Le lièvre de Vatanen

Un roman d’Arto Paasilinna, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail.

3 carottes

Enfin ! Federico met ses moustaches dans Le lièvre de Vatanen, ce roman incontournable de la littérature scandinave dont il a tant entendu parler.

Comme le titre l’indique, l’un des héros de ce livre est un lièvre. Que faudrait-il de plus pour convaincre notre ami lagomorphe ? Si l’histoire se concentre sur le personnage de Vatanen, le lièvre n’est pas en reste, et vit selon Federico une aventure tout aussi mouvementée que son compagnon humain. De toute façon, sans lui, rien ne serait arrivé.

Vatanen est un journaliste d’Helsinki qui envoie tout promener du jour au lendemain : son travail pour un magazine médiocre et racoleur, son mariage raté et sans amour, sa vie routinière et sans intérêt dans la grosse ville… L’événement déclencheur sera sa rencontre avec le lièvre, percuté en pleine nuit par son collègue photographe sur une route de campagne. Vatanen part à sa recherche, ignorant les appels de plus en plus énervés de son ami qui finira par le laisser seul dans les bois. Mais il n’est pas seul. Recueillant le pauvre animal blessé et effrayé, il va progressivement apprendre à le soigner et le nourrir. Le lièvre devient alors son compagnon de route, son guide et sa muse dans sa quête de simplicité et de liberté à travers les forêts du grand nord.

le lièvre de Vatanen

Lecture rapide et cocasse, ce roman nous emmène aux quatre coins de la Finlande sur les pas de Vatanen et de son lièvre. Les différentes étapes et rencontres de son voyage prennent la forme d’historiettes se succédant en cours chapitres qui se lisent avec aisance. Univers truculent, parfois dur, parfois léger, Le lièvre de Vatanen est un texte aux allures picaresques se mêlant au nature writing et célébrant joliment une fable du retour à la nature, bien plus efficacement selon notre ami lapin que l’a fait Sylvain Tesson avec Dans les forêts de Sibérie.

Une réserve cependant pour finir : si sa lecture fut plaisante, Federico a tout de même souvent tiqué de la place qui était faite aux femmes dans Le lièvre. Pendant le voyage de Vatanen et du lièvre, les personnages féminins n’ont pas de nom (sauf si elles ont des relations sexuelles avec le héros), et endossent les rôles peu glorieux et stéréotypés de mégère castratrice (l’épouse de Vatanen), de mondaines futiles (les épouses des ambassadeurs), de « bonnes femmes » et autres plantes vertes. Des passages un peu sexistes qui teintent le texte d’Arto Paasilina d’un point de vue malencontreusement rétrograde de ce côté-là (on sent qu’il date de plusieurs décennies déjà), alors que le roman demeure joliment moderne dans ses autres aspects.

Arto Paasilinna, Le Lièvre de Vatanen, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, Denoël/Folio, 1989, 224 pages

Tout n’est pas perdu

Un roman de Wendy Walker, traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau.

1 carotte

Attention ! Federico n’a pas aimé ce livre et n’a aucune envie de vous inciter à le lire, et donc par conséquent, il n’a aucun scrupule à vous dévoiler des éléments clés de l’intrigue. Vous voilà prévenus.

tout n'est pas perduFederico n’aime pas les thrillers, mais pourtant il essaie. Vraiment. Il s’est lancé tout frétillant dans la lecture de Tout n’est pas perdu, roman qu’on lui a présenté comme un phénomène à la hauteur de Les Apparences (que votre chroniqueur avait beaucoup aimé pour le coup, comme quoi, tout n’est pas perdu, huhuhu !)

C’est l’histoire d’une adolescente américaine violée lors d’une fête, qui va subir un traitement spécial, réservé aux militaires souffrant de stress post-traumatique, pour effacer tout souvenir de ce crime atroce. Le lecteur n’a pas cette chance et aucun détail du viol ne lui est épargné. Federico était donc assez mal à l’aise dès le départ. Mais puisqu’on lui avait promis une intrigue passionnante et un dénouement diabolique, il a bien voulu poursuivre sa lecture. C’est Alan Forrester, un psychologue qui nous raconte l’histoire de Jenny Kramer et de sa famille. Il la connaît bien puisque c’est lui qui commence à suivre la jeune fille après qu’elle ait fait une tentative de suicide. Et oui, effacer les souvenirs c’est bien joli, mais le corps a une mémoire et lui, il n’a rien oublié. Ce psychologue va donc essayer de retrouver les souvenirs effacés afin de reconstituer la mémoire de sa patiente et aider les autorités à retrouver le coupable. Alan suit aussi les parents de la victime et découvre de lourds secrets qui n’attendaient que ce drame pour leur exploser au visage. Hors du cabinet, l’enquête se poursuit, piétine et des suspects vont émerger. Alan ayant accès aux secrets et aux confidences de chacun, il va découvrir que la vérité pourrait le mettre en danger.

Sur cette base, l’auteur construit brillamment, et avec une excellente maîtrise de la digression, l’histoire de la manipulation que va orchestrer ce psychologue un peu plus louche à chaque chapitre. Cet homme a hautement conscience de son pouvoir sur l’esprit de ses patients et va en abuser, dans leur intérêt au début, puis le sien.

Suspens, suspicion…

Mais finalement, non, au dernier moment, l’auteur balaie la toile d’araignée qu’il a solidement construite d’un revers de manche, et, de cette même manche, sort un psychopathe. C’est lui qui a tout fait, par ce que c’est un méchant psychopathe et qu’il avait plein de raisons tordues pour faire ça. L’auteur essaie bien de nous faire croire que tout cela a du sens, que tout est lié et qu’il a vraiment un esprit super diabolique mais Federico n’a pas été convaincu. La fin du livre joue beaucoup sur la sympathie que le lecteur éprouve pour Alan, mais notre suspicieux lagomorphe n’a jamais ressenti autre chose que de la gêne à son égard. Même les révélations finales n’ont pas suffit à titiller l’empathie de Federico.

