Le royaume de Tobin

Un roman de Lynn Flewelling, traduit par Jean Sola.

noté 4 sur 4

Notre ami lapin s’est récemment retrouvé dans une situation que les humains appellent un arrêt de travail et s’est vu contraint de rester dans son terrier, sur son canapé, à lire des livres. Ouh le pauvre. Bon, il avait quand même un peu mal aux dents. C’est le moment que Lynn Flewelling a choisi pour entrer dans son existence, et ce, pour le meilleur.

Avant de nous égarer dans les superlatifs, résumons, résumons.

©J'ai LuLe Royaume de Tobin se tient dans un royaume (et oui, étonnant non ?), Skala, petit pays parcouru par toutes sortes de magiciens. Une prophétie veut que tant qu’une femme en sera reine, le territoire sera en sécurité. Heureusement pour le lecteur, l’antagoniste, en la personne du roi Erius, s’empare du trône après la mort de sa mère, la folle Agnalain, et se lance dans une croisade sanglante contre les héritières potentielles. Renonçant à ses prétentions, sa sœur Ariani est épargnée. Malgré les efforts d’Erius pour supprimer les opposants et réduire l’influence des magiciens, ces derniers continuent de croire en la prophétie. L’une d’elle, Iya a une vision : Ariani est enceinte de jumeaux et sa fille doit devenir la reine qui sauvera Skala de la maladie, de la famine et des envahisseurs. Pour empêcher l’assassinat de l’enfant, elle recrute une sorcière qui va utiliser une magie interdite afin de la transformer en garçon. Le prix à payer est la mort du frère jumeau de celle qui va grandir sous le nom de Tobin, dans un corps de petit garçon. Mais au fil des années, les conséquences de cette transformation vont s’avérer plus graves et dangereuses que prévu.

©J'ai LuTrop parler de la structure du livre exposerait Federico à des fuites d’informations capitales. Disons simplement que le récit se concentre sur l’adolescence de Tobin, jeune noble appelé à devenir un chevalier membre de la prestigieuse garde du roi. À une époque où Erius a interdit aux femmes le droit de prendre les armes, on devine le problème que pourra poser la révélation de la vraie nature de Tobin. Son enfance nous est contée dans les moindres détails et ses émois nous sont tous révélés. Malgré l’apparente insignifiance de certains moments, décrits aussi longuement de les évènements les plus cruciaux, Federico n’a jamais cessé d’être captivé par l’histoire. Au contraire, cela crée une grande proximité entre ce personnage, ses compagnons, et le lecteur. Dans le même temps, la construction du récit donne parfois d’être plongé dans un roman de chevalerie écrit pour rendre compte de l’histoire légendaire de Skala. En effet, grâce à une habile insertion de textes ultérieurs à l’histoire en cours, l’auteur nous fixe rapidement sur le destin de Tobin. Ainsi, l’important n’est plus de savoir ce qu’il va advenir d’elle/de lui, mais comment il/elle va y parvenir et de quelle façon son entourage va se comporter. Avec les chapitres consacrés à Iya et son élève Arkoniel, la magie se trouve placée au centre du récit, ce qui n’a eu de cesse de titiller l’imagination et la curiosité de notre ami lapin. La présence d’un démon vindicatif tapi dans l’ombre de Tobin apporte son grain de mystère et de suspens, particulièrement dans le tome un. Quant aux batailles offertes par les tomes deux et trois, elles ont laissé notre ami lapin sur le pompon ! Bien d’autres choses ont fait vibrer notre Federico dans cette histoire, mais on ne va quand même pas tout vous raconter !

©J'ai LuLe Royaume de Tobin est rapidement devenu le genre de livre qu’on ne laisse de côté qu’à regret et qui vous fait passer l’envie de travailler, manger, dormir, se laver… Bref, Federico y aurait bien passé ses journées et au moment de lire la dernière phrase du dernier chapitre du dernier tome, notre ami lapin a bien failli tomber dans la déprime. Comme il aurait aimé rester à Skala encore quelques tomes ! Quelques semaines après sa lecture, il s’en émeut encore.

