le plaisir.

La vie sexuelle de Catherine M. est un texte instructif, passionnant, intelligent, décomplexant, et au combien important. Il met en lumière comment une femme en particulier vit et pense sa sexualité, son rapport aux hommes, à son corps et à son propre plaisir ; ce plaisir qu’on appelle féminin, et qui a une dimension différente selon qu’il se prend avec un autre ou avec soi.

Attention, ça se réchauffe, Catherine arrive dans vos chaumières !

La vie sexuelle de Catherine M., Catherine Millet, 2001, Points, 234 pages

Rosa candida

Un roman de Auður Ava Ólafsdóttir, traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson.

3 carottes

Avant d’être un bon bouquin, Rosa candida a un très grand mérite : celui d’avoir détendu, changé les idées et fait rire notre ami lapin dans une période absolument folle de sa vie où tout un tas de choses lui sont tombées dessus.

rosa-candidaPeut-être est-ce alors ce besoin de lâcher prise qui lui a permis d’apprécier grandement ce roman tout en retenue et légèreté. Federico y pense comme à un soleil réconfortant et printanier, une brise d’air frais sur son museau, un moment de détente délicat dans le calme du samedi matin au lit…

Rosa candida suit la route d’Arnljótur, jeune islandais d’une vingtaine d’année qui cherche candidement le chemin de son avenir, heureux de préférence. Une chose est certaine, ce sont les plantes, feuillues et fleuries, qui l’intéressent. Mais ce qui habite ses pensées lorsqu’il taille ses roses les genoux fichés dans la terre humide, ce sont les femmes, toutes si altières et énigmatiques, dont il se demande pour chacune s’il coucherait avec ou pas. Aussi étrange soit-il, cette obsession n’a pas paru agaçante ni dégradante aux yeux de notre ami lapin ; l’ingénuité d’Arnljótur le faisant davantage passer pour un novice intrigué plutôt qu’un harceleur déplacé. Car il ne fait rien que se poser la question à lui-même, après tout.

Outre ses fabulations charnelles, sa petite tête blonde d’islandais est également peuplée par le deuil de sa mère décédée accidentellement et avec qui il avait un lien très fort (c’est elle qui l’a initié à l’art botanique), son père-poule adorable qui commence un peu à radoter, la responsabilité croissante de sa fille illégitime âgée de quelques mois et aux airs de divin enfant, et la mère de sa fille, amante d’une nuit égarée qui aimerait bien continuer ses études…

Quand on ouvre le livre, Arnljótur quitte les terres peu fertiles d’Islande pour rejoindre une des plus anciennes roseraies du monde, en empruntant les petites routes de campagne de pays qui ne sont pas nommés mais que notre ami lapin suggère être la France et l’Espagne (ou bien l’Italie ?). C’est là-bas, dans le village, le monastère et la roseraie, qu’il compte trouver les réponses à ses questions.

Federico a aimé les moments cocasses qui jalonnent son road trip improvisé, ainsi que les échanges parfois irréels avec ses divers compagnons de voyage. Il arrivait tellement bien à se plonger dans le roman qu’il avait vite l’impression de marcher avec ce jeune homme attachant dans les rues ensoleillées et pentues de ce petit village paisible et isolé, à l’écart du monde.

Federico a trouvé dans Rosa candida les mêmes thématiques et ambiances qui lui avaient aérées l’esprit dans L’Embellie, de la même auteure : celles de fuites voyageuses, de rencontres et de non-dit, d’endroits éloignés où il fait bon se chercher soi-même, et surtout de héros et héroïnes farouches qui vivent comme ils l’entendent. De belles retrouvailles en somme.

Auður Ava Ólafsdóttir (traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson), Rosa candida, Zulma, 2010, 334 pages

L’amant

Un roman de Marguerite Duras.