Wendy Walker, Tout n’est pas perdu, Sonatine, mai 2016, 345 p.

Mr Vertigo

Un roman de Paul Auster, traduit de l’anglais (État-Unis) par Christine Le Bœuf.

3 carottes

Federico a retrouvé Paul Auster avec plaisir à l’occasion du club de lecture de ses copains. Cette lecture était cool, foisonnante et voyageuse, comme toujours avec cet auteur.

Si Mr Vertigo ne détrône pas Moon Palace dans le cœur de notre ami lapin, il rejoint Brooklyn Folies dans le club des romans « plus légers » de Paul Auster. Federico aime Paul parce que c’est un formidable conteur, qui nous livre de vraies histoires romanesques, avec des personnages approfondis qui prennent immanquablement toute leur consistance au fil des pages, à travers leur passé, leurs émois, leurs pensées et leurs actions.

Mr VertigoDans Mr Vertigo, ce sont les pas du jeune Walt que nous suivons. Garnement d’à peine 10 ans promis à la délinquance dans les États-Unis des années 1920, Walt est pris sous l’aile de Maître Yehudi qui lui promet de lui apprendre à voler. C’est dans une petite ferme du Kansas qu’il grandit, en compagnie du maître, de Maman Sioux, vieille femme amérindienne, et d’Esope, jeune adolescent noir handicapé. Walt est soumis aux épreuves que lui fait passer le maître, les exécutant les unes après les autres, forgeant sa volonté et préparant certainement son esprit aux prodiges qu’il réalisera bientôt.

Ses exploits fabuleux seront pourtant mis à rude épreuve, et les malheurs successifs qui jalonneront ses jeunes années feront de lui un homme tantôt vengeur et effronté, tantôt ambitieux et crapuleux, tantôt brisé et terne…

Federico n’a pas spécialement apprécié le personnage du héros, mais ses aventures et surtout l’écriture de Paul Auster ont une nouvelle fois réussi à l’envoûter, lui faisant passer un bon moment dans une prose maîtrisée qui relate avec passion l’ambiance des routes, des plaines et des villes chahutées de l’Amérique de cette époque.

Paul Auster, Mr Vertigo, Le livre de poche, 1994, 320 pages

La femme qui fuit

Un roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette.

3 carottes

Dans la petite tête de Federico, La femme qui fuit a ouvert la porte à une flopée de profondes réflexions ; on peut même dire que cette lecture l’a un peu secoué.

Car quel mystère que cette femme, Suzanne Meloche, ontarienne francophone, qui a abandonné tour à tour ses parents et ses frères et sœurs, son époux et ses jeunes enfants… une femme qui a constamment passé sa vie à fuir ?

la femme qui fuitLa femme qui fuit est tissé des bribes éparses que l’auteure a pu retrouver sur la vie tumultueuse de sa grand-mère insaisissable. Anaïs Barbeau-Lavalette a dû engager une détective privée pour enquêter ; et, peu à peu, son histoire, son enfance, ses errances se sont dévoilées à elle.

D’abord dérouté par le ton et tiraillé par ses suspicions envers la véracité de chaque faits et gestes rapportés, imaginés sûrement, Federico a vite été pris au jeu du passionnant, singulier et dramatique destin que cette femme s’est construit.

Suzanne Meloche passe une enfance rude et frustrée pendant la Grande dépression, entre son père honteux d’avoir perdu son poste d’instituteur et d’être réduit à cueillir des pissenlits pour quelques sous, et sa mère sévère et épuisée qui ne compte plus les enfants qu’elle met au monde. Lorsqu’à 18 ans Suzanne part étudier à Montréal, elle fait des adieux succincts à ses parents, ses frères et ses sœurs qu’elle ne reverra pour ainsi dire jamais. Dans la métropole québécoise, elle joint un groupe de jeunes intellectuels et artistes de l’automatisme qui signeront le manifeste du Refus global en 1948. Elle s’essaie à la peinture et à la poésie, épouse le jeune peintre et ébéniste Marcel Barbeau, avec qui elle aura deux enfants ; elle reste au foyer, ils vivent pauvrement. Puis elle part, les abandonne tous les trois. Elle part en Gaspésie, puis Bruxelles, l’Angleterre, New York et les États-Unis où elle se joint à la cause des Noirs dans les états du Sud. Amants et amantes s’enchaînent au fil des ans. Elle revient un temps à Montréal, puis à Ottawa où, femme âgée, elle recevra pendant quelques minutes la visite impromptue et douloureuse de sa fille et sa petite-fille qui l’auront retrouvée.

Pendant sa lecture, notre ami lapin était en proie à d’intenses questionnements sur la construction du rôle social de la femme, la maternité comme accomplissement féminin, le choc des personnalités et la confrontation des êtres, les conséquences de l’abandon parental, le combat entre nos envies et nos choix dans le fil de notre quotidien et comment ils construisent notre existence…

Rien de moins.

Il est difficile de dire ce que Federico a véritablement ressenti en lisant La femme qui fuit : un mélange d’émerveillement, d’incompréhension et de jugement devant l’effronterie de cette femme envers les devoirs que la société lui assigne, sa faiblesse et son irresponsabilité, sa personnalité indépendante et froide, difficile à cerner, déroutante. Federico a été dérouté.

Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit, Marchand de feuilles, 2015, 464 pages

Rosa candida

Un roman de Auður Ava Ólafsdóttir, traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson.