Si comme Federico vous ne savez plus quoi inventer pour vous distraire en attendant que George R. R. Martin écrive le tome 6 du Trône de Fer (et accessoirement que les comptables de chez Pygmalion le déchiquettent en trois tomes), lisez donc Le Royaume de Tobin. C’est un peu moins génial certes et il n’y a pas de gros dragons, mais c’est surtout moins éprouvant car il y a moins de personnages, moins de complots, moins de morts brutales et moins d’inceste.

Lynn Flewelling, Le Royaume de Tobin, L’intégrale 1, J’ai Lu, septembre 2011, 704 p.

Lynn Flewelling, Le Royaume de Tobin, L’intégrale 2, J’ai Lu, mars 2012, 698 p.

Lynn Flewelling, Le Royaume de Tobin, L’intégrale 3, J’ai Lu, septembre 2013, 695 p.

Marathon critique à la bourre

Federico a eu une fin d’année 2013 très riche en belles découvertes littéraires. Malheureusement, notre ami lapin a un peu trainé de la patte pour les chroniquer. Il est aujourd’hui bien décidé à réparer cette erreur, mais ces lectures datant un peu, il opte pour cette formule que vous connaissez bien : le marathon critique !

Après la salve de zéros carottes pour des bandes dessinées toutes nulles, voici une botte de trois carottes pour des romans, tous genres confondus, qui valent le détour !

Les chroniques de Wildwood

©Michel LafonPrue vit à Portland avec ses parents et son petit frère Mac. Tout va très bien jusqu’au jour où Mac est inexplicablement enlevé par un groupe de corneilles ! Ces dernières l’emmènent vers le territoire interdit, une partie de la ville recouverte d’une forêt où nul n’ose s’aventurer, de crainte de ne jamais en revenir. Se sentant terriblement coupable de cet enlèvement, Prue cache la vérité à ses parents et décide de braver le danger : elle part à la recherche de son frère, accompagnée par un camarade d’école, Curtis.

Ce roman est très rafraichissant, surtout pour un lapin qui a un peu perdu l’habitude de lire des romans jeunesse. L’imagination débordante de Colin Meloy a donné naissance à un univers plein d’aventures et de créatures étonnantes. L’auteur sait suivre les codes du roman d’apprentissage tout en s’éloignant des schémas vus et revus. Son histoire regorge de bonnes surprises. Les deux héros sont très crédibles, absolument normaux face aux dangers et aux responsabilités qu’ils doivent affronter. Les illustrations naïves de Carson Ellis complètent très bien le récit et renforcent le côté « bel objet » du livre. Federico a trouvé certains passages un peu simplistes, mais l’histoire est prenante et il a passé un excellent moment. Notre ami lapin lira très probablement la suite un jour (il disait la même chose avec Sublutetia, qui en compte déjà deux et qui n’ont toujours pas rejoint ses étagères !)

La terre fredonne en si bémol

©10-18Voici un très joli roman qui a entraîné Federico sur les terres galloises dans les années 1950. L’héroïne, Gwenni, est une fille de 12 ans qui parvient à concilier une imagination débordante et une famille tristement terre à terre. Quand un homme disparaît, tout le petit village est en émoi et chacun y va de son commérage. Malgré les barrières qui se dressent devant elle – parmi elles, la folie grandissante de sa mère – Gwenni décide de mener l’enquête à sa façon, ce qui va l’amener à sonder les secrets de chacun.

Aussi rafraichissant qu’une promenade dans les vertes contrées galloises, ce roman est un petit bijou de simplicité narrative et de fantaisie, tout en étant emprunt d’une certaine complexité cachée dans les non-dits. Cette complexité est celle du monde des adultes et tout au long de sa lecture Federico espérait qu’elle n’affecte pas l’univers de Gwenni. Conte, roman d’apprentissage, chronique familiale, ce roman est un peu tout cela à la fois. Il est surtout un petit trésor de littérature qui est passé assez inaperçu. Courrez chez votre libraire pour réparer cette erreur !