3 carottes

Federico ne sait pas comment parler de sa lecture de L’Amant de Marguerite Duras.

amantdurasCe sont des images et des sensations qui lui reviennent : les paysages humides de l’Indochine ; un bac sur un fleuve, le Mékong ; l’air moite dans une pièce étroite, la garçonnière ; les bruits et les cris de la rue, Saïgon… Et puis cette jeune fille, petite blanche qui se prend des airs de dame avec son chapeau d’homme, sa robe claire et ses souliers dorés. Federico se l’imagine avec un air espiègle, avide, les paupières lourdes et ennuyées, et le regard ailleurs… d’après les portraits de l’auteure à cet âge. (À l’occasion de cette recherche photographique, notre ami lapin s’est perdu dans les archives de l’INA…)

Le récit de Duras est extrêmement sensuel, rempli de sentiments durs, peuplé de personnages à fleur de peau. Elle tire de sa mère un portrait poignant et dérangeant, à la fois plein d’amour pour cette femme veuve et ruinée, et dépité par sa dépression et sa folie latente. Et la présence du grand frère violent et mauvais n’arrange pas l’équilibre instable du foyer. Une ambiance familiale malsaine qui fait trembler les pages du roman, autant que l’amour fou du riche chinois envers la petite blanche les fait vibrer de désir…

Une lecture suave pour notre ami lapin, qui sait enfin ce qui se trouve entre les pages de L’Amant et dans la prose de Duras. Une expérience à renouveler.

Marguerite Duras, L’Amant, Les éditions de Minuit, 1986, 148 pages

Pêcheur d’Islande

Un roman de Pierre Loti.

2 carottes

Federico a toujours connu ce roman dans la bibliothèque de ses parents. Lorsqu’il est parti en voyage en Islande, il s’est dit : « ben tiens, c’est l’occaz ! » Sauf que ce n’était pas tellement adapté en fait.

pecheurislandeLa raison première, c’est que Pêcheurs d’Islande ne se déroule pas en Islande, mais en Bretagne, à Paimpol très exactement. Notre ami lapin dut alors oublier les glaciers, les fjords et les volcans qui l’entouraient, et essayer d’imaginer la côté bretonne sous la pluie ; il dut remplacer les Kirkjubæjarklaustur et les Morsarjökull par les Ploubazlanec et autres Plouherzel…

La raison seconde de l’inadéquation de ce roman dans le voyage de Federico, était le côté fleur bleue et vieillot de l’histoire et du ton. Alors qu’il voulait de la nature et de l’aventure, il a eu de la romance et des bretonnes qui se languissent sur les falaises…

Imaginez donc Gaud, une jeune et jolie bretonne aux longues nattes blondes coiffées sous son bonnet de tissu blanc ; c’est la plus jolie du village, elle est timide, c’est la fille d’un ancien pêcheur devenu commerçant aisé. Mais la pauvre, son père vient de mourir en laissant quelques dettes… 🙁 Elle rencontre alors au cours d’une noce le grand, beau et costaud Yann Gao, qui part tous les ans pour de longues et dangereuses campagnes de pêche dans les mers islandaises. Les tourtereaux s’entre-tapent dans l’œil, tout le monde leur dit de se marier, mais il est trop fier ; Gaud, elle, attend sagement en regardant la mer… Au bout de trois ans, il se décide ! C’est la teuf, sauf qu’il repart en mer un mois après, et c’est pas la Croisière s’amuse…

Plutôt déprimant, parfois agaçant, très vieille école… même si l’histoire demeure touchante, Federico n’a pas été séduit par les embruns tels que les décrit Loti. De plus, le roman étant annoté et notre ami lapin étant curieux, il est insupportable d’aller chercher les notes en fin d’ouvrage, surtout lorsqu’elles sont inintéressantes !

Pêcheur d’Islande, Pierre Loti, Folio, 1973 (1886 pour la première édition), 224 pages

Marie-Antoinette

Un roman autrichien de Stefan Zweig, traduit par Alzir Hella.

4 carottes

Vous qui vous précipitez sur le livre de Valérie, Federico vous conseille plutôt ce livre : là, vous en aurez du croustillant, des secrets intimes ou d’état, du scandaaale !

Marie-Antoinette en jogging.

Marie-Antoinette s’apprêtant à sortir chercher du pain.