3 carottes

Avant d’être un bon bouquin, Rosa candida a un très grand mérite : celui d’avoir détendu, changé les idées et fait rire notre ami lapin dans une période absolument folle de sa vie où tout un tas de choses lui sont tombées dessus.

rosa-candidaPeut-être est-ce alors ce besoin de lâcher prise qui lui a permis d’apprécier grandement ce roman tout en retenue et légèreté. Federico y pense comme à un soleil réconfortant et printanier, une brise d’air frais sur son museau, un moment de détente délicat dans le calme du samedi matin au lit…

Rosa candida suit la route d’Arnljótur, jeune islandais d’une vingtaine d’année qui cherche candidement le chemin de son avenir, heureux de préférence. Une chose est certaine, ce sont les plantes, feuillues et fleuries, qui l’intéressent. Mais ce qui habite ses pensées lorsqu’il taille ses roses les genoux fichés dans la terre humide, ce sont les femmes, toutes si altières et énigmatiques, dont il se demande pour chacune s’il coucherait avec ou pas. Aussi étrange soit-il, cette obsession n’a pas paru agaçante ni dégradante aux yeux de notre ami lapin ; l’ingénuité d’Arnljótur le faisant davantage passer pour un novice intrigué plutôt qu’un harceleur déplacé. Car il ne fait rien que se poser la question à lui-même, après tout.

Outre ses fabulations charnelles, sa petite tête blonde d’islandais est également peuplée par le deuil de sa mère décédée accidentellement et avec qui il avait un lien très fort (c’est elle qui l’a initié à l’art botanique), son père-poule adorable qui commence un peu à radoter, la responsabilité croissante de sa fille illégitime âgée de quelques mois et aux airs de divin enfant, et la mère de sa fille, amante d’une nuit égarée qui aimerait bien continuer ses études…

Quand on ouvre le livre, Arnljótur quitte les terres peu fertiles d’Islande pour rejoindre une des plus anciennes roseraies du monde, en empruntant les petites routes de campagne de pays qui ne sont pas nommés mais que notre ami lapin suggère être la France et l’Espagne (ou bien l’Italie ?). C’est là-bas, dans le village, le monastère et la roseraie, qu’il compte trouver les réponses à ses questions.

Federico a aimé les moments cocasses qui jalonnent son road trip improvisé, ainsi que les échanges parfois irréels avec ses divers compagnons de voyage. Il arrivait tellement bien à se plonger dans le roman qu’il avait vite l’impression de marcher avec ce jeune homme attachant dans les rues ensoleillées et pentues de ce petit village paisible et isolé, à l’écart du monde.

Federico a trouvé dans Rosa candida les mêmes thématiques et ambiances qui lui avaient aérées l’esprit dans L’Embellie, de la même auteure : celles de fuites voyageuses, de rencontres et de non-dit, d’endroits éloignés où il fait bon se chercher soi-même, et surtout de héros et héroïnes farouches qui vivent comme ils l’entendent. De belles retrouvailles en somme.

Auður Ava Ólafsdóttir (traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson), Rosa candida, Zulma, 2010, 334 pages

La Conjuration des imbéciles

Un roman de John Kennedy Toole, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Carasso.

Lu dans le cadre d’un club de lecture, avec des amis et un petit verre.

2 carottes

Federico a lu ce roman pendant une période littéraire creuse. Ou bien était-ce à cause de ce roman que la période était creuse ? (vous avez trois heures)

En tout cas, il lui a fallu des semaines pour en venir à bout, sans que cela soit un supplice non plus. De fait, La Conjuration des imbéciles n’est pas une lecture laborieuse ou inintéressante, mais elle n’a certainement pas été séduisante aux yeux de notre ami lapin.

laconjurationdesimbecilesTout ça, c’est la faute des personnages, qui sont tous sans exception de parfaits imbéciles (oui, d’où le titre). Non contents d’être des imbéciles, ils sont aussi de fieffés loosers et d’insupportables énergumènes. Bien entendu, la palme revient au héros, Ignatius J. Reilly, qui mériterait toutes les baffes du monde.

Imbu de sa personne, cet immonde colosse moustachu ne pense qu’à son confort personnel, consistant en l’engloutissement sans fin de hot-dogs et de pâtisseries bon marché, sa personne macérant dans une baignoire tiédasse ne sentant certainement pas la noix de coco. Ignatius est un dilettante asocial de 30 ans passés, un couard fini et un fauteur de trouble, un tanguy invétéré qui ne se prend pas pour du popo de chat, et qui se cache, vêtu d’une nuisette XXL, dans l’antre sombre et malodorante de sa chambre, au bout du couloir de la maison de sa pauvre mère, veuve, qui commence à en avoir raz-les-bigoudis de ce fiston inutile et ingrat.

Car la maigre indemnité du défunt Mr Reilly ne suffit plus pour ce train de vie ; surtout que Mrs Reilly se retrouve avec une facture salée sur les bras (suite à un petit accident entre sa vieille auto et la façade d’une ruelle du Quartier Français de La Nouvelle-Orléans, les nombreuses bières qu’elle avait enfilées auparavant y était peut-être pour quelque chose…). Aussi est-il grand temps pour Ignatius de mettre la main à la pâte et de ramener un salaire. Il va sans dire contre son gré.

Federico n’a pas tellement envie de vous faire la liste de la tripotée de personnages pénibles et paumés qui viennent jouer dans l’opéra tragi-comique d’Ignatius (et pour lequel il ne s’est fendu ni la poire ni d’une larmichette) : tout simplement parce que cette critique commence à être bien longue pour un roman qui a trop souvent agacé notre ami lapin. S’il reconnait une écriture fluide et des bons mots truculents (surtout dans la bouche d’Ignatius qui cause comme un aristocrate et se croit un grand écrivain en devenir), beaucoup de situations et de dialogues se répètent à l’identique, des longueurs qui étaient franchement épuisantes et retardait un final libérateur, autant pour le lecteur que pour les personnages (la fin n’est pas si pire).

