Ma vie rouge Kubrick

Un roman de Simon Roy.

3 carottes

Comment écrire un roman qui parle à la fois d’un film, The Shining, et de sa môman ?

MaVieRougeK2Federico est encore bien satisfait d’avoir lu ce livre si bien structuré, si poétique, poignant et savant. Comment l’auteur a-t-il fait pour raccorder ce film qu’il affectionne, qu’il a étudié des années durant lorsqu’il enseignait le cinéma, et la vie de sa propre mère ?

Pas forcément reliées en tout point, ces deux facettes du roman se côtoient avec aisance, retranscrivant sur papier les réflexions de l’auteur sur la vie, la mort, tout ça.

Car Ma vie rouge Kubrick est un peu comme un outil de deuil. Raconter l’histoire tragique de sa mère semble purger la tristesse laissée par son décès, et de comprendre ce par quoi elle est passé sa vie durant, à l’aune de l’histoire de Jack et Dany dans The Shining. Un traumatisme d’enfance, un père fou, l’alcoolisme, la violence, la solitude, les thèmes majeurs de The Shining sont aussi ceux de la petite famille Roy.

Ce doit être pour cette raison que Simon Roy s’est passionné pour ce film depuis ses 10 ans, et qu’il l’a visionné près de 42 fois… C’est ainsi que Ma vie rouge Kubrick est aussi un petit condensé analytique, mais jamais indigeste, du film de Kubrick. Simon Roy apporte une lecture personnelle de cette œuvre hyper tendance, dont on entend parler partout, donnant à son roman plus d’intérêt que les éloges classiques de ce film culte.

Ma vie rouge Kubrick, Simon Roy, 2014, Éditions du Boréal, 176 pages

La vie sexuelle de Catherine M.

Un essai de Catherine Millet.

3 carottes

Aaah, Catherine… quelle coquine.

Quand elle nous parle de sa vie sexuelle, Catherine M. n’omet pas de détails. Les chapitres sont ainsi nommés : Le nombre (combien de partenaires, simultané.es, consécutif.ves), L’espace (espaces publics, professionnels, privés, champêtres) et Détails (ressentis divers et techniques mises au point avec les années).

Quand elle vous raconte ses parties de jambes en l’air, Catherine M. les intellectualise et les décortique pour en établir un schéma type ou faire ressortir leurs différences. Elle prend du recul et s’observe de loin se donner et s’adonner à ses jeux, rentrant parfois dans son corps pour y étudier son ressenti.

Quand Catherine M. prend la plume pour raconter ses coquineries, elle époustoufle Federico de sa verbe parfaite, de ses mots précis et flambants qui racontent avec un style et un détachement déconcertant ses choses pour le moins pas banales et beaucoup trop intimes.

La vie sexuelle de Catherine MC’est immanquable, Catherine M. vous fera rougir, c’est sûr. Mais elle, elle ne rougit pas, c’est ça qui est formidable ! Quand bien même vous décrit-elle par le menu les aventures sexuelles auxquelles elle a pris part depuis 30 ans, elle n’a honte de rien, et elle a bien raison. Le sexe est une part importante de sa vie et ne mérite aucunement les tabous, le déshonneur, le jugement ou la désinformation dont on veut trop souvent recouvrir le sujet.

Avec Catherine M., voilà un aperçu de ce que peut être vraiment le sexe. Ça ne veut pas dire qu’il est normal de coucher avec chaque homme qui croise notre route et de partouzer allègrement, mais que chacun a sa propre sexualité, et que le respect y est aussi important que le plaisir.

La vie sexuelle de Catherine M. est un texte instructif, passionnant, intelligent, décomplexant, et au combien important. Il met en lumière comment une femme en particulier vit et pense sa sexualité, son rapport aux hommes, à son corps et à son propre plaisir ; ce plaisir qu’on appelle féminin, et qui a une dimension différente selon qu’il se prend avec un autre ou avec soi.

Attention, ça se réchauffe, Catherine arrive dans vos chaumières !

La vie sexuelle de Catherine M., Catherine Millet, 2001, Points, 234 pages

Ma vie avec les chimpanzés

Un récit de Jane Goodall, traduit de l’anglais par Florence Seyvos.

3 carottes

Depuis longtemps sur son étagère, Federico a enfin pris le temps de lire ce texte de la célèbre éthologue (étude du comportement des différentes espèces animales, ndl), et il l’a dévoré en quelques heures comme un glouton !