Marie-Antoinette, c’est l’histoire d’une jeune héritière autrichienne, prénommée Marie-Antoinette, qui est mariée à un flanby au dauphin du Royaume de France. Le jeune homme n’est pas le meilleur compagnon avec qui pump’n up, alors elle se console avec ses potos et ses robes en rideau. Quelques années plus tard, il se décoince grâce à l’intervention de son beauf qui lui fait remarquer que sept ans d’abstinence, c’est pas très bon pour la com’, et qu’un héritier ça ne se recrute pas sur les bancs de l’ENA ou de Sciences Po, non, il faut le fabriquer soi-même. Pendant tout ce temps-là, Marie-Antoinette dansait, jouait au théâtre ou à la ferme, s’achetait des bijoux, des plumes, des robes (et des amis aussi), bref, carpe diem ! Et là, paf ! trois gamins qui lui tombent sur les bras, finito la belle vie, surtout qu’après, paf ! la Révolution ! Alors là c’est la loose totale, la taille du logement de Marie-Antoinette rétrograde d’années en années, de mois en mois ; tous ses amis ont pris la poudre d’escampette, sauf son plan cul avec qui elle échange des textos enflammés. Son mari, devenu obèse, ne sait pas quoi faire, donc il ne fait rien. C’est à en perdre la tête toute cette histoire !

Federico a littéralement dévoré cette biographie romanesque, instructive et trépidante, où l’on suit les pas de cette poupée frivole qui se transforme en héroïne tragique. C’était le premier ouvrage de Stefan Zweig qu’il lisait, et il a été plus que ravi de découvrir ce génie de l’écriture, fin psychologue et narrateur hors pair !

Maintenant, notre ami lapin doit lire toute l’œuvre de Zweig, ainsi que tout plein de livres qui parlent de l’histoire de France, il voudrait aussi revoir le film de Sofia Coppola (qui dit s’être inspirée du livre de Zweig, mais dans son souvenir, ce n’est pas vraiment la même personnalité que nous décrit la cinéaste…), et retourner à Versailles bien sûr… y a plus qu’à !

Marie-Antoinette, Stefan Zweig, Grasset, 1933, 460 pages

Souvenirs retrouvés

Les mémoires de Kiki de Montparnasse.

noté 3 sur 4

Ah, Kiki, Kiki… Federico aime beaucoup Kiki, la fameuse reine de Montparnasse. Aussi, lorsqu’il a appris qu’elle avait écrit ses mémoires, il s’est rué chez le libraire d’à côté pour les y débusquer !

© José Corti, 2005Notre ami lapin avait découvert Kiki il y a quelques années avec la bande dessinée de Catel et Bocquet. On y suivait la vie de Kiki dans les grandes lignes, avec moultes anecdotes et rencontres artistiques. Mais quoi de mieux pour connaître un tel personnage que de lire ses mémoires ? Il y a un gouffre entre la perception extérieure que l’on a d’une personne, et son ressenti intérieur. La Kiki des Souvenirs retrouvés n’a pas l’air aussi délurée ni aussi dévergondée que ce que l’histoire veut retenir d’elle.

Kiki était avant tout une jeune femme optimiste et sentimentale, qui a véritablement galéré tout au long de sa vie pour se sortir de la misère. Bâtarde crottée de la campagne bourguignonne, Alice Prin débarque à Paris à 13 ans où elle ne suivra qu’une année de scolarité avant d’être mise au travail. Délaissée et mal aimée par sa mère, elle était vouée à la prostitution mais y échappa de justesse grâce à un de ses principes majeurs : l’amour ne se vend pas ! C’est grâce à son attirance pour les artistes fauchés qui peuplent les cafés de Montparnasse que Alice s’en sort, en devenant modèle et chanteuse de cabaret. En devenant Kiki.

C’est là la partie la plus passionnante de ses souvenirs : comment une jeune fille sans le sou peut se sortir de la misère parisienne des années 1910 ? Kiki nous raconte ses galères, la faim, le froid, mais aussi la quête assez drolatique de la perte de sa virginité ; son ton est toujours enjoué, malgré la tristesse de certains de ses propos. Car les difficultés de la vie ne sont jamais loin, après la belle vie des cabarets pendant les années 1920, Kiki devra affronter la drogue, son surpoids et son alcoolisme, mais aussi la perte de ses proches : sa mère, son amant, des amis…

Souvenirs retrouvés est agrémenté de photos (notamment de Man Ray, qui fut son compagnon) mais aussi de reproductions des toiles réalisées par Kiki, car le modèle s’essaya lui aussi à la peinture.

