L’invention de la solitude

Un jour, Federico a lu un roman de Paul Auster. Ebahi et curieux, il en a lu un autre, puis un autre…

Parce qu’il est à votre service, votre lapin favori va se faire un devoir de vous faire part de ses impressions sur les livres de cet auteur à ne pas manquer, écrivain majeur de l’Amérique contemporaine. Et c’est avec ce très beau titre que Federico débute pour vous le feuilleton Auster.

noté 2 sur 4

© LGFCe roman largement autobiographique est divisé en deux. La première partie a paru un peu longue à notre ami lapin. Elle est consacrée au père de l’auteur, un homme distant qui s’est protégé des émotions toute sa vie. À sa mort, l’auteur sent venir la nécessité de parler de ce quasi inconnu. Le livre a vraiment intéressé Federico à partir de la deuxième partie : « le livre de la mémoire ». Sans savoir où il nous emmène, on suit la pensée de l’auteur autour des thèmes de la solitude, de la mémoire et de l’enfance.

Au gré de cette réflexion lumineuse (dans le sens où elle est intellectuellement très éclairante) et instructive malgré son pessimisme latent, Auster dissémine les références littéraires qui ont fondé sa pensée et illustrent ses propos. Au final, ce livre constitue une sorte de vrac des pensées dont la formulation éclaire le lecteur sur sa propre vision du monde.

L’invention de la solitude, Actes Sud, 1988 (version originale parue en 1982), Le livre de poche, 215 pages

Voyage en bas du monde

Il est des voyages qui resteront certainement du domaine du rêve. Par exemple, Federico n’ira certainement jamais en Patagonie. Parce que c’est loin et qu’il n’a pas le sens de l’orientation. C’est moche.

Repassons dès à présent en mode optimiste : Federico n’ira peut-être jamais faire des bonds auprès des gauchos de Patagonie mais qu’à cela ne tienne, son esprit vagabond y va régulièrement. Et quelle est la meilleure façon d’aller se balader sans risquer de se perdre ou de tomber dans une embuscade ?

Les liiiivres !!!! (répondez-vous, hystérique)

Oui mais pas que. Le cinéma et Internet sont aussi d’excellents voyagistes. C’est d’ailleurs dans une salle obscure que Federico a fait la connaissance avec cet étonnant morceau de continent. Il ne vous en parlera pas ici car malheureusement il ne se rappelle d’aucune information sur ce documentaire consacré aux hommes et aux femmes qui vivent dans le Grand Sud. Il ne lui reste qu’un formidable sentiment de liberté et un immense respect pour ses personnes humbles et attachées à leur terre.

Du coup, notre ami lapin va vous parler de… livres. (évanouissements dans la foule en liesse)

Le premier voyage

En Patagonie, publié en 1977 fait de Bruce Chatwin un des piliers de la littérature de voyage du XXe siècle. Parti de Buenos Aires, l’auteur nous entraîne jusqu’à Ushuaïa, THE bout du monde, et ça, ça fait rêver notre ami lapin. Mais quand on n’a pas de boussole, il s’avère difficile de suivre le parcours de Chatwin dans ce territoire méconnu. Heureusement, au XXIe siècle, n’importe quel rongeur connecté peut, en quelques clics, réaliser un petit itinéraire. (Note du lapin : pour connaître les différentes étapes, cliquer sur les petits machins bleus.)

Évidemment, il ne s’agit pas de l’itinéraire exact emprunté par les augustes souliers de Bruce Chatwin. C’est plutôt un bricolage effectué à partir des indications données dans l’ouvrage. Pour notre ami lapin, cela aura eu le mérite de l’aider à prendre la mesure de cet étonnant voyage.

En Patagonie ne se contente pas de nous décrire un chemin et ne reste jamais centré sur son auteur-voyageur. C’est un roman résolument tourné vers les gens, ce qui le rend passionnant. Lire ce livre, c’est rencontrer les habitants de la Patagonie et écouter leurs histoires. Bruce Chatwin nous parle aussi bien de ceux qu’il a croisé en chemin que de ceux qui ont vécu sur cette terre il y a plus ou moins longtemps. C’est alors que le voyageur devient conteur, déployant sous nos yeux des histoires plus ou moins légendaires. Federico a tout particulièrement apprécié la partie consacrée à Butch Cassidy, le bandit flamboyant, qui a libéré un vrai souffle d’aventure dans son terrier.