Dans Ma vie avec les chimpanzés, Jane Goodall raconte son histoire au jeune public. Elle s’adresse ainsi directement au lecteur, mais toujours d’égal à égal dans un soucis pédagogique et de partage d’expériences. Federico a aimé ce ton sincère et plein d’humanité qui en rend la lecture plus qu’agréable et son auteure extrêmement attachante !

ma-vie-avec-les-chimpanzesJane Goodall commence par nous raconter son enfance en Angleterre pendant les années 1930 et 1940 : sa vie à la ferme et à la campagne, et l’intérêt qu’elle a très tôt pour les animaux. Petite, elle observait les poules pondre cachée dans le poulailler, elle dressait les chiens en valorisant leur intelligence, et faisait des courses d’escargots en veillant à leur quota de salade et à ne pas leur toucher les yeux pour ne pas leur faire mal… Comment ne pas être touché par tant d’empathie et de douceur ? Federico a véritablement craqué pour Jane !

Jeune femme, Jane étudie et travaille à Londres et Oxford. Puis, enfin, elle réalise son rêve en partant pour l’Afrique afin de rendre visite à une amie. Elle rencontre alors l’archéologue Louis Leakey qui, voyant son intérêt et son savoir, en fait son assistante, avant de lui proposer de mener par elle-même un programme d’observation d’une tribu de chimpanzés dans la vallée de Gombe, en Tanzanie. Elle a 23 ans.

Pendant des années, Jane observe les chimpanzés dans la jungle. Elle apprend à connaître la tribu et donne des noms à chacun ; elle assiste aux naissances, aux maladies et décès, aux prises de pouvoir, à l’éducation des plus jeunes et au développement de leur caractère, à leur façon de se nourrir, de dormir… C’est elle qui les étudia en train d’utiliser des outils, une découverte majeure à l’époque.

Notre ami lapin est tout admiratif devant cette femme qui, avec la simple observation, beaucoup de patience et un respect infini, a permis de développer l’étude du comportement animal et de sensibiliser les esprits à leur cause. On peut dire que Jane Goodall a le cœur sur la main, et son empathie envers le monde animal est sans limite. Son récit est riche de multiples anecdotes et de réflexions qui nous donnent une belle leçon d’humanisme. Une personne comme Federico aimerait en rencontrer tous les jours…

Jane Goodall, trad. Florence Seyvos, Ma vie avec les chimpanzés, L’École des Loisirs, 1988, 108 pages

L’énergie du cru

Un essai de Leslie Kenton, traduit par Karen Vago, lu dans le cadre de Masse critique de Babelio.

3 carottes

« Découvrez une façon de vivre où vous vous réveillerez le matin avec une impression de fraîcheur, de joie, de bonnes dispositions envers vous-même et la vie. » C’est beau, c’est Leslie qui l’a dit.

Vous voulez être en bonne santé, jeune et heureux (et beau et riche) ? Ne cherchez plus, mangez cru ! Et ouais, c’est la thèse de ce bouquin, il y a peut-être de quoi se moquer, mais après cette lecture, Federico a le sentiment d’en savoir un peu plus sur sa bouffe, et il n’en est pas fâché.

Car la bouffe, c’est important. Ce qu’on met dans sa bouche est loin d’être anodin : d’où ça vient, comment ça goûte, qu’est-ce ça va faire dans son petit corps, etc. C’est d’ailleurs notamment pour cela que Federico s’était intéressé au livre de Marie-Monique Robin, Les moissons du futur, et c’est encore aujourd’hui pour cela qu’il a mis son museau dans L’énergie du cru.

L'énergie du cru, éditions JouvenceEt oui, le crudivorisme, quel mot ravissant. Mais qu’est-ce qui se cache réellement derrière ce choix alimentaire fort décrié, dont les adeptes sont taxés d’extrémisme et de frustration maladive, fustigés au rang de hippies asociaux et fantaisistes ? Notre ami lapin était curieux de savoir de quoi il en retournait exactement.

Comme pour Marie-Monique, il ne va pas paraphraser le bouquin, c’est inutile et peu honorable. En tout cas, Federico peut vous dire que Leslie Kenton commence par nous expliquer que les aliments cuits, ce n’est pas très bon pour la santé, et qu’il en est de même pour les aliments raffinés et/ou transformés. En effet, la cuisson tue la quasi-majorité des nutriments et complique la digestion (entre autres choses majeures de la vie du corps) ; la nourriture transformée (avec forte cuisson + ajout de joyeusetés chimiques) n’arrange pas non plus les choses. On serait donc constamment en santé « moyenne », avec les maladies chroniques que cela implique et les risques élevés d’avoir un jour un cancer de quelque chose. Encourageant n’est-ce pas ?

La solution de Leslie et ses copains-copines (et tout un tas de scientifiques qui se sont penchés sur le sujet au cours des derniers siècles), c’est le cru, qui stimule et désintoxique l’organisme. En fait, il faut préciser que si certaines personnes ont un régime à 100 % cru, Leslie nous parle plutôt d’un régime à 75 % cru. On privilégie donc les fruits et les légumes (à croquer ou en jus), ainsi que les graines germées et pas germées, les céréales, oléagineux et fruits secs, les produits laitiers, les huiles, etc. La cuisson n’est pas complètement bannie, mais il faut privilégier le mode « griller un peu » plutôt que « bouillir longtemps ». Et les soupes en hiver c’est toujours sympa. On trouve donc dans le bouquin des recettes et des tableaux pratiques. Voilà.