Sous la machine à écrire libre de Kiki, on découvre le Paris nocturne des années folles, entre misère de la rue et joyeuses festivités, entre excès et convivialité, pas si différent de celui d’aujourd’hui…

Souvenirs retrouvés, Kiki de Montparnasse, José Corti, 2005, 256 pages

Hérétiques, tome 1 : Le mystère Isolde

Un roman ado de Philippa Gregory.

noté 1 sur 4

Que dire d’une intrigue policière lorsqu’on a trouvé la soluce à la moitié de l’enquête ? Et que dire d’un héros beau et intelligent (et aux origines mystérieuses), qui rencontre une princesse belle et intelligente (et déshéritée par son méchant frangin) ? Pour le récit original et la profondeur des personnages, on repassera…

© Gallimard jeunesse, 2013Déjà, les convocations mystérieuses dans les bas-fonds humides par des encapuchonnés moyenâgeux, ça sent le complot et la société secrète… pas la tasse de thé de notre ami lapin. Du tout. Mais passé cette mise en bouche qui ne donnait pas vraiment faim, l’intrigue se déroule principalement dans un couvent, en Italie, où Luca Vero (un moine novice de 17 ans) est envoyé pour enquêter sur la mystérieuse folie des religieuses. Tout semble mettre en cause Isolde, la nouvelle abbesse, jeune princesse à la magnifique chevelure blonde qui a fait le choix du couvent plutôt que d’épouser un prince lubrique.

Comme il vous l’a dit, Federico a trouvé le coupable très vite, ce qui rend assez agaçante la crédulité de Luca qui a beau être canon (parce qu’avoir les yeux bleus est un gage indéniable de beauté…), est également affublé de formidables œillères (sauf pour voir les jolies religieuses et culpabiliser un peu, rapport à ses vœux de chasteté). Luca est accompagné d’un serviteur, Freize, le rigolo de service, ainsi que d’un clerc, Pietro, qui lui sert de secrétaire et de comptable, c’est toujours utile quand on chasse les démons !

Alors que le premier chapitre parle de mathématiques et des infidèles qui menacent la chrétienté, toute la suite du roman ne revient que très peu là-dessus. Ce premier chapitre ne semble être là que pour justifier l’intrigue un peu louche : un modeste moinillon est mandaté par le Vatican pour enquêter sur des faits étranges. Difficile d’y croire… Dommage, car l’aperçu du Moyen Âge, sans être convaincant, n’est pas totalement irréel, en l’occurrence sur l’importance de la religion et la place des femmes (soit épouses, soit nonnes). Mais malgré tout, ces efforts sont torpillés par les personnages caricaturaux qui forment les couples attendus : le beau mec avec la jolie nana, le serviteur rigolo avec la servante maure (chacun reste à sa place et les clous sont bien gardés !).

Une fois qu’il a résolu le mystère du couvent, Luca se rend dans un village où il doit déterminer si le loup-garou capturé doit être abattu. Là encore, à peine « l’enquête » commencée, on comprend le nœud du problème. En fait, tous les faits et gestes relatés dans l’histoire sont des énormes indices ! Avec cette absence de suspense trépidant, le texte n’est pas non plus aidé par son découpage très inégal : trois ou quatre chapitres à rallonges. Malgré tout, le roman se lit assez vite, mais ne brille pas par une narration exemplaire : l’histoire est plutôt mal racontée, avec beaucoup de redites, les dialogues sont assez pauvres et irréalistes, le tout dans une mise en scène parfois ridicule et une approche historique un peu trop légère… Bref, beaucoup de pages pour pas grand chose.

Alors qu’il ne pensait pas avoir détesté le roman, notre ami lapin se rend compte maintenant que cette lecture fut assez insipide et agaçante quant au manque flagrant d’originalité dans l’intrigue et les personnages, assez pour ne certainement pas avoir envie de se jeter sur la suite lorsqu’elle sortira.

Hérétiques, tome 1 : Le mystère Isolde, Philippa Gregory, traduit de l’anglais par Alice Marchand, Gallimard Jeunesse, 2013, 320 pages

La fabrique du monde

Un roman de Sophie Van der Linden.

noté 3 sur 4

« Petit mais costaud », voici ce que pense Federico du premier roman de Sophie Van der Linden (bien connue par les aficionados du livre jeunesse, mais ici ce n’est pas un livre pour enfants…). La Fabrique du monde raconte en effet une histoire courte et assez simple, mais bigrement dense de messages et de ressentis.