Un intérêt particulier pour les morts

©10-18Ce roman vaut surtout pour son contexte – Londres en pleine ère victorienne –  et son héroïne – une jeune femme dont le manque de ressources financières est compensé par une grande vivacité d’esprit. Elizabeth Martin débarque à Londres pour y prendre la place de demoiselle de compagnie d’une veuve. Celle qu’elle remplace s’est honteusement enfuie avec un homme (gourgandine !), mais elle n’est pas allée bien loin puisqu’on retrouve bientôt son cadavre sur le chantier de la future gare de Saint Pancras. Sentant bien qu’elle vient d’arriver en terrain miné, Elizabeth décide d’anticiper sur de futurs ennuis en menant sa propre enquête. Inutile de préciser qu’elle va s’en attirer plein de nouveaux, des ennuis. Heureusement, Benjamin Ross, le sympathique commissaire de Scotland Yard chargé de l’enquête officielle garde un œil sur elle. Le lecteur suit parallèlement les investigations d’Elizabeth et Benjamin, narrées de leur point de vue, ce qui est une bonne façon de tenir en haleine car on a toujours une petite longueur d’avance sur les personnages.

L’enquête, menée avec les moyens de l’époque et dans le strict respect des convenances (ce qui limite pas mal la marge de manœuvre), se tient très bien, jusqu’à la résolution finale qui flirte un peu avec la facilité. Mais les personnages sont tellement charmant qu’au final, Federico n’en a pas tenu rigueur à l’auteur. La bourgeoisie hypocrite et coincée en prend pour son grade, plus préoccupée à sauver les apparences que par la résolution du crime. Heureusement, quelques personnages plus nuancés empêchent le récit de tomber dans la caricature. Notre ami lapin a pris beaucoup de plaisir à cette lecture. Un intérêt particulier pour les morts est un roman qu’on a pas envie de lâcher, moins grâce à l’intrigue policière qu’aux intrigues romantiques qui brouillent les pistes en filigrane et apportent un peu de piment à l’histoire.

La dernière fugitive

©Quai VoltaireFederico a décidément un truc avec les héroïnes parties de rien qui bravent les dangers d’une nature sauvage et des hommes à peine moins sauvages. Après La veuve et Sous la terre, voici La dernière fugitive. Le dernier roman de Tracy Chevalier est le premier que notre ami lapin réussit à finir. Jamais vraiment attiré par La jeune fille à la perle il s’était cassé les incisives sur Prodigieuses créatures.

Honor Bright, jeune quakeresse, quitte sa confortable Angleterre et le cocon familial pour suivre sa sœur vers l’Ohio pas complètement civilisé de cette moitié de XIXe siècle. Frappée de plein fouet par un drame à peine arrivée aux États-Unis, elle va apprendre à s’affirmer à contre courant du carcan de sa communauté, tout en respectant les valeurs égalitaristes de cette dernière. Ainsi, dans le pays de la liberté, elle va se mettre en danger pour venir en aide à des esclaves en fuite. Perpétuellement tiraillée entre ses convictions, ses émotions et sa peur d’une loi injuste, Honor (à ne pas confondre avec Hodor, du Trône de fer) va malgré tout prendre son existence en main, ce qui, pour une femme de cette époque était en soi un sacré défi. Cette quête est décrite de telle façon, en s’attachant aux détails et aux impressions de l’héroïne que Federico a été emporté dans son sillage. Honor est de ces personnages qu’il est passionnant de voir évoluer dans l’adversité. L’écriture de Tracy Chevalier est belle, et les ellipses sont très bien amenées grâce aux lettres échangées par les personnages. Un excellent roman dont on sort grandi… et avec une furieuse envie de faire du patchwork (le sport national quaker).