Tout ça c’est bien beau, mais il y a quelque chose qui ne va pas, mais alors pas du tout : les COQUILLES !!! Non, pas celles des œufs, celles de l’éditeur·trice… Par ses moustaches, c’est toujours aussi insupportable pour Federico de lire un bouquin rempli de coquilles : fautes de conjugaison, mots ou lettres manquantes, parenthèses ouvertes mais pas refermées (quasi systématiquement, c’est pas compliqué pourtant >>), et un grave problème de réglage de la chasse de la typo du point de vue des apostrophes (comment ça déformation professionnelle ? nonnonpasdutout). Bon, ne croyez pas que le livre soit rempli de coquilles, mais il suffit toujours qu’il y en ait un peu pour qu’il y en ait trop…

Pour finir sur un point positif et non négligeable, Leslie semble avoir une passion pour la carotte, Federico ne va pas la contredire… en voici trois qu’elle se fera un plaisir de croquer, râper, tailler, mixer, centrifuger, aux choix.

L’énergie du cru : les bienfaits de l’alimentation cru, Leslie Kenton, traduction de Karen Vago, Éditions Jouvence, 2014 (première fois publié en 2003), 224 pages

Femen

Quand Federico a écrit cet article en avril 2013, juste après sa lecture, il a choisi de ne pas le publier car il ne souhaitait pas se mêler aux polémiques faisant rage autour du mouvement Femen. Aujourd’hui, réalisant que la grande majorité de ceux qui vouent Femen aux gémonies ne connaissent rien à leur parcours, notre ami lapin décide de se mouiller un peu et de défendre ces jeunes femmes, pas assez discrète aux yeux des bien-pensants.

noté 2 sur 4

Avant d’avoir ce livre entre les pattes, Federico avait très rapidement entendu parlé de ces féministes aux seins nus lors d’une de leur intervention en Italie, à l’occasion des dernières élections. C’est donc sans en savoir bien long sur ce mouvement que notre chroniqueur a entamé sa lecture.

La couverture a évidemment interpellé Federico : une jeune femme seins nus, coiffée d’une couronne de fleurs virginale et brandissant un poing déterminé, ça sort de l’ordinaire. Cette jeune fille est Inna Shevchenko, elle est Ukrainienne et ne s’est pas dit un matin, « tiens, et si je faisais sauter le haut pour défendre le féminisme ? ». Non, Femen, comme Rome, ne s’est pas faite en un jour.

femenEt c’est l’atout majeur de ce livre-manifeste (il est écrit par les membres du groupe et une journaliste) : nous raconter l’aventure de ce mouvement radical et très controversé depuis sa genèse et ce, dans l’ordre chronologique. L’ensemble est donc très didactique, manque un peu de relief, mais est très intéressant. Tout commence en Ukraine quand des jeunes femmes, désabusées par la politique menée dans leur pays, se rapprochent autour d’un sujet qui leur est cher : le féminisme. Pour situer le contexte en vitesse, disons que l’Ukraine est pas mal bloquée par la corruption et que la prostitution y fait l’objet d’un marché prospère, peu gêné par les autorités. Les premières actions médiatiques des Femen ont d’ailleurs été menées pour dénoncer le tourisme sexuel en Ukraine à la veille de la dernière coupe d’Europe de football.

Depuis, il semble que rien ne peut arrêter ces amazones. Leurs combats sont multiples et ont évolué en même temps que leur mouvement s’est internationalisé. Au départ c’était surtout le tourisme sexuel en Ukraine qui était dénoncé, puis elles ont dépassé les frontières pour lutter contre le patriarcat en Europe (attaque des institutions religieuses, protestation contre les malversations politiques, défense de femmes victimes de violences, etc). Aujourd’hui des antennes de Femen existent à Paris et au Brésil.

Quant aux moyens d’action, l’observation de leur évolution a passionné notre ami lapin. Les Femen ont commencé par des manifestations qu’elles voulaient originales, pacifistes et artistiques. Rapidement, elles ont compris que leur mouvement ne serait entendu qu’en utilisant des codes forts, tels que leur nudité. À mesure que les actions se sont radicalisées, les risques pris ont augmenté. On ne va pas manifester dans une bonne vieille dictature comme la Biélorussie sans s’attirer quelques problèmes avec les autorités locales. À force de coups, de séjours en prison et d’intimidations, les Femen ont appris à se défendre et forment à présent une véritable armée de révolutionnaires jusqu’auboutistes et très entraînées.