« Mais c’est un roman pittoresque, pourrait-on entendre, qui dépeint une certaine réalité des quartiers populaires du Sud de l’Amérique des années 1960. » Ouais, ok, mais ils sont tous un peu trop barjos pour que cela semble juste vous dirait Federico. « C’est parce que c’est une satire, l’auteur se moque de ses contemporains. » Mais il n’y en a aucun pour racheter l’autre, on ne sait pas comment se placer, en qui avoir espoir ! Et surtout, le dessein de l’auteur n’est pas du tout clair. Non, Federico pense qu’il n’y a pas de grand message politique entre les pages de La Conjuration des imbéciles, et c’est ce qui aurait pu lui donner un peu d’intérêt aux yeux de notre ami lapin. (Et puis maintenant, quand on lui parle de satire, Federico pense à ce cher Jonathan, la comparaison est de haut niveau.)

En bref, Federico voit bien ce qu’il y a d’intéressant dans ce roman (comme on peut le lire ici), mais cela lui est passé bien au-dessus des oreilles.

John Kennedy Toole, trad. Jean-Pierre Carasso, La Conjuration des imbéciles, 10/18, 1981, 480 pages

NdL : les aficionados de ce roman aime raconter son histoire maudite. En effet, son auteur, se faisant refuser par tous les éditeurs son manuscrit écrit en 1963, est tombé en dépression et s’est suicidé en 1969. Sa mère a continué à le soumettre après sa mort et, finalement publié en 1980, il gagne le prix Pulitzer l’année suivante, devenant un classique de la littérature américaine. 

Nous étions animales

Un roman de Emma Jane Unsworth, traduit de l’anglais par Laura Contartese.

4 carottes

C’est l’histoire de deux trentenaires de Manchester qui ont la fête dans le sang : reines de la nuit, elles abusent de tous les plaisirs que celle-ci leur offre (alcool, drogue, sexe). Quand le jour se lève, le tableau est beaucoup moins éclatant, entre problèmes de famille, job minable et exigences de la vie de couple. Bref, la gueule de bois dans tous les sens du terme. Laura et Tyler vivent ensemble et leur amitié est fusionnelle. Bras dessus, bras dessous, elle s’acheminent en zig-zag vers un âge adulte qui est loin de les faire rêver. Bientôt, Laura va se marier et cela risque de bien bousculer le désordre de leur existence.

nous etions animalesFederico a commencé Nous sommes animales parce qu’il avait une heure à tuer et que ça à lire. Ensuite, tout s’est enchaîné sans qu’il s’en rende compte et il a dévoré ce livre en deux jours. Vraiment, la vie fait bien les choses car en temps normal notre ami lapin n’aurait probablement pas ouvert cet ouvrage dont le résumé sus-mentionné lui évoquait plutôt Sex and the City, c’est-à-dire pas vraiment sa tasse de thé.

Et pourtant, en lisant ce livre, Federico a éprouvé un sentiment qu’il n’avait pas connu depuis trop longtemps : un attachement instantané et définitif à l’égard de personnages franchement caractériels qui accumulent les décisions douteuses mais dont l’énergie est communicative. Laura et Tyler, les héroïnes de ce roman rejoignent ainsi le panthéon des personnages qui ont laissé leur empreinte dans la vie de lecteur de Federico. On n’a pas besoin de s’identifier à ces deux filles un peu folles et totalement perdues : il suffit de lire pour qu’elles prennent vie. Laura rêve de devenir écrivain, est passionnée de poésie et Tyler a longuement étudié la littérature. Nous avons donc affaire à deux héroïnes ne mâchant pas leurs mots qui nous régalent, quel que soit leur taux d’alcoolémie, de dialogues existentiels assez brillants. L’auteur profite de quelques descriptions paysagères pour ravir Federico avec des passages comme celui-ci : « Un couvercle de nuages en plastique enfermait la ville dans un rêve contrarié ». Ce genre de texte fait toujours des étincelles dans le cerveau de votre chroniqueur !

L’auteur mène son histoire de façon totalement décomplexée et ne laisse pas de temps mort au lecteur. La fin, que Federico attendait avec appréhension (oui, il est méfiant l’ami lapin) est à la hauteur du reste et vient conclure cette belle chronique d’une jeunesse cultivée et consciente de ses capacités qui végète dans une sorte de purgatoire de la médiocrité imposé par ses aînés. Alors, si vous avez entre 20 et 30 ans, que vous abusiez ou pas de fluides en tous genres, il est fort probable que vous trouviez un peu de vos doutes et vos colères chez Laura et Tyler.

La première de couverture (dont l’illustration est bien dérangeante) qualifie l’amitié de Laura et Tyler de « renversante ». Pour Federico, cela s’applique à l’ensemble du livre.

Emma Jane Unsworth, trad. Laura Contartese, Nous étions animales, Fleuve éditions, février 2016, 316 p.

Sœurs de miséricorde

Un roman de Colombe Schneck.

2 carottes

IMGP2741Azul est née en Bolivie, dans un village de montagne qui ressemble à une corbeille de fruits exotiques. Élevée par une mère seule qui ne parle que le Quechua au milieu d’une fratrie unie, la vie va la conduire à poursuivre des études dans la capitale, avant de devoir partir en Europe faire des ménages pour subvenir aux besoins de ses enfants et de son mari.

Sœurs de miséricorde évoque les sœurs de sang mais aussi les sœurs de cœur, celles qui vous tendent la main pour que vous puissiez la tendre à d’autres. L’histoire d’Azul est celle d’une femme qui passe son existence à donner aux autres, sans se poser de question. À travers ses yeux innocents mais pas naïfs, le contraste entre la Bolivie colorée et fruitée de son enfance et la triste grisaille des villes européennes est saisissant.