Le retour

Il y a quelques mois, ce même air un peu rude mais terriblement agréable a de nouveau soufflé sur le museau de Federico. Pour ce deuxième voyage, notre ami lapin a embarqué avec Luis Sépulveda et Daniel Mordzinski. Leur virée en Patagonie a eu lieu dans les années 1990. Ces deux amis, l’un écrivain et l’autre photographe, sont partis vers le Cap Horn et ont avancé au gré de leurs rencontres. Le roman né de cette joyeuse aventure a su se faire attendre. Publié en France en avril 2012, cet ouvrage tient moins du récit de voyage que de l’hommage rendu à une terre souillée au nom de l’argent et à ceux qui la défendent. On sent la révolte et l’impuissance des deux explorateurs face à la situation (désespérée?) de ce Grand Sud majestueux. À partir des émouvantes photos de Daniel Mordzinski, Luis Sépulveda nous fait partager ses souvenirs avec une délicieuse malice : à sa façon de parler de tous ceux qu’il a rencontré, Federico avait l’impression d’avoir fait partie du voyage. C’est une véritable déclaration d’amour que signe l’auteur du Vieux qui lisait des romans d’amour, vive comme l’air patagon. Dernières nouvelles du sud est un beau livre, d’une grande simplicité, évident comme l’amitié.

À présent, il ne vous reste plus qu’à ranger vos valises, à vous précipiter chez votre libraire et à vous vautrer dans votre canapé (parce qu’en ce moment il pleut et que s’allonger dans l’herbe mouillée, ça mouille) avec une botte de carottes.

Bon voyage, et n’oubliez pas d’envoyer une petite carte postale !

Bruce Chatwin, traduit par Jacques Chabert, En patagonie, Grasset, Paris, 2002 (édition d’origine parue en 1977), 290 p. (Collection « Cahiers rouges »)

Luis Sepulveda, photographies de Daniel Mordzinski, traduit par Bertille Hausberg, Dernières nouvelles du Sud, Métailié, Paris, 2012, 160 p., traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg.

Nikolski

Un roman de Nicolas Dickner.

Notre ami lapin a eu un véritable coup de cœur pour ce roman qu’il a dévoré en très peu de temps ! Paru chez un petit éditeur indépendant, ce livre est un best-seller couronné de nombreux prix au Québec et à l’étranger. Federico ne pouvait donc pas le mettre de côté dans sa découverte de la littérature québécoise contemporaine, et il a eu bien raison.

Nikolski, c’est un livre plein de vie, de mots et de voyages. Un livre comme il se doit, en somme.

Nikolski est donc un livre que l’on lit avec grand plaisir, et ce dès les premières pages. D’emblée, les histoires des divers personnages nous sautent à la figure avec entrain et joie de vivre ; on découvre avec délectation les petites et grandes aventures des héros, à la fois très communs et hors du commun…

Entre autres, c’est l’histoire de Noah, de Joyce et celle d’un narrateur sans nom. Chacun de leur côté, ces jeunes gens (autour de la vingtaine) entament leur premier grand voyage, celui de l’autonomie, dans la ville de Montréal. Noah quitte sa mère qui parcourt en roulotte depuis des années les prairies de l’Ouest canadien, Joyce laisse derrière elle le village isolé des îles du nord au parfum d’Acadie, quant au narrateur inconnu, il fait le ménage dans la maison familiale de la banlieue de la métropole après le décès de sa mère. Le roman vous fait donc pas mal voyager dans les paysages canadiens, de Sept-Île à Vancouver, et avec un crochet par l’Amérique du Sud…

Petite note : Nikolski, c’est le nom d’un village sur une minuscule île au large de l’Alaska. Pour savoir ce qu’il fait là, il faudra lire le livre bien sûr !

Si les trois héros ne le savent pas, le lecteur, lui, est dans la confidence : tous ces personnages sont liés, que ce soit par des liens familiaux ou par des objets incongrus comme un compas qui n’indique pas le nord ou un livre sans couverture… On a même droit à des récits de flibustiers, de civilisations amérindiennes, d’une poissonnerie, de l’archéologie des déchets et du fonctionnement des bureaux de poste… Non, ce n’est pas fouillis, c’est bien au contraire foisonnant d’inventivité et de grande ouverture sur le monde !

Federico vous incite très fortement à lire ce livre si vous avez besoin de vous détendre, de prendre le temps de vivre et vous laissez porter par des mots justes sur des histoires touchantes. Car le style de l’auteur est lui aussi un argument de poids pour vous décider : la maîtrise de l’écriture est si complète et sincère que la lecture n’en est que plus agréable et enivrante… On aimerait juste pouvoir se resservir à volonté !