Aujourd’hui, les Femen gênent un peu tout le monde. Ceux contre qui elles luttent mais aussi ceux qu’elles défendent. Ainsi, de plus en plus de mouvements féministes leur reprochent de représenter un féminisme trop fermé sur les autres cultures, de partir en croisade contre des traditions qu’elles ne connaissent pas. C’est, selon notre ami lapin, leur principale limite et le point faible sur lequel se basent leurs détracteurs pour les descendre en flèche, sans se soucier de mieux connaître les origines de ce mouvement.

Ce que Federico retient de cet ouvrage totalement subjectif, c’est l’impressionnante détermination de ces jeunes femmes qui s’engagent corps et âme dans ce à quoi elles croient. Malgré certains discours loin de sa philosophie, notre ami lapin admire beaucoup le culot et l’énergie créatrice qui animent les Femen.

Galia Ackerman, Anna Houtsol, Inna Chevtchenko, Oksana Chatchko, Sacha Chevtchenko, Femen, Calmann-Levy, mars 2013, 260 p.

Saison brune

Une bande dessinée de Philippe Squarzoni.

noté 4 sur 4

Federico a trouvé cette bande dessinée au festival d’Angoulême.

Comment ça « le festival n’a pas encore eu lieu » ? Ah mais notre ami lapin vous parle de l’édition de l’année dernière ! Eh oui, il a mis un an à lire Saison brune. Pour être précis : 6 mois à s’y mettre, et 6 mois pour le lire. Pourquoi ?

Trois choses simples :

1. cette BD est un pavé : 480 pages, en noir et blanc.

2. cette BD est une enquête scientifique, économique et sociétale, sur le climat. Pointu donc.

3. cette BD est déprimante. Et oui, le changement climatique et la fin du monde, c’est déprimant.

Federico va avoir du mal à disserter sur cette bande dessinée, car il n’est pas un lapin savant, il aurait peur de dire des bêtises, et parbleu, 6 mois c’est long, on en oublie des trucs !

Quoi qu’il en soit, il FAUT que vous lisiez Saison brune ! Il s’agit d’un recueil condensé et un peu romancé des recherches et bilans sur le changement climatique (et une parfaite synthèse des documentaires d’Arte). On y parle du GIEC et de ses rapports, des ères climatiques, de l’activité humaine et de ses impacts, de la crise énergétique (et donc des énergies renouvelables et des énergies fossiles), des climato-sceptiques, des lobbys, de la hausse du niveau de la mer et ses conséquences, des mouvements de population, de l’ouragan Katrina, des gaz à effet de serre, des 4×4, de la surconsommation, des seuils critiques et des points de non retour, etc., etc. Toutes ces choses formidables et gaies qui donnent la banane à Federico !

© Delcourt, 2012Après avoir creusé à fond son sujet et esquissé les solutions promues par les défenseurs du climat, Squarzoni a une triste conclusion, avec laquelle malheureusement Federico est d’accord… Elle se résume en 3 points. 1. On sait ce qu’il faut faire pour éviter le point de non retour, 2. La porte de sortie est très étroite, 3. Mais on ne va pas prendre cette porte et foncer dans le mur, le changement de nos sociétés aura alors lieu, mais sous la contrainte et dans un climat d’inégalités aggravées entre les peuples. Youpi.

Néanmoins, notre ami lapin est très content d’avoir lu Saison brune, car il aime bien être au courant, et parce que c’est une bande dessinée de qualité : elle est extrêmement documentée, donc très sérieuse, mais certes ardue, donc il faut se concentrer. C’est autre chose que ça. Bon d’accord, ç’a n’est pas comparable !

En plus, le ton de l’auteur est nostalgique et parfois poétique. Et si le lyrisme est parfois trop éparpillé, cela reste bienvenue dans un livre politique et engagé (où on a parfois des pages entières de retranscription d’entretien…), et le message n’en est que plus fort : la beauté du monde que l’on connait actuellement est éphémère… et c’est nous qui en sommes le destructeur.

Il faut aussi compter avec les dessins qui gèrent agréablement le noir et blanc, d’un réalisme minutieux, à la fois figés et vivants… on dirait des photos en fait.

Pour notre ami lapin, cette bande dessinée est un pavé de chevet, un livre de référence, une source de questionnement et de réflexion. Et maintenant, il va lire le dernier Astérix.

Saison brune, Philippe Squarzoni, Delcourt, 2012, 480 pages

En Amazonie

Un document de Jean-Baptiste Malet.

noté 3 sur 4

Comme nous sommes en plein cœur de l’été, Federico a choisi de vous parler de Noël. Oui, parfaitement.