Federico a été un peu frustré par cette lecture. Le style de l’auteure, riche en redondances et en répétitions donne une apparence simpliste au texte. Pourtant l’histoire et les personnages sont beaucoup plus complexes qu’ils n’y paraissent. On sent bien que beaucoup d’émotions sont évoquées mais l’écriture ne les laisse qu’affleurer à la surface du livre ce qui met une certaine distance entre le lecteur et le sujet. Notre ami lapin, qui aime les romans qui le bousculent, n’est jamais vraiment rentré dans cette histoire et c’est dommage car Sœurs de miséricorde est un très beau portrait de femme, abordé avec empathie et poésie. Ce roman possède la richesse du jardin de la maison d’enfance d’Azul, mais il se tient à une distance que Federico n’a jamais franchie.

Colombe Schneck, Sœurs de Miséricorde, Stock, août 2015, 210 p.

Testament à l’anglaise

Un roman de Jonathan Coe, traduit de l’anglais par Jean Pavans.

4 carottes

C’est après des centaines de page de lecture intensive que Federico a réalisé qu’il tenait entre les mains un bouquin à 4 carottes ; cette constatation l’a mis dans un état de chouette bonheur. La vie est faite de plaisirs simples.

C’était l’aphorisme du jour.

Federico a découvert cet auteur britannique l’année dernière avec La Pluie avant qu’elle tombe, une belle histoire de femmes ballotées par la vie. Lorsqu’il a vu Testament à l’anglaise sur les rayonnages de la bibliothèque de son quartier, il n’a pas pu résister, même si une pile de romans et BD l’attendait déjà chez lui…

Tout au long de sa lecture, notre ami lapin se disait : « C’est tellement anglais ! »

Really: les personnages, la façon dont ils sont décrits, les situations dans lesquelles ils se mettent, l’univers dans lequel ils évoluent, mais surtout l’humour, tout cela rayonne des mille feux de l’Angleterre contemporaine ! Parfumé aux Dix petits nègres d’Agatha Christie, Testament à l’anglaise est aussi une fable sociale (british alert), teintée ça et là de cynisme politique (british alert) et d’absurde à la Monty Python (british alert). À ce que Federico entende l’accent des personnages de ses séries britanniques favorites dans les pages de la traduction française, il n’y a qu’un pas…

Mais de quoi ça cause ?

IMG_0127Il y a deux héros dans cette histoire.

D’un côté Michael Owen, un quarantenaire qui fut un écrivain prometteur avant de s’enfermer chez lui pendant presque 8 ans à déprimer et jouer avec son lecteur VHS.

De l’autre côté la riche famille Winshaw, une lignée de crapules toutes plus crapuleuses les unes que les autres. Alors que les ancêtres ont construit leur fortune loin du concept de l’humanisme (esclavage bonjour), la ribambelle de cousins répand son aura perverse au cours des années 1960 à 1990 grâce aux lieux de pouvoir et de responsabilités qu’ils infestent. Michael Owen se trouve mêlé à cette mauvaise engeance lorsque la vieille et folle tante Tabitha Winshaw commande la rédaction d’un ouvrage sur l’histoire de sa famille. Et c’est lui qui s’y colle.

Federico a été ému (il arrive des choses terribles à des personnages adorables), Federico a ri (surtout la scène dans le métro londonien, mon dieu que c’était juste et drôle !), Federico a été révolté. Sur ce dernier point, la faute en revient aux Winshaw, mais en quoi sont-ils si détestables ? L’un œuvre dans les finances, son frangin dans le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher, leur cousin dans le traffic d’armes, leur cousine dans l’élevage intensif et l’alimentation industrielle, et les deux plus jeunes sévissent dans le milieu mondain des galeries et des tabloïds, nivelant par le bas l’art et les médias.

Au premier abord, notre ami lapin a été déstabilisé par ces personnages très caricaturaux, mais c’est encore un des côtés british du roman ; la caricature permet de prendre de la distance avec leur odieuse ignominie dépourvue de toute subtilité, et d’en rire (ou de grincer les dents, au choix). En fait, Testament à l’anglaise incarne à la perfection le genre littéraire de la satire, avec ses personnages tournés en ridicule. Ici, ironie et intelligence font front commun contre les années de thatchérisme, permettant à notre ami lapin de prendre du recul sur les changements sociétaux dus au « progrès » et aux politiques qui ont été opérées pendant ces dizaines d’années clés. De quoi remettre les pendules à l’heure, et ça ne vaudrait pas forcément que pour l’Angleterre…

Mais Federico tient à souligner que si Testament à l’anglaise est bel et bien une satire, le livre demeure très romanesque, en plus d’être très bien écrit et rondement mené. Il s’est beaucoup attaché à Michael Owen (malgré son rôle de looser asocial) ainsi qu’à sa voisine Fiona, qui se débattent tous deux tant bien que mal dans ce monde qui part en cacahuète. Enfin, notre ami lapin rappelle qu’il y a un côté policier à toute cette histoire (il a oublié de le mentionner en fait…), car il y a un meurtre et des mystères à élucider, avec des chapitres finaux qui atteignent le paroxysme de la réécriture-hommage du whodunit d’Agatha Christie.

En fait, Jonathan Coe noie le poisson dans son livre, il y a tellement de choses et Federico n’en a évoqué que la moitié ! Car il peut préciser que l’auteur alterne les points de vues narratifs, joue avec la chronologie, et ce avec une simplicité stylistique déconcertante permettant une lecture incroyablement aisée. Il peut également ajouter que Testament à l’anglaise parle d’amour et de sensualité, de littérature, de cinéma et de peinture, de manoir anglais perdu dans les landes, de sorties à la mer et de restaurants chinois, de l’enfance, du mariage, de la maladie et de la mort…

Franchement, Federico est époustouflé, chapeau bas !

Jonathan Coe, Testament à l’anglais, Gallimard, 1995, 682 pages

Ru

Un roman de Kim Thúy.