Nikolski, Nicolas Dickner, Québec, éditions Alto, 2005, 328 pages (publié en France chez Denoël)

Nikolski est pas mal proche de l’esprit de cet autre livre, déjà adoré auparavant par votre serviteur lapin. Voilà une nouvelle raison d’aller le lire !

Les madones d’Echo Park

Un roman (adulte) de Brando Skyhorse

À mille lieues du terrier de Federico, il y a une ville qui s’appelle Los Angeles, la Cité des anges. Cette grande ville abrite de nombreux humains aux origines multiples : les blancs aisés, les noirs du ghetto, les nouveaux arrivants asiatiques et les latinos. Ce sont ces derniers qui sont au cœur de l’histoire des Madones d’Echo Park, et plus précisément les immigrés mexicains.

Dans ce livre, nous trouvons une communauté qui nous semble violente et impitoyable envers elle-même, qui se sent à la fois confinée dans un quartier et rejetée de ses terres. Ses habitants sont en recherche constante de leur identité : sont-ils mexicains ou bien américains ? Doivent-ils parler espagnol ou bien anglais ? Peuvent-ils fréquenter des « étrangers » ?

Sur trois générations, le lecteur découvre les parcours d’une famille éparpillée. Parents et enfants peinent à tisser des liens avec leur proches, ils se croisent sans se connaitre dans ce pays qui les renie et les refoule. Il y a le travailleur clandestin qui risque chaque jour de trouver un mauvais boulot ; le chauffeur de bus qui traverse chaque quartier de la ville et les ethnies qui les peuplent ; la femme de ménage qui nettoie les saletés de la vie morne des riches blancs des beaux quartiers sécurisés ; le caïd qui revient en ville après plusieurs années en prison. Et il y a aussi la jeunesse, surtout, particulièrement féminine, qui nous semble avancer plus vaillamment, et qui est peut-être plus chanceuse ? Une jeunesse qui tente à son tour de vivre librement, en quête d’une identité personnelle et non communautaire, tout en restant malgré tout irrémédiablement attachée à son quartier, Echo Park, où tous se côtoient quotidiennement, sans vouloir y faire attention…

Federico a été happé par ces personnages énergiques, attachants ou détestables, et leurs destinées bien souvent tragiques mais empruntes d’une espérance confiante et salutaire. L’écriture de Brando Skyhorse donne véritablement à voir la réalité de l’âme de chacun, ses défauts et ses doutes, ses souhaits et ses plaisirs. La lecture est vraiment captivante, en raison de la richesse à la fois stylistique et thématique dont le roman regorge, mais aussi pour l’intérêt qu’il y a à découvrir la peinture d’une ville et de ses habitants qui se trouve si loin, mais si proche entre nos mains…

 Les madones d’Echo Park, Brando Skyhorse, L’Olivier, 2010, 300 pages, 22 €

En moins bien

Un roman d’Arnaud Le Guilcher.

Avant de le lire, Federico s’attendait à un livre loufoque à l’humour noir désopilant. C’était bien ça, mais en moins bien…

On ne connait pas le nom du héros et narrateur. C’est un homme un peu looser d’une quarantaine d’année qui vient de se marier avec la jeune et belle Emma. Comme voyage de noce, il la conduit à Sandpiper, une petite ville balnéaire de la côte Pacifique des États-Unis. Le prospectus était alléchant, mais la réalité des bungalows, du restaurant et de l’équipe de l’intendance est bien fade, à tendance minable, et un peu sale dans les coins. Pour la nuit de noce, le narrateur ne trouve rien de mieux à faire que de rester boire quelques verres d’une pissette infâme en écoutant les histoires du coin, pendant que sa nouvelle épouse l’attend dans la chambre. Lorsqu’il la rejoint enfin, elle s’est cassée (« elle a eu raison » ne peut s’empêcher de penser Federico). Le bougre déprime sec, mais finit par se reprendre, notamment face à ce qui agite Sandpiper : voilà plusieurs jours qu’un touriste allemand va et vient comme un zombie sur la plage en murmurant le nom de sa femme Frida, partie avec un surfeur. Beaucoup de monde se déplace pour « voir ça », et le narrateur décide de prendre en charge l’organisation de cette nouvelle affluence…

Un peu bizarre cette histoire qui semble tourner autour du thème du « départ de l’être aimé », mais dans le cadre minable d’une bourgade apathique et avec des personnages vraiment à la ramasse. Si l’intrigue est quelque peu plaisante au début, elle s’enlise assez rapidement, tout comme ses personnages qui ne savent pas ce qu’ils font, et ne font d’ailleurs pas grand chose. On s’ennuie un peu car ce n’est pas très intéressant, on s’exaspère de l’inertie du héros qui persiste à rester dans cette situation et dans cette ville peu reluisante. Notre ami lapin a eu un regain d’intérêt pour ce roman lorsque les choses bougent enfin, mais cela ne se passe pas très bien il faut le dire : tout part en cacahouète, une sorte d’apothéose de la pagaille qui s’installait alors à Sandpiper.