Et plus précisément, Noël au pays merveilleux d’Amazon, le gentil site internet qui vous livre vous chouettes articles en 48 heures seulement. C’est bien joli tout ça, mais d’un point de vue technico-pratico-logistique, comment tout cela s’orchestre-t-il derrière l’écran de votre ordinateur, une fois que vous avez validé votre commande ?

©FayardAfin de répondre à cette insoutenable interrogation, Jean-Baptiste Malet s’est transformé en intérimaire et a rejoint la marée de travailleurs précaires qui sont embauchés à la semaine pendant les pics d’activités de la fin d’année. Pour avoir des information, pas d’autre choix en effet que l’infiltration discrète : la firme n’aime pas qu’on publie sur elle des choses qu’elle n’a pas elle même rédigées. Quant aux employés, ils ont interdiction de s’exprimer sur leur entreprise.

De cette expérience étonnante, il a tiré un livre et Amazon en prend pour son grade.

Signalons avant tout que l’entrepôt logistique dans lequel le journaliste s’est infiltré a été ouvert en France à grand renfort d’aides gouvernementales et qu’un certain ministre en marinière s’est félicité de l’arrivée d’un tel vivier d’emploi. On voit bien que ce n’est pas lui qui va y bosser…

Au terme d’une formation où on l’a conditionné à un esprit d’équipe soviétique, Jean-Baptiste Malet a été assigné aux équipes de pickeurs : ce sont eux qui vont chercher les articles dans les immenses travées, dans les immenses allées de l’immense entrepôt.  On apprend à l’occasion que le classement des marchandises dans les entrepôts est tel qu’il a trouvé une pléiade de Voltaire à côté d’un lot de slips en coton ! Le contenu n’est absolument pas pris en compte, pas du tout considéré. Amazon, ce sont plusieurs milliers de mètres carrés de néant culturel.

Le plus édifiant dans ce livre est la description des conditions de travail. L’état d’épuisement dans lequel les employés finissent leurs journées est digne du XIXe siècle. Lessivés, ils peinent à mener une vie en dehors de l’entreprise, qui s’applique à les isoler de l’extérieur grâce à des activités extra-professionnelles. Au travail, ils subissent une pression monstre, à coup de chiffres et d’objectifs inatteignables, ils sont constamment sous la surveillance de supérieurs eux mêmes soumis à des exigences absurdes. Leur productivité est calculée en permanence grâce au petit scanner électronique qu’ils utilisent pour identifier les articles et savoir dans quel travée se trouve leur prochaine cible (une perceuse ? le dernier Paul Auster ? des couches pour bébé ?).   Amazon semble s’évertuer à associer des techniques de management à la pointe de la modernité pour faire régresser les conditions de travail.

Le style de Jean-Baptiste Malet ne transcende rien et on est pas en présence du prochain Pullitzer mais l’auteur allie intelligemment son expérience de terrain à une documentation solide et chiffrée. Par ailleurs, Federico était sur le pompon d’un bout à l’autre de sa lecture, dégoûté par autant de cynisme, qu’il en a largement oublié ses exigences littéraires. L’univers numérique a subitement pris corps et est venu lui mettre un pain dans le museau.

Les libraires et autres détaillants victimes de la concurrence du commerce en ligne devraient  glisser ce livre dans le panier de tous ces clients qui disent, avec un air très satisfait : « Vous ne l’avez pas ? Eh ben, je vais le commander sur Amazon ! Comme ça je l’aurai en 2 jours ! » Oui, mais à quel prix ?

Jean-Baptiste Malet, En Amazonie, Infiltré dans le meilleur des mondes, Fayard, mai 2013, 168 p, 15 €.

Lettre à Hergé

Un essai de Jean-Marie Apostolidès, lu dans le cadre de Masse critique de Babelio.

noté 2 sur 4

Encore un ouvrage sur Tintin… Apostolidès n’en est pas à sa première réflexion sur l’œuvre d’Hergé, qu’est-ce qui distingue Lettre à Hergé des très nombreux autres ouvrages du genre ?

Ayant un lapinpapa tintinophile (vous savez, ces personnes dont les livres sur Tintin prennent plus de place dans la bibliothèque que les BD des aventures de Tintin ?), le sujet n’est pas inconnu à Federico et capte son intérêt. Autant le dire tout de suite, cet ouvrage pourrait difficilement constituer une première approche de réflexion sur le mythe de Tintin, notamment parce qu’il plonge d’emblée dans une réflexion peu captivante sur un obscur héros pour enfant du début du siècle dernier… Il s’agit néanmoins d’une chouette lecture qui met en relation le héros et son lecteur pour déceler les causes et les aléas du succès des aventures de Tintin.