3 carottes

Dans les classiques de la littérature contemporaine québécoise, il y a Putain, qui n’a pas séduit Federico, et il y a Ru, qui l’a au contraire charmé !

Notre ami lapin ne connaissait pas ce mot : un ru, c’est un petit ruisseau. Il ne connaissait aussi que vaguement la tragédie des boat people. Le témoignage de Kim Thúy vient y mettre des images fortes et limpides, avec des mots justes minutieusement choisis, et des chapitres courts qui transitent de l’un à l’autre avec finesse. Comme un ru peut-être.

IMG_0092Kim Thúy est la fille d’une famille aisée de Saïgon, au Sud Viêt Nam ; les troupes communistes du Nord Viêt Nam envahissent la ville en 1975. Après quelques années de cohabitation difficile, ses parents décident de prendre la fuite sur des bateaux de fortune surchargés affrétés par les passeurs. La dangereuse traversée restera indélébile dans l’esprit de la jeune fille alors âgée de 10 ans. Par la suite, c’est dans un camp malaisien que les boat people (comme les appellent les médias occidentaux) survivront tant bien que mal avant d’être accueillis en tant que réfugiés, au Québec notamment.

Il semble à notre ami lapin qu’aucun conflit identitaire ne bouscule l’auteure : vietnamienne d’origine, québécoise d’adoption, exilée assumée. Sûre d’elle, riche de sa double culture, elle semble avoir pleinement maîtrisé le traumatisme vécu pendant son enfance et fait preuve d’une émouvante nostalgie non seulement de sa terre natale, où elle retourna d’ailleurs vivre pendant trois ans une fois adulte, mais aussi des premiers temps de l’arrivée de sa famille dans la campagne québécoise.

En parallèle au ru, Federico comparerait ce texte à un merveilleux tissage, constitué d’un camaïeu de fils de couleurs reconstituant la fresque de la tragédie familiale. Les images, les sons et les odeurs fourmillent dans les souvenirs de l’auteure, et nous donnent le privilège d’entrapercevoir la richesse de son histoire personnelle.

Une courte, émouvante et belle lecture ; malgré son sujet dur et sa tristesse, Ru nous fournit une bonne dose de tendre sagesse, ce qui nous fait tant de bien ces temps-ci…

Kim Thúy, Ru, Libre Expression, 2009, 152 pages

Le cœur du problème

Un roman de Christian Oster.

2 carottes

Un homme rentre chez lui et trouve un mort dans son salon. La victime a visiblement fait une chute mortelle depuis la mezzanine, dont la rambarde est brisée. Le narrateur se rend dans la salle de bain où sa compagne est en train de prendre un bain. Sans vraiment expliquer la présence de ce cadavre qui ne lui est pas étranger, elle annonce au narrateur qu’elle part, qu’elle n’est pas en mesure de gérer cette situation et qu’il vaut mieux que ce soit lui qui s’en occupe. Dès ce point de départ, Federico n’a cessé d’être déconcerté par cet ouvrage : tout y est calme, froid et très étouffé. S’il devait créer un décor pour une adaptation, notre ami lapin opterait pour des murs blancs, un mobilier sobre et une lumière très crue de type hôpital. Les rares descriptions qui apparaissent dans l’écriture contredisent la vision de Federico mais il n’a pas pu se départir de cette impression pendant toute sa lecture.

©Editions de l'olivierTout ceci est la faute du héros de ce livre, qui se retrouve contraint de se débarrasser d’un cadavre  mais aussi de s’accommoder de l’idée que la femme qu’il aime a tué quelqu’un (probablement son amant) et qu’elle a pris le large. Les décisions qu’il va prendre à partir de là sont toutes plus étranges les unes que les autres : il semble s’attacher coûte que coûte à continuer à mener une vie normale. Non seulement pour donner le change et ne pas attirer les soupçons, mais aussi pour se convaincre lui même que la situation n’est pas si grave. En effet, et cela a grandement perturbé notre ami lapin, sa réaction est d’une étonnante froideur. Alors qu’on pourrait attendre de la panique et de la colère dont résulterait un grand n’importe quoi, notre héros va s’en tenir à la requête de sa compagne : il s’occupe du problème. Alors, certes, tout cela le perturbe un peu et il est un peu inquiet, mais pas trop.

Pour assurer ses arrières, il va jusqu’à déclarer la disparition de sa compagne à la gendarmerie. C’est là qu’intervient le deuxième personnage difficile à cerner en la personne d’un gendarme nouvellement retraité qui va s’intéresser de près au cas du narrateur. Touché par son histoire (enfin, sa version de l’histoire) il lui manifeste une attention quasi paternelle qui met le lecteur super mal à l’aise parce que ça sent le roussi quand même.

Dans ce livre, nous avons donc des personnages bizarres, dans des situations extraordinaires mais qui font comme si de rien était. C’est étrange, c’est fascinant, ça met mal à l’aise. Intrigué par ce livre, Federico a été entraîné dans l’ambiance suggérée par les réactions des personnages. Cependant, force est de constater que ce roman possède une dimension psychologique que notre ami lapin n’a pas réussi à appréhender et qu’il s’adresse a un public certainement plus pointu que votre chroniqueur.

Christian Oster, Le cœur du problème, éditions de l’Olivier, août 2015, 192 p.

Bad Girl. Classes de littérature

Un roman de Nancy Huston.

3 carottes

Quel plaisir de retrouver Nancy Huston ! Son roman Lignes de faille avait vraiment bousculé notre ami lapin il y a quelques années, et il était pressé d’avoir le temps de mettre son museau dans son dernier né, Bad Girl.