© Buchet Chastel, 2013Mei est une chinoise de dix-sept ans qui, comme des milliers d’autres jeunes filles de son pays, travaille comme couturière dans une usine. Les vêtements qu’elle manipule mécaniquement viennent grossir les commandes express des clients européens. Les journées sont longues et éreintantes ; les bols de nouilles sont engloutis vite fait, debout dans la file indienne, avant de retourner au travail jusqu’à la tombée de la nuit ; les courtes soirées sont consacrées à la toilette et aux discussions entre filles dans les dortoirs. Mei trouve le moyen de s’échapper de cet abrutissant quotidien dans son sommeil et ses rêves. Et, lorsqu’ils deviennent réalité, lorsque la beauté de la nature, de l’amour et de la liberté s’offrent à elle pendant quelques jours dans l’usine désertée pour les fêtes, Mei s’y jette corps et âme.

Sous la plume fine et sensuelle de l’auteure, notre ami lapin a découvert un roman à double facette : celles de la romance et du livre engagé. Pour le côté « love », il y a cette adolescente qui apprivoise ses sens et ses émotions avec le désir farouche de s’en remettre totalement à eux. Mais il demeure le côté « dark » (non non, pas de vampires mystérieux, ni d’anges dangereux, ni de loups garous ténébreux), celui de la dure réalité des vêtements « Made in China » vendus en Europe (c’est moins sexy). Autant vous dire tout de suite qu’ils ne vécurent pas heureux ni eurent beaucoup d’enfants.

Une fois refermé, ce petit livre résonne encore longtemps dans la tête de Federico : la paie misérable et les usines-dortoirs, le travail incessant et répétitif de l’usine qui anesthésie la pensée et les sens, l’état totalitaire de la République populaire de Chine, les perspectives d’avenir restreintes pour les jeunes chinoises des campagnes… et la fin aussi, pas si étonnante mais particulièrement radicale.

La Fabrique du monde, Sophie Van der Linden, Buchet Chastel, 2013, 160 pages

Les Hauts de Hurlevent

Un roman de Emily Brontë (1847)

Federico est un lapin qui aime avoir du vent dans les poils et des frissons dans les moustaches. Les landes semi-désertes de la campagne anglaise et les pierres froides des bâtisses gothiques étaient donc pour lui ravir, voilà pourquoi, après Jane Eyre, il est allé fureter du côté des Hauts de Hurlevent.

Ici, l’intrigue est tellement tarabiscotée qu’un résumé ne parviendrait qu’à vous embrouiller encore plus. L’histoire est construite sur presque trois générations, et les personnages s’empruntent les mêmes prénoms et les mêmes noms au gré des mariages et des naissances. Mais Federico doit vous mettre en garde : l’histoire ne rayonne pas à travers des noces festives et de joyeux baptêmes, non, loin de là. Les personnages, tous autant qu’ils sont, sont animés par la haine, parfois féroce et violente, parfois contenue et insidieuse. Dans un huis clos ouvert aux quatre vents, les familles se déchirent, pour la vengeance et l’honneur, pour l’amour et la haine, et pour avoir le dernier mot…

Federico ne va donc pas vous raconter l’histoire, parce que c’est vraiment très tordu. Il peut au moins vous dire qu’il y a deux familles : les Earnshaw et les Linton, et que tout commença lorsque le vieux père Earnshaw, résident des Hauts de Hurlevent, adopte un jeune orphelin qu’il prénomme Heathcliff. Au fil des années, ce dernier, sombre et sauvage, attire l’animosité de tous, excepté de la fille Earnshaw, Catherine, avec qui il y a de l’amour dans l’air… Mais tout ne va pas bien se passer, ce n’est pas Walt Disney ! Des années durant, la tempête des sentiments va souffler sur les deux familles, balayant des vies et des espoirs, ravivant la haine et la rancœur, avec en son centre le dangereux Heathcliff qui rumine les humiliations de son enfance.

À la fin de sa lecture, notre très gentil lapin a été étonné par tant de haine déversée de la part de personnages qui sont, d’habitude, mondains et raffinés dans leur époque poudrée (fin XVIIIe). Et c’est là la force de ce livre : à quel point des humains peuvent-ils se détester ? Car à côté, les marques d’amour qui parviennent à émerger nous semblent beaucoup moins sincères et puissantes que les injures, les frappes et les malédictions que les personnages se lancent à tour de rôle.