© Les Impressions Nouvelles, 2013Mais avant tout, la principale réserve de notre ami lapin sur ce livre (qui lui a coûté une carotte) réside malheureusement dans sa forme générale, dans son identité même… En effet, le titre est inadapté, ne reflétant ni le sujet ni la forme de l’ouvrage, la « lettre » adressée à Hergé ne constituant que quelques pages en préface. Le vrai sujet est celui, surprenant car inattendu au vu du titre et de la quatrième de couv, de la thèse des trois Tintin : le Tintin reporter, créé par Hergé, le Tintin de Spielberg, et un tout premier Tintin, Tintin-Lutin, héros d’illustrés du début XXe dessinés par Benjamin Rabier. Et c’est là que ce trouve la seconde réserve de Federico (et paf, une autre carotte !) : l’auteur se lance pendant le premier tiers de l’ouvrage dans une analyse poussée argumentant que ce personnage aurait nourri l’inspiration du jeune Georges Remi. Certes, pourquoi pas… mais c’est somme toute une étude un peu trop éloignée des Aventures, voire anecdotique, pour être véritablement passionnante (exception faite des parallèles avec Au pays des Soviets, où l’on se souvient avec plaisir d’un Tintin espiègle et vitaminé, un garnement avant qu’il ne devienne le garçon mature que l’on connaît mieux). Mais surtout, la mise en relation de Tintin-Lutin avec le mythe de Tintin développé dans le reste de l’ouvrage est plutôt tirée par les moustaches… on se demande ce que cela vient faire là (comme une moustache dans la soupe pour rester dans les expressions capillaires).

Ceci étant dit, l’analyse de l’auteur reste toutefois agréable à lire, en particulier son regard sur la création et l’évolution du mythe de Tintin par ses lecteurs, la différence entre les héritiers d’une œuvre et ses ayants droits (sujet houleux dans le cas de Tintin), la valeur à accorder au Tintin de Steven Spielberg, un nouveau héros qui a son propre univers, pour enfin conclure sur un très juste : « Tintin est mort, vive Tintin ! »

Savant et foisonnant, Lettre à Hergé nous montre une nouvelle fois que l’univers d’Hergé est une source intarissable, et les livres sur le sujet ont toujours le gout particulier de nous donner qu’une envie : relire Tintin !

Lettre à Hergé, Jean-Marie Apostolidès, 2013, Les Impressions Nouvelles, 176 pages

Ma vie chez les milliardaires russes

Un document de Marie Freyssac.

noté 2 sur 4

Marie Freyssac a un jour été embauchée pour rejoindre l’armada de préceptrices au service d’une richissime famille russe. Au gré d’anecdotes plutôt bien choisies, elle nous entraîne dans l’univers hallucinant des oligarques russes, ces hommes qui obtiennent tout, absolument tout ce qu’ils veulent en agitant les grosses coupures.©Stock

L’auteur porte un regard plein d’ironie sur la famille qui l’emploie et sur un système auquel elle a fini par appartenir avant de rendre son tablier. Comme on peut s’y attendre, les enfants sont archi gâtés, les femmes botoxées, les hommes boivent beaucoup et les yachts sont graaaaand. Marie Freyssac ne se contente pas de dresser un catalogue de clichés sur cette sympathique famille et va au delà des apparences. À travers l’étonnante fonction qu’elle a occupée (potiche à 5000 € par mois), elle embrasse toute la Russie actuelle. Elle n’entre pas dans le détail, mais pour un ignare comme Federico, ses anecdotes associés à de pertinentes données sociologiques, ce livre est un bon aperçu de ce pays souvent incompris et méprisé dans les terriers français.

Un livre très facile d’accès, sans prétentions qui mérite d’être découvert même s’il n’est pas inoubliable.

Et puis, juste pour la couverture, ça vaut le coup de s’y arrêter.

Marie Freyssac, Ma vie chez les milliardaires russes, Stock, février 2013, 192 p.

Les moissons du futur

Un essai de Marie-Monique Robin.

noté 3 sur 4

Federico ne lit quasiment pas d’essais, mais dernièrement, il est allé mettre le museau dans l’ouvrage de Marie-Monique Robin : Les moissons du futur, comment l’agroécologie peut nourrir le monde. L’auteur y parle d’agroécologie, d’agroforesterie, d’agroalimentaire et plein d’autres trucs qui commencent par agro. Tout ce qui concerne le miam miam, en fait. Le point de départ du livre est le suivant : selon les pontes de l’industrie agroalimentaire, il est impossible de produire assez de miam miam pour tout le monde sans recourir à l’agriculture industrielle (engrais, pesticides et autres assaisonnements).

©La Découverte

Marie-Monique Robin a décidé de répondre à cette affirmation et de prouver que l’agriculture biologique est tout à fait capable de relever le défi du XXIe siècle : nourrir la planète. Pour ce faire, elle est partie à la rencontre des acteurs de l’agroécologie aux quatre coins du globe et en a fait un documentaire, dont est tiré le livre éponyme.