Pour Federico, il est impossible de ne pas être captivé par la prose de Nancy Huston. Bon, même s’il ne s’agit là que de sa deuxième incursion dans sa bibliographie, il est tout autant époustoufflé par la puissance de ses textes. Ce qui est fou avec Nancy, c’est que sa langue maternelle est l’anglais mais qu’elle écrit en français, ou bien traduit elle-même ses œuvres.

IMG_0070Bref, il en sort une véritable voix chantante et incroyablement riche, Federico kiffe ! En plus, il adore qu’on lui raconte des histoires, et l’auteure est bonne conteuse et fine psychologue. Ses sujets de prédilection semblent être les histoires de famille et la transmission entre générations, c’est ce que Federico avait adoré dans Lignes de faille.

Et là, dans Bad Girl, elle applique cette recette à sa propre vie, son propre passé familial. Elle cause donc de son père Kenneth et de sa mère Alison, un couple qui ne fera pas long feu, de sa tripotée d’aïeuls, parfois dérangés et souvent pauvres, venus des quatre coins du Canada. Elle-même bougera beaucoup dans son pays natal et aux États-Unis, jusqu’à s’exiler à Paris où elle vit depuis 30 ans.

L’auteure fait des membres de sa famille des personnages hauts en couleur, entremêle son récit d’anecdotes et pensées diverses, met en perspective les choses passées avec les faits présents, tisse page après page sa propre tragédie familiale… C’est fort, c’est passionnant, c’est délicieux !

Nancy Huston, Bad Girl. Classes de littérature, Actes Sud, 2014, 265 pages

Putain

Un roman autobiographique de Nelly Arcan.

1 carotte

Au commencement, ce livre avait 3 carottes.

La narration était limpide et franche, l’écriture bien tournée, embarquant Federico dès les premières lignes dans des phrases immenses (s’étalant souvent sur plusieurs pages) dans un récit outrageusement déstabilisant qui a fait couler beaucoup d’encre lors de sa parution. Car Nelly Arcan fait dans Putain le récit intérieur d’une jeune prostituée retranchée dans son être autant que dans sa chambre d’hôtel en haut de sa tour du centre-ville de Montréal. Crue, sans pudeur ni illusion, l’auteure développe un œil tristement analyste et nous fait douter des frontières entre sa réalité et la fiction, puisqu’elle fut elle-même escort lors de ses études en littérature. Elle parle aussi beaucoup du suicide ; c’est embarrassant car on sait comment ça finit

Puis, ce livre est tombé à 2 carottes.

putain-nellyarcanCar, de plus en plus, Federico avait la nette impression que la narratrice (ou l’auteure) prenait le lecteur pour son psy. Elle ne s’arrêtait plus de ressasser les mêmes affaires, éternisant ses réflexions sur sa putasserie (comme elle aime à répéter ce mot), et remplissant des pages et des pages sur sa mère puis son père, son père encore et sa mère de nouveau, rabâchant continuellement les mêmes obsessions œdipiennes. Notre ami lapin fut bien content d’arriver à la fin de cette litanie !

Mais il ne reste plus qu’une carotte au compteur…

Car, en écrivant sa critique, Federico réalise ne pas avoir un très bon souvenir de cette lecture, finalement décevante, voire agaçante. Cet épanchement intimiste et égocentrique l’a au bout du compte épuisé et lassé, les propos touchants et intéressants ne pesant finalement plus grand-chose au regard de cette sordide et longue confession.

Et puis il y a certainement aussi cette vision insupportable de la femme et de son image qui déplait férocement à Federico et que Nelly Arcan entretient : dans ses mots, la femme est comme un bout de viande victime de sa condition de bout de viande, une fatalité qui serait en définitive dans l’ordre des choses… Eurk.

Nelly Arcan, Putain, Éditions du Seuil, 2001, 190 pages

Le Silmarillon

Un roman de J. R. R. Tolkien, traduit de l’anglais par Pierre Alien.

4 carottes

Cet été, sur un bateau voguant dans un chenal rempli d’îles, de sapins et de baleines, Federico a lu Le Silmarillon. Des histoires d’elfes qui chantent, vivent dans les bois et font la guerre.

Au premier abord, le récit que nous fait Tolkien du dieu créateur et des anges qui font des vocalises pour donner forme au monde, n’était pas des plus passionnant et un peu trop vaporeusement perché pour notre ami lapin… Mais une fois que les elfes débarquent sur ce monde nouvellement créé, beaux et purs, et que le super-méchant suprême, Morgoth, ange déchu, y met son petit grain de sable, ça envoie du lourd ! Les elfes *breaking news!* ne sont pas si parfaits : prétentieux et égocentristes, ça ne s’arrange pas lorsqu’ils sont pervertis par le grand démon du mal. Piquant la mouche lorsque Morgoth leur vole leur joujou (les Silmarils, joyaux contenant la lumière des Deux Arbres de Valinor, en gros la beauté pure), ils massacrent alors leurs propres frères et foutent un gros bordel aux quatre coins du monde, engendrant des guerres à répétition pour les millénaires à venir. Merci les elfes.

imageDans le Silmarillon, ça parle aussi des nains, trop succinctement au goût de notre ami lapin, et surtout des hommes. Les elfes ont un peu trop dédaignés les hommes à leur arrivée, du coup Morgoth a eu le champ libre pour salir leur innocence et confondre leur destinée. Mais il demeure des lignées d’hommes nobles, puissant et courageux qui ont combattu le mal avec force tout en contant fleurette aux belles elfes, et le Silmarillon nous fait aussi le récit de ceux-là. Federico a donc savouré le chant de Beren et Lúthien, unis pour le meilleur et le pire, ainsi que la triste épopée de Hurin et ses enfants.

Pour finir, il tisse les grandes lignes de la création des anneaux de pouvoir et la fameuse guerre de l’Anneau. Ça parle de la fameuse Númenor, Sauron est le nouveaux super-vilain, les orcs se multiplient et les trahisons aussi, les elfes commencent à se laver les mains de tout ce boxon et repartent vers l’est chez leurs amis les anges. C’est le début de l’ère des hommes et la fin du Silmarillon.