Mais ces sentiments sont un peu trop abruptes pour être vraiment crédibles, et on se détache aisément des héros que l’on trouve alors antipathiques : « mais meurt donc au lieu de te plaindre », puis quand ils en viennent à rendre l’âme, un autre désespéré vient le remplacer… La seule à qui l’on parvient véritablement à s’attacher, c’est la « seconde narratrice », Nelly, la nourrice et servante des Hauts de Hurlevent. En effet, c’est elle qui raconte toute cette histoire au « premier narrateur », Mr Lockwood, locataire de Mr Heathcliff, et Federico va s’arrêter là parce que ça devient tout de suite compliqué, il le voit dans vos yeux plissés sur votre écran… Bref, Nelly est plus douce, raisonnée et aimante que les autres… tout en étant parfois aussi tranchante et butée ! Peut-être est-elle finalement aussi cinglée qu’eux pour qu’elle n’ait pas encore sacré son camp de cet endroit malsain… Les Hauts de Hurlevent, une chouette lecture pour aimer son prochain !

Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë, à lire dans plusieurs éditions.

(À éviter à tout prix : le film de 1992 avec Juliette Binoche et Ralph Fiennes, mielleux et romantico-cucul à souhait, à mille lieues des véritables sentiments qui sévissent dans l’œuvre d’Emily Brontë.)

Jane Eyre

Un roman de Charlotte Brontë (1847)

En commençant Jane Eyre, Federico était fâché. En effet, l’édition de poche qu’il avait sous les yeux lui proposait une quatrième de couverture fort bavarde dévoilant plusieurs clés de l’intrigue. Notre ami lapin était donc persuadé que sa lecture serait considérablement moins intéressante. C’était sans compter sur le talent de Charlotte Brontë. Alors, avant de démarrer cette critique, voici un conseil de rongeur lecteur : si un jour un malotru vous raconte Jane Eyre dans son intégralité vous aurez le droit de le frapper, mais surtout, que cela ne vous empêche pas d’aller à la rencontre de cet ouvrage grandiose.

Dès les premières pages, une relation se noue entre Jane et le lecteur, à qui elle s’adresse. Inutile de résister : laissez-la vous raconter son histoire, vous présenter les gens qu’elle a rencontrés et vous guider dans ces lieux d’Angleterre qu’elle a vus.

C’est après avoir vu la bande annonce de la nouvelle adaptation du livre (prévue en France pour début 2012), que Federico a mis son museau dans le roman de Charlotte Brontë. Sans grande conviction au départ. Rappelez-vous qu’il connaissait déjà une bonne partie de l’intrigue. Enfin, ça, c’est ce qu’il croyait. Il a bien vite découvert que quelques lignes au dos du livre étaient bien insuffisantes pour résumer ce roman ! Il y a tellement de choses à en dire. Construit comme l’autobiographie de Jane Eyre, le récit de Charlotte Brontë est d’une force phénoménale. Il vous entraîne dans un tourbillon romanesque au cœur duquel se trouve Jane. Parce qu’il ne peut pas vous raconter tout ce qu’il a ressenti en lisant ce livre, Federico veut au moins partager avec vous son coup de cœur pour cette héroïne.

Jane Eyre est un personnage d’une grande modernité comme on aimerait en rencontrer plus souvent. Entière, intelligente, passionnée, humble, droite dans ses principes, elle pose sur le monde un regard aiguisé, parfois tranchant mais aussi plein d’affection, d’amour. Ce même amour dont elle a manqué et qu’elle va successivement chercher et fuir. Si Federico s’est senti aussi impliqué dans le destin de Jane, s’il a partagé la moindre des ses émotions c’est grâce à la virtuosité de l’auteur. En effet, Charlotte Brontë nous fait partager les pensées de son héroïne avec une grande maîtrise et beaucoup d’empathie. Pour notre ami lapin, il a donc été impossible de rester insensible aux sentiments de Jane, qu’elle soit en colère, en proie au doute, au comble du bonheur ou plongée dans le plus profond des désespoirs.

Pour finir cette critique, voici un nouveau conseil de votre envoyé spécial en direct de son terrier : lisez Jane Eyre. C’est un voyage dans l’œil du plus passionnant des cyclones : la lutte de la passion amoureuse et de la raison, ponctuée d’une touche de suspens gothique et de rebondissements bien choisis. Et en plus, ça se passe dans l’Angleterre sauvage du XIXe siècle. Quoi de plus propice à la rêverie que ses landes et ses collines ?

Jane Eyre, Charlotte Brontë, à lire dans plein d’éditions. Un conseil de lapin : si vous achetez la version Pocket, ne lisez pas la 4e de couverture… Spoiler !!