Federico – qui n’y connaît absolument rien en agriculture – a ainsi découvert que les cultures aiment bien avoir les arbres avec elles (c’est l’agroforesterie) et que l’association de plusieurs cultures permet d’enrichir le sol et de rendre les plantes plus résistantes.

Il a également appris que l’agriculture industrielle part du principe que les cultures sont de faibles choses qu’il faut nourrir aux engrais et soigner aux pesticides. Ces pratiques appauvrissent le sol alors que ce dernier est le garant de la santé des plantes. En effet, les études présentées par l’auteur affirment qu’un sol nourri correctement et naturellement suffit à assurer tout ce dont les cultures ont besoin.

Votre serviteur ne va pas se risquer à plus de paraphrase : ce serait risquer de dire des bêtises. Pour caricaturer très très grossièrement le propos de Marie-Monique Robin, disons que les produits chimiques c’est mal et que l’agroécologie c’est bien.

Si vous souhaitez en savoir plus, vous avez deux options : la lecture du livre ou le visionnage du documentaire. Pour commencer, vous pouvez aller vous balader ici.

Pour ce qui est de la forme, ce document à le mérite d’être accessibles aux plus incultes. L’auteur est très claire dans ses propos et son écriture assure une lecture très fluide. En choisissant de faire la part belle aux témoignages et en citant abondamment ceux qu’elle a rencontré ou qui l’ont inspirée, Marie-Monique Robin créé une dynamique qui donne envie de poursuivre la lecture.

Federico a été très intéressé par cet ouvrage, qui lui a permis de se poser pas mal de questions sur sa consommation et sur le miam miam en général. Dommage que les réponses proposées dans le livre le soient sur un ton un peu trop péremptoire. Néanmoins, ce dernier point n’est que le reflet de l’engagement de l’auteur pour la cause qu’elle défend. Et c’est tout à son honneur.

Marie-Monique Robin, Les moissons du futur – Comment l’agroécologie peut nourrir le monde, La Découverte et Arte/Éditions, octobre 2012, 297 p.

Voyage en bas du monde

Il est des voyages qui resteront certainement du domaine du rêve. Par exemple, Federico n’ira certainement jamais en Patagonie. Parce que c’est loin et qu’il n’a pas le sens de l’orientation. C’est moche.

Repassons dès à présent en mode optimiste : Federico n’ira peut-être jamais faire des bonds auprès des gauchos de Patagonie mais qu’à cela ne tienne, son esprit vagabond y va régulièrement. Et quelle est la meilleure façon d’aller se balader sans risquer de se perdre ou de tomber dans une embuscade ?

Les liiiivres !!!! (répondez-vous, hystérique)

Oui mais pas que. Le cinéma et Internet sont aussi d’excellents voyagistes. C’est d’ailleurs dans une salle obscure que Federico a fait la connaissance avec cet étonnant morceau de continent. Il ne vous en parlera pas ici car malheureusement il ne se rappelle d’aucune information sur ce documentaire consacré aux hommes et aux femmes qui vivent dans le Grand Sud. Il ne lui reste qu’un formidable sentiment de liberté et un immense respect pour ses personnes humbles et attachées à leur terre.

Du coup, notre ami lapin va vous parler de… livres. (évanouissements dans la foule en liesse)

Le premier voyage

En Patagonie, publié en 1977 fait de Bruce Chatwin un des piliers de la littérature de voyage du XXe siècle. Parti de Buenos Aires, l’auteur nous entraîne jusqu’à Ushuaïa, THE bout du monde, et ça, ça fait rêver notre ami lapin. Mais quand on n’a pas de boussole, il s’avère difficile de suivre le parcours de Chatwin dans ce territoire méconnu. Heureusement, au XXIe siècle, n’importe quel rongeur connecté peut, en quelques clics, réaliser un petit itinéraire. (Note du lapin : pour connaître les différentes étapes, cliquer sur les petits machins bleus.)

Évidemment, il ne s’agit pas de l’itinéraire exact emprunté par les augustes souliers de Bruce Chatwin. C’est plutôt un bricolage effectué à partir des indications données dans l’ouvrage. Pour notre ami lapin, cela aura eu le mérite de l’aider à prendre la mesure de cet étonnant voyage.

En Patagonie ne se contente pas de nous décrire un chemin et ne reste jamais centré sur son auteur-voyageur. C’est un roman résolument tourné vers les gens, ce qui le rend passionnant. Lire ce livre, c’est rencontrer les habitants de la Patagonie et écouter leurs histoires. Bruce Chatwin nous parle aussi bien de ceux qu’il a croisé en chemin que de ceux qui ont vécu sur cette terre il y a plus ou moins longtemps. C’est alors que le voyageur devient conteur, déployant sous nos yeux des histoires plus ou moins légendaires. Federico a tout particulièrement apprécié la partie consacrée à Butch Cassidy, le bandit flamboyant, qui a libéré un vrai souffle d’aventure dans son terrier.