Sous la glace

©Actes SudFederico a adoré ce policier qui s’éloigne radicalement de la tendance actuelle des polars glauques et tourmentés. Sous la glace ne se consacre pas à disséquer les noirceurs de l’âme humaine mais plutôt à en extraire toute la lumière. Cette histoire – deuxième volet des enquêtes d’Armand Gamache après Nature morte – nous emmène dans le village typiquement Québécois de Three Pines pour tenter d’élucider le mystérieux assassinat d’une femme mégalomaniaque détestée de tous. L’ambiance de Noël est extrêmement agréable : Federico avait envie de se blottir dans un plaid bien chaud et de ne jamais cesser sa lecture ! L’enquêteur est un homme charismatique, intuitif et très humain qui s’attache aux détails qui font des gens ce qu’ils sont.

L’enquête au cœur du roman ne nous plonge pas dans un insoutenable suspens mais donne lieu à une trame plus classique, proche du whodunit, axée sur l’observation attentive des personnages et des interrogatoires plein d’empathie, plutôt que sur la crainte liée à la présence du criminel dans les parages. Louise Penny relie ses romans entre eux grâce à une menace qu’elle fait planer sur Armand Gamache depuis Nature Morte et qui, à la fin de Sous la glace semble encore plus présente. Le mystère qui entoure les collègues de l’enquêteur semble encore plus opaque. Pour Federico, qui n’a pas lu le premier opus, l’absence de certains éléments a quelque peu manqué à la compréhension totale de la situation, mais Louise Penny a su construire son roman de façon à ce que le lecteur qui prend la série en cours de route ne soit pas du tout perdu. Ce côté flou renforce au contraire l’aura très particulière qui se dégage d’un livre dans lequel il est beaucoup question de poésie, d’art, de mysticisme et de degrés en dessous de zéro. Intrigant et unique !

Récap’ :

Collin Meloy, Carson Ellis, trad. Jean-Noël Chatain, Les chroniques de Wildwood, Michel Lafon, novembre 2012, 520 p.

Mari Strachan, trad. Aline Azoulay-Pacvon, La terre fredonne en si bémol, 10/18, décembre 2013, 357 p.

Ann Granger, trad. Delphine Rivet, Un intérêt particulier pour les morts, 10/18, juin 2013, 379 p.

Tracy Chevalier, trad. Anouk Neuhoff, La dernière fugitive, Quai Voltaire, octobre 2013, 373 p.

Louise Penny, trad. Michel Saint-Germain, Sous la glace, Actes Sud, septembre 2013, 455 p. [Collection Babel Noir]

Saison brune

Une bande dessinée de Philippe Squarzoni.

noté 4 sur 4

Federico a trouvé cette bande dessinée au festival d’Angoulême.

Comment ça « le festival n’a pas encore eu lieu » ? Ah mais notre ami lapin vous parle de l’édition de l’année dernière ! Eh oui, il a mis un an à lire Saison brune. Pour être précis : 6 mois à s’y mettre, et 6 mois pour le lire. Pourquoi ?

Trois choses simples :

1. cette BD est un pavé : 480 pages, en noir et blanc.

2. cette BD est une enquête scientifique, économique et sociétale, sur le climat. Pointu donc.

3. cette BD est déprimante. Et oui, le changement climatique et la fin du monde, c’est déprimant.

Federico va avoir du mal à disserter sur cette bande dessinée, car il n’est pas un lapin savant, il aurait peur de dire des bêtises, et parbleu, 6 mois c’est long, on en oublie des trucs !

Quoi qu’il en soit, il FAUT que vous lisiez Saison brune ! Il s’agit d’un recueil condensé et un peu romancé des recherches et bilans sur le changement climatique (et une parfaite synthèse des documentaires d’Arte). On y parle du GIEC et de ses rapports, des ères climatiques, de l’activité humaine et de ses impacts, de la crise énergétique (et donc des énergies renouvelables et des énergies fossiles), des climato-sceptiques, des lobbys, de la hausse du niveau de la mer et ses conséquences, des mouvements de population, de l’ouragan Katrina, des gaz à effet de serre, des 4×4, de la surconsommation, des seuils critiques et des points de non retour, etc., etc. Toutes ces choses formidables et gaies qui donnent la banane à Federico !