À ce moment là (vers la fin donc), l’intrigue prend vraiment son importance, puisque auparavant l’intérêt de la lecture résidait davantage dans l’écriture d’Arnaud Le Guilcher. Avec un vocabulaire foisonnant, riche et truculent, la narration est joyeusement cynique, pleine de références et d’expressions jubilatoires. C’est en effet ce qui fait essentiellement l’attrait du roman : l’humour noir. Mais, très vite, Federico en a été lassé, les éclats de rires ne sont pas au rendez-vous. Ce style se révèle lourd et agaçant, c’est trop.

C’est pourquoi En moins bien ne récolte que deux carottes : contrairement aux attentes, le roman n’est pas si fun que ça.

En moins bien, Arnaud Le Guilcher, Stéphane Millon éditeur, 2010, 288 pages, 17 €

Into the Wild

Un roman de Jon Krakauer.

Federico avait vu le film, mais lorsque le livre lui est tombé sous la main, la grandiose et dangereuse nature sauvage de l’Alaska l’a englouti et transporté loin du wagon confiné du métro pour suivre l’aventure d’un humain pas comme les autres…

Moins romancé que le film de Penn, le livre du journaliste, écrivain et alpiniste Jon Krakauer est une enquête minutieuse sur l’épopée de Christopher McCandless. Une fois son diplôme en poche, ce jeune homme de 22 ans opte pour le nom de « Alexander Supertramp » et part sur les routes des États-Unis, à la rencontre de la nature et de la vie nomade, loin des perversités de la ville, de l’argent et des ambitions de carrière auxquelles le prédestinait son père.

À travers les lettres de Chris, ses cahiers et ses livres remplis de notes, ainsi que les témoignages de sa famille, de ses amis et des nombreuses personnes qui ont croisé sa route pendant ses deux années de vadrouille, Jon Krakauer tente de retracer son voyage. Atlanta, Mexique, Dakota du Sud, Fairbanks, jusqu’à la piste Stampede en Alaska ; il y découvre l’autobus abandonné où il s’installera pendant le printemps et l’été 1992, et où il trouvera la mort.

On connait l’histoire, vaguement, enjolivée, dramatisée. L’intérêt du livre, c’est de se questionner : pourquoi est-il parti ? Quelles motivations l’animaient, sa philosophie de vie ? L’auteur va au-delà du simple récit chronologique de l’aventure, il s’intéresse à la personnalité de Chris et recherche  quelles ont été ses motivations. Il s’appuie sur les récits et exploits d’autres personnes ayant mené des parcours semblables, et narre notamment sa propre aventure lorsque, au même âge que McCandless, il escalada le mont Devils Thumb en Alaska.

Ce livre fait du bien, à nos habitudes matérialistes, à notre égocentrisme. Il nous change les idées, il alimente nos questionnements sur nos chemins de vie et ceux des autres, il nous donne envie de « vivre pleinement », sans forcément vouloir être aussi extrémiste que McCandless.

Il semblerait que l’aventure de McCandless, son traitement par Jon Krakauer et l’adaptation cinématographique aient engendré quelques fureurs et autres controverses, mais notre lapin les trouve futiles et n’en a que faire. L’histoire est là, elle transporte, la nature est sauvage et impitoyable, et il y a des hommes qui tentent de la vaincre ou bien de cohabiter avec elle, mais, parfois, ils perdent.

Into the Wild, Jon Krakauer, 10/18

(En passant, Federico ne résiste pas à vous conseiller la bande originale du film, par Eddie Vedder.)

L’oiseau Canadèche

Roman de Jim Dodge

Un roman centré sur un canard, c’est suffisamment intriguant pour que Federico y mette son museau. Ses petites moustaches ont frémi à la lecture de ce court roman qui sent bon l’ouest Étasunien. Pour rendre hommage à ce texte assez court (dévoré en deux jours par notre ami lapin), soyons brefs.

