Danser les ombres

Un roman de Laurent Gaudé.

3 carottes

Quand Laurent Gaudé s’attaque à un sujet, c’est souvent pour en faire ressortir toute la lumière. Federico avait déjà vécu un moment littéraire riche en émotions en lisant La mort du Roi Tsongor et Pour seul cortège ; avec Danser les ombres, les sensations restent intactes.

©De prime abord, notre ami lapin était un peu effrayé par le thème du livre : le séisme qui a frappé Haïti en 2010. On risque donc fortement de lire du malheur, de la misère et du gros chagrin. Mais dès les premières pages, le ton est donné, le lecteur comprend que Laurent Gaudé, encore une fois, va exorciser le drame grâce à l’énergie qui se dégage de ses personnages, élevés au rang de figures mythologiques. Le livre commence avec l’arrivée brutale d’un esprit malin dans une rue de Jacmel, ville voisine de Port-au-Prince : l’auteur nous annonce ainsi qu’il va brouiller la limite entre le monde des morts et celui des vivants, qui vont se cottoyer tout au long du roman.

Federico se souvient que, lors du séisme en 2010, les médias invitaient le public à s’apitoyer sur ces pauvres haïtiens qui navaient pas grand chose et qui ont tout perdu. Point de ce misérabilisme bien pensant dans Danser les ombres. Les héros du roman, quel que soit leur âge, ont tous pour point commun d’avoir été des militants politiques, très investis dans la libération culturelle de leur pays. À la veille de la catastrophe, tous sont liés par le même appétit de vivre et d’aimer. Aussi, l’attachement ressenti par Federico pour ces personnages n’était pas lié à une quelconque empathie mais plutôt né de l’énergie qu’ils dégagent.

Laurent Gaudé, ce sadique, nous laisse toute la moitié de son roman pour faire connaissance avec Lucine, Saul et les autres. Du coup, vous imaginez bien que Federico était angoissé à mort à l’idée de voir ces personnages qu’il aimait déjà menacés par cette terre qui s’ouvre en emportant les vivants et laissant s’échapper les morts. D’autant plus que ce roman vous enveloppe de son atmosphère peuplée d’esprits qui vous détache totalement de la réalité. Jusqu’à ce que celle-ci vous pète au museau et qu’une maison s’effondre sur un de vos héros aimés. Alors que la catastrophe a touché des milliers de gens, l’auteur recentre notre regard sur le drame intime vécu par chacun et émeut les lapins sensibles.

Concluons en précisant que votre chroniqueur a du moucher son museau en refermant ce livre parce qu’il est extrêmement émotionnant et que son final magistral l’a laissé à la fois triste et émerveillé.

Laurent Gaudé, Danser les ombres, Actes Sud, janvier 2015, 249 p.

La séance

Un roman de John Harwood, traduit par Danièle Mazingarbe.

noté 1 sur 4

Quand Federico emprunte un livre et qu’il sent que la lecture ne va pas aboutir à grand chose, il l’interrompt rapidement. En revanche, quand notre ami lapin investit dans le papier, il se dit que quitte à avoir un livre dans sa bibliothèque, autant l’avoir lu jusqu’au bout. Avec l’indiscutable qualité de l’écriture, c’est la seule raison que Federico invoquera pour avoir lu cet étrange ouvrage en entier.

Encore une fois, on se demande ce qui a traversé l’esprit de la personne en charge du résumé de quatrième de couverture. Voyez plutôt :

©Pocket« Wraxford Hall, dans le Suffolk… Le vieux manoir anglais surplombe un pays noir et sinistre qu’aucun braconnier n’approche. Qui y croise le fantôme du moine, dit-on, ne vivra pas pour le raconter. Comme Cornélius, l’alchimiste, et son neveu Magnus, morts tous deux en d’étranges circonstances. Ou Eleanor Unwin et sa fille, qui ont mystérieusement disparu.
Janvier 1889. Constance Langton, jeune orpheline londonienne, est contactée par un avocat. Des parents éloignés lui ont laissé un héritage inattendu : Wraxford Hall. Charge à elle d’en dissiper les brumes et d’en lever les mystères… »

Bon, jusque là, tout va bien. En lisant cela, Federico s’attendait à suivre la jeune Constance dans cette mystérieuse demeure et découvrir avec elle ses affreux secrets. Et bien non, pas du tout. Si Cornélius Waxford disparaît dans la première partie de l’ouvrage, il faut attendre la page 250 pour que Eleanor, Magnus et la petite Clara se décident à faire de même. Quand à Constance, elle ne prend le chemin de Wraxford Hall que vers la page 320 de ce livre qui en compte… 416 ! Un grand merci au rédacteur de ce résumé qui nous permet de connaître les trois quart du livre avant d’en commencer la lecture. Super. Gé-nial !

Il faut néanmoins reconnaître que le résumé ne peut pas être le seul coupable dans cette entreprise littéraire ratée. Pourtant, Federico était plutôt bien parti, emballé qu’il était par la fluidité du style et par le récit de l’enfance de Constance. Délaissée par sa mère qui ressasse en permanence le décès de son autre fille, la jeune femme décide de la conduire à une séance de spiritisme afin de l’aider à faire son deuil. Malheureusement, le récit délaisse bien vite cette piste intéressante pour nous conduire sur les traces de Cornélius, Magnus et Eleanor et nous raconter leur vie par le menu jusqu’à leur mystérieuse disparition. En résultent des passages sans intérêt aucun, qui sèment des vraies fausses pistes et qui, au lieu de captiver notre ami lapin, l’ont plongé dans un état assez proche de l’ennui. La quatrième de couverture (encore elle), s’appuie sur les critiques d’éminent magazines pour nous assurer d’une lecture délicieuse, ensorcelante et pleine d’énigmes. Federico a surtout eu l’impression d’être totalement laissé pour compte dans cette affaire, comme si ce n’était pas à lui que l’histoire était racontée et qu’il n’en était qu’un lointain spectateur. À aucun moment il ne s’est senti concerné par le destin des personnages.