Cette replongée dans l’œuvre de Tolkien a grandement mis en relief l’univers de la Terre du Milieu, racontant une partie du background de ce que Federico ne connaissait qu’à travers Le Seigneur des Anneaux et Bilbo le hobbit. Ce génie a quand même dû bien s’amuser à inventer tout ça, et on ne le remerciera jamais assez de nous avoir livré le fruit de son imagination débordante. Que ferait-on aujourd’hui sans Frodon, Gandalf et les autres ?

J. R. R. Tolkien, Le Silmarillon, Pocket, 482 pages

Someone in Brooklyn

3 carottes

En l’espace de quatre mois, Federico a lu deux livres consacrés à des femmes d’origine irlandaise et à leur vie dans le quartier de Brooklyn. Coïncidence ? Je ne pense pas. Une telle manipulation du destin méritait bien un article un peu foutraque avec pour thématiques, en vrac : Brooklyn, les irlandais, les romans qui pincent le cœur, le bleu des couvertures de la collection Quai Voltaire, Nick Hornby, etc.

New York, Cape Cod, Boston -

Le paillasson de Brooklyn, par Baptiste, via nature-etc.net

Commençons avec Someone de Alice McDermott, que Federico a lu en juin et qui lui a permis d’entamer brillamment la saison de la rentrée littéraire (oui, Federico lit les romans avant leur sortie, parce qu’il a des amis hauts placés). someone (2)Someone est un beau roman à bien des niveaux. Notre ami lapin ne se lasse pas d’admirer sa couverture d’un superbe bleu (auquel la photo ci-contre ne rend pas du tout hommage) et agrémentée d’un bandeau qui nous change des habituels placards publicitaires qui n’apportent pas grand chose esthétiquement parlant. Il s’agit ici d’une photo de Ralph Morse intitulée « Spring Comes to Brooklyn« . Instantané dans la vie d’un quartier, elle résume parfaitement le roman.

En effet, si on s’intéresse à ce qui est écrit dans cet écrin bleu, on rencontre Marie, fille d’immigrés irlandais qui raconte, par petites touches et dans le désordre, sa vie de fillette, de jeune femme pendant la seconde guerre mondiale et de mère. Des rues de son enfance à une maison de retraite anonyme, le lecteur la suit à pas feutrés. Alice McDermott possède ce talent rare de transformer le quotidien ordinaire des gens ordinaires en une lecture touchante et captivante. En quelques scène d’une apparente banalité mais riches de détails précieux, elle évoque, l’air de rien, des questions sensibles (mort, famille, oubli, etc.) avec beaucoup de justesse.

Federico vous laisse une quinzaine de minutes pour filer chez votre libraire et acheter ce livre.

C’est bon, vous êtes revenus ?

Bien, passons à Brooklyn, de Colm Tóibín qui lui n’a pas brillé lors de cette rentrée littéraire et pour cause, sa parution en France date de 2011. Federico a découvert ce livre à travers la bande annonce de son adaptation cinématographique, sur vos écrans en mars 2016 et scénarisé par Nick Hornby, oui, celui-là. L’histoire se déroule dans les années 1950 et suit le parcours d’Eilis, une jeune irlandaise sans emploi poussée par sa sœur à aller tenter sa chance aux États-Unis. Elle rejoint alors le quartier de Brooklyn où, après une adaptation difficile, elle va poser les premières pierres de sa nouvelle vie.

brooklynUne fois que vous avez vu la bande annonce du film et lu le résumé du livre, vous connaissez à peu près 80 % de l’intrigue mais franchement ce n’est pas si grave : lisez-le, il est génial. Federico l’a dévoré en quelques jours, à la faveur des vacances, et Eilis a continué à le suivre pendant un moment après sa lecture. Son imagination a certainement été dopée par la bande annonce, qui magnifie l’esthétique de l’époque et dans laquelle la talentueuse Saoirse Ronan prête ses traits à l’héroïne. Cela apportait donc plus de substances aux habituels visages flous que Federico se figure lors de ses lectures.

Néanmoins, l’intérêt de notre ami lapin pour cette histoire est à mettre au crédit de la virtuosité de l’auteur qui a créé une héroïne toute en nuances. Au cours du livre, Eilis se retrouve régulièrement tiraillée entre deux univers : le cocon familial irlandais et la vie qu’elle s’est construite aux États-Unis. L’impossibilité de concilier ces deux mondes est symbolisée par cet océan Atlantique qu’on ne traverse à l’époque qu’en bateau, au prix de quelques jours de mal de mer.

À plusieurs reprises dans le livre, on voit la jeune fille faire face à des décisions qui ne sont pas les siennes et qui changent radicalement sa vie, mais auxquelles elle se plie par amour ou sens du devoir. Partir à Brooklyn n’est pas le choix d’Eilis : c’est sa sœur qui a tout organisé avec l’aide d’un prêtre qui, sur place, lui trouve un travail et un logement. C’est finalement dans les rares moments où elle reprend sa vie en main, à travers des détails, des petites transgressions ou dans des situations beaucoup plus graves, qu’Eilis se révèle et devient encore plus intéressante aux yeux du lecteur. Au final, c’est son sens des responsabilités qui va primer et quand le roman s’achève, elle n’est plus une jeune fille hésitante mais une adulte prête à assumer ses choix.

Pour résumer : ces deux romans ont permis à Federico de découvrir une facette de l’histoire de l’exil à travers deux très beaux portraits de femmes. Trois carottes pour eux !

Alice McDermott, trad. Cécile Arnaud, Someone, La Table Ronde, août 2015, 264 p.

Colm Tóibín, trad. Anna Gibson, Brooklyn, 10/18, octobre 2012, 331 p.