Le retour

Il y a quelques mois, ce même air un peu rude mais terriblement agréable a de nouveau soufflé sur le museau de Federico. Pour ce deuxième voyage, notre ami lapin a embarqué avec Luis Sépulveda et Daniel Mordzinski. Leur virée en Patagonie a eu lieu dans les années 1990. Ces deux amis, l’un écrivain et l’autre photographe, sont partis vers le Cap Horn et ont avancé au gré de leurs rencontres. Le roman né de cette joyeuse aventure a su se faire attendre. Publié en France en avril 2012, cet ouvrage tient moins du récit de voyage que de l’hommage rendu à une terre souillée au nom de l’argent et à ceux qui la défendent. On sent la révolte et l’impuissance des deux explorateurs face à la situation (désespérée?) de ce Grand Sud majestueux. À partir des émouvantes photos de Daniel Mordzinski, Luis Sépulveda nous fait partager ses souvenirs avec une délicieuse malice : à sa façon de parler de tous ceux qu’il a rencontré, Federico avait l’impression d’avoir fait partie du voyage. C’est une véritable déclaration d’amour que signe l’auteur du Vieux qui lisait des romans d’amour, vive comme l’air patagon. Dernières nouvelles du sud est un beau livre, d’une grande simplicité, évident comme l’amitié.

À présent, il ne vous reste plus qu’à ranger vos valises, à vous précipiter chez votre libraire et à vous vautrer dans votre canapé (parce qu’en ce moment il pleut et que s’allonger dans l’herbe mouillée, ça mouille) avec une botte de carottes.

Bon voyage, et n’oubliez pas d’envoyer une petite carte postale !

Bruce Chatwin, traduit par Jacques Chabert, En patagonie, Grasset, Paris, 2002 (édition d’origine parue en 1977), 290 p. (Collection « Cahiers rouges »)

Luis Sepulveda, photographies de Daniel Mordzinski, traduit par Bertille Hausberg, Dernières nouvelles du Sud, Métailié, Paris, 2012, 160 p., traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg.

Into the Wild

Un roman de Jon Krakauer.

Federico avait vu le film, mais lorsque le livre lui est tombé sous la main, la grandiose et dangereuse nature sauvage de l’Alaska l’a englouti et transporté loin du wagon confiné du métro pour suivre l’aventure d’un humain pas comme les autres…

Moins romancé que le film de Penn, le livre du journaliste, écrivain et alpiniste Jon Krakauer est une enquête minutieuse sur l’épopée de Christopher McCandless. Une fois son diplôme en poche, ce jeune homme de 22 ans opte pour le nom de « Alexander Supertramp » et part sur les routes des États-Unis, à la rencontre de la nature et de la vie nomade, loin des perversités de la ville, de l’argent et des ambitions de carrière auxquelles le prédestinait son père.

À travers les lettres de Chris, ses cahiers et ses livres remplis de notes, ainsi que les témoignages de sa famille, de ses amis et des nombreuses personnes qui ont croisé sa route pendant ses deux années de vadrouille, Jon Krakauer tente de retracer son voyage. Atlanta, Mexique, Dakota du Sud, Fairbanks, jusqu’à la piste Stampede en Alaska ; il y découvre l’autobus abandonné où il s’installera pendant le printemps et l’été 1992, et où il trouvera la mort.

On connait l’histoire, vaguement, enjolivée, dramatisée. L’intérêt du livre, c’est de se questionner : pourquoi est-il parti ? Quelles motivations l’animaient, sa philosophie de vie ? L’auteur va au-delà du simple récit chronologique de l’aventure, il s’intéresse à la personnalité de Chris et recherche  quelles ont été ses motivations. Il s’appuie sur les récits et exploits d’autres personnes ayant mené des parcours semblables, et narre notamment sa propre aventure lorsque, au même âge que McCandless, il escalada le mont Devils Thumb en Alaska.

Ce livre fait du bien, à nos habitudes matérialistes, à notre égocentrisme. Il nous change les idées, il alimente nos questionnements sur nos chemins de vie et ceux des autres, il nous donne envie de « vivre pleinement », sans forcément vouloir être aussi extrémiste que McCandless.

Il semblerait que l’aventure de McCandless, son traitement par Jon Krakauer et l’adaptation cinématographique aient engendré quelques fureurs et autres controverses, mais notre lapin les trouve futiles et n’en a que faire. L’histoire est là, elle transporte, la nature est sauvage et impitoyable, et il y a des hommes qui tentent de la vaincre ou bien de cohabiter avec elle, mais, parfois, ils perdent.

Into the Wild, Jon Krakauer, 10/18

(En passant, Federico ne résiste pas à vous conseiller la bande originale du film, par Eddie Vedder.)