Federico a été au bout de ce livre car il espérait que les ressorts de l’intrigue, quand ils seraient révélés, apporteraient du sel à cette lecture sans saveur. Nenni. C’est un quidam sorti de nulle part qui révèle une bonne partie du pot aux roses lors d’une excursion fantaisiste et bâclée au manoir. Le reste, ce sont les certitudes hasardeuses de Constance qui en viennent à bout.

Quel était le but de tout cela ? Nous divertir ? Dans le cas de notre ami lapin, c’est raté.

John Harwood, La Séance, Pocket, octobre 2013, 416 pages

La Horde du contrevent

Un roman d’Alain Damasio.

noté 4 sur 4

Waouw.

Federico n’est pas du genre flemmard et il ne vous fera pas l’affront de vous livrer, de but en blanc, une critique monosyllabique, qui plus est pour un livre à quatre carottes (si on commence comme ça, il n’y a plus qu’à transformer le Cac carotte en Cac honomatopée avec : Beurk, Aïe, Bof, Chouette et Waouw). Mais il faut dire que « Waouw », résume plutôt bien la lecture merveilleuse, bouleversante et profonde de La Horde du contrevent, et que notre ami lapin ne sait pas trop comment relever le challenge d’en parler sans être incomplet ou dithyrambique…

La Horde du contrevent, c’est le bouquin dont on n’a entendu que du bien, ouï par bouche à oreille, et dont on sait qu’il vaut un immense détour mais on ne prend pas le temps de charger son sac à dos pour partir à l’aventure. C’est vrai, c’est le cas de beaucoup de livres, mais dans ce cas les bouches et les oreilles sont tellement convaincantes et enthousiastes qu’on se lance forcément un jour. Et quel jour plus adéquat que celui du départ en vacances ? Mais trêve de blabla, parlons de ce qui importe.

© Folio, 2007Il a fallu un bon moment à Federico pour comprendre ce qu’il se passe dans ces pages. La construction narrative et l’écriture sont particulièrement… particulières, mais à aucun moment ne lui est venu l’idée d’abandonner. On sait que l’enjeu de cette étrange quête est bien trop important pour être délaissé. Et puis, au fur et à mesure des plongées dans le roman, on distingue, on apprivoise et on marche avec cette horde de vingt-trois loustics. Cela fait des dizaines d’années qu’ils avancent contre le vent afin d’en trouver et comprendre l’origine, à l’autre bout du monde en Extrême-Amont. La horde elle-même nous raconte son histoire, à travers les voix de presque tous les hordiers. C’est Sol, le scribe, qui prend le plus souvent la parole, ainsi que Pietro, le prince, Oroshi, l’aéromaîtresse, Caracole, le troubadour, Aoi, la sourcière, et Golgoth, le traceur, au caractère de sanglier rageur, celui qui mène et harangue sa troupe pour qu’elle avance, celui qui contre, tout devant, et trace la route à suivre. Tous se connaissent et vivent ensemble depuis leurs 11 ans, ils avancent à pied, en ligne droite jusqu’aux confins du monde connu, dans le seul but d’en connaître un peu plus sur ce qu’il y a derrière le prochain caillou, d’aller un peu plus loin que la horde précédente. Car celle-ci est la 34e, et, combative et fervente, elle sait qu’elle risque de se perdre et se disloquer de ses membres au grès des dangers de leur quête.

Est-ce de la science-fiction ? De la fantasy ? Notre lapin favori a décrété : pas de case pour La Horde, de toute façon, elle avance, elle est déjà loin. L’auteur ne cherche pas à faire un simple roman d’aventures avec des dragons et des guéguerres, non. L’univers est complet et difficile à saisir : avant la terre, l’eau et l’air, il y a le mouvement qui régit le monde de ses lois complexes et donne naissance aux plantes, aux animaux et aux hommes, ainsi qu’aux mystérieux chrones, sortes d’entités fluctuantes dont Federico est bien incapable de vous en dire plus…

C’est un beau texte, oh que oui ! Décousu au premier abord, le récit se révèle finement construit. L’auteur prend un plaisir évident à jouer avec le langage : on trouve des mots façonnés à sa guise, d’autres certainement inventés mais nous semblant si familiers, pour obtenir une résonance puissante à la lecture et intense dans notre souvenir.

Ce texte nous imprègne d’idées profondes qui s’étoffent tout au long de la lecture, car la Horde détient le secret des choses qui importent vraiment. Outre la vérité, l’amitié, l’effort, c’est avant tout le lien, entre les choses et entre les êtres, qui compte plus que tout et dont notre ami lapin a compris l’enjeu à la fin de son voyage.

Lorsque Federico s’est rendu compte que l’auteur l’avait convaincu de l’importance capitale du destin de la Horde (car ici le destin n’est pas aussi simplement défini que d’aller jeter une bague dans un volcan), il n’a pas lutté longtemps avant d’acquiescer du museau et de contrer avec eux (et c’est encore mieux sous la tente pendant un violent orage…).

A votre tour maintenant !

La Horde du contrevent, Alain Damasio, 2007, Folio (2004, La Volte pour l’édition grand format), 736 pages