Déjà, commençons par préciser que ce roman est une suite de moments choisis dans la vie de trois personnages. Le grand père. Le petit fils. Le grand père et le petit fils. Le grand père, le petit fils et le canard. Dans chaque partie, l’auteur nous raconte ces moments qui on l’air insignifiants mais qui construisent ses héros. Il ne s’étale jamais sur la psychologie des personnages mais son récit fait que, l’air de rien, on apprend à connaître Pépé Jake, Titou et Canadèche. On apprend surtout à les aimer. Et ça n’a pas manqué : en à peine 110 pages, Federico s’est pris d’affection pour ces trois personnages hauts en couleurs chahutés par la vie, animés par une même volonté de s’en sortir et un farouche goût de vivre.

Federico recommande donc cet ouvrage à tout ceux qui veulent : de la générosité, de l’immortalité, un sanglier, un canard routinier, des clôtures, découvrir les éditions Cambourakis, du whisky qui pique les yeux, des émotions qui arrivent à pas feutrés, des répliques sauvages comme un western, un traducteur qui s’implique, etc.

L’oiseau Canadèche, Jim Dodge, Cambourakis, novembre 2010, 106 p., 10 €.

De la beauté

« De la beauté » sont certainement les meilleurs mots qui soient pour débuter cet article. Federico a lu ce livre voilà déjà un petit bout de temps, mais il devait absolument en parler, tant les souvenirs qu’il en conserve réussissent à l’émouvoir encore.

Commençons par l’histoire. C’est celle d’un universitaire britannique, Howard Belsey, qui enseigne l’art du XVIIe siècle dans la ville américaine de Wellington ; spécialiste de Rembrandt, il planche depuis des années sur sa thèse sur le peintre flamand. Marié à Kiki, ils ont trois enfants métis : Jerome, Zora et Levi. L’aîné est à Londres et loge chez le rival d’Howard, Monty Kipps dont il s’est entiché de la très jolie fille, la sulfureuse Victoria, mais appelez-là Vee.

C’est là que commence l’histoire, et il se passe ensuite plein de choses, vraiment plein de choses.

Et justement, c’est  là l’un des points forts de ce livre : l’histoire ne tourne pas autour d’une seule intrigue, d’un seul personnage, elle fourmille de péripéties inattendues, d’anecdotes, de descriptions, de rencontres imprévisibles… La narration omnisciente bascule d’un personnage à l’autre, sans encrage trop persistant chez l’un ou l’autre, et sans souci d’égalité en temps de parole. L’univers est alors tellement foisonnant et prolifique que tout ne peut être détaillé. Les non-dits et les ellipses font le charme de l’histoire qui ne s’attarde pas à tout dévoiler de chaque personnage, des conséquences de chaque événement. Si l’on peut être parfois déçu de ne pas en savoir davantage, on réalise après-coup combien le texte se révèle dense et suffisamment complexe.

Paradoxalement, de très nombreux passages a priori sans importance pour l’intrigue sont relatés minutes par minutes, et Federico pense là à l’interminable réunion de la faculté avec les discours à rallonge des universitaires sur tel ou tel problème de leur département dont on a cure. Sur ce plan d’ailleurs, on ne peut s’empêcher de penser à David Lodge et à l’academic novel, un genre littéraire dont pourrait faire partie le roman de Zadie Smith si l’intrigue se centrait sur les personnages d’Howard et Monty. Mais, justement, le lecteur se fiche quand même un peu de la querelle des deux loustics, on préfère suivre (entre autre) les pas de Zora et son caractère de cochon, de Levi et sa révolte identitaire, et surtout de Kiki, merveilleuse battante tour à tour épouse, mère et amie.

Parce que dans ce livre, il n’est pas vraiment question d’histoire de l’art, pas du tout même, mais de chassé-croisé amicaux et amoureux, de désir et de sanction, de culture et d’identité, de conflits raciaux et de luttes des classes. Nourries d’une écriture à la fois dense et fine, savamment rythmée par la musique des dialogues, les émotions et les sensations des personnages s’imposent à nous, nous dérangent et nous ravissent.

Federico a donc adoré cette lecture en raison de l’aisance avec laquelle on y plonge et la richesse qu’on y trouve, et ce malgré l’apparente complexité du récit et l’épaisseur de l’ouvrage… Aucun regret, donc.

Zadie Smith, De la beauté, Gallimard, 2007 (pour la traduction française), 592 pages, « Folio »