© Delcourt, 2012Après avoir creusé à fond son sujet et esquissé les solutions promues par les défenseurs du climat, Squarzoni a une triste conclusion, avec laquelle malheureusement Federico est d’accord… Elle se résume en 3 points. 1. On sait ce qu’il faut faire pour éviter le point de non retour, 2. La porte de sortie est très étroite, 3. Mais on ne va pas prendre cette porte et foncer dans le mur, le changement de nos sociétés aura alors lieu, mais sous la contrainte et dans un climat d’inégalités aggravées entre les peuples. Youpi.

Néanmoins, notre ami lapin est très content d’avoir lu Saison brune, car il aime bien être au courant, et parce que c’est une bande dessinée de qualité : elle est extrêmement documentée, donc très sérieuse, mais certes ardue, donc il faut se concentrer. C’est autre chose que ça. Bon d’accord, ç’a n’est pas comparable !

En plus, le ton de l’auteur est nostalgique et parfois poétique. Et si le lyrisme est parfois trop éparpillé, cela reste bienvenue dans un livre politique et engagé (où on a parfois des pages entières de retranscription d’entretien…), et le message n’en est que plus fort : la beauté du monde que l’on connait actuellement est éphémère… et c’est nous qui en sommes le destructeur.

Il faut aussi compter avec les dessins qui gèrent agréablement le noir et blanc, d’un réalisme minutieux, à la fois figés et vivants… on dirait des photos en fait.

Pour notre ami lapin, cette bande dessinée est un pavé de chevet, un livre de référence, une source de questionnement et de réflexion. Et maintenant, il va lire le dernier Astérix.

Saison brune, Philippe Squarzoni, Delcourt, 2012, 480 pages

Jane Austen – Jour 5 : Northanger Abbey

©PenguinBooks

Northanger Abbey (1818)

C’est l’histoire de Catherine Morland, jeune fille naïve et romanesque qui accompagne des amis de sa famille à Bath, ville de fêtes et de rencontres en tous genres. Elle va se faire des amis à fidélité variable, et tomber sous le charme de M. Tilney (Federico non plus n’a pas pu résister !). La famille de ce dernier l’invite dans sa demeure : l’Abbaye de Northanger. Dans cette inquiétante bâtisse, Catherine va trouver le cadre idéal pour revivre les émotions qu’elle vit en lisant les romans gothiques qu’elle affectionne tant.

Avec ce livre, Federico a passé un cap. De lecteur enthousiaste, il est devenu un véritable fan de Jane Austen, un Janeite ! Dans ce roman qui a beaucoup fait rire et sourire notre ami lapin, Jane Austen semble plus que jamais s’amuser à se moquer de ses contemporains. Les intrigues amoureuses passent au second plan. Il s’agit plus d’un récit initiatique dans lequel Catherine Morland, la jeune héroïne, va découvrir la vie en société à Bath et pousser son imagination dans ses plus absurdes retranchements à Northanger Abbey. On palpite au gré de ses joies et contrariétés, on sourit devant sa naïveté. Sa fraîcheur d’esprit et sa droiture la rendent irrésistible aux yeux de Federico. Quand à l’écriture, elle est tellement moderne et l’auteur y instaure une telle complicité avec le lecteur, que Federico s’imaginait qu’elle allait apparaître dans son salon, s’asseoir à côté de lui et lui demander son avis sur le livre. Vous l’aurez compris sans mal, Northanger Abbey est sans conteste le chouchou de notre ami aux longues oreilles.

À demain !

Jane Austen – Jour 3 : Orgueil et Préjugés

©Penguin

Orgueil et Préjugés (1813)

C’est l’histoire d’Elizabeth Bennett qui… Non mais attendez une minute, vous n’allez pas me dire que vous ne savez pas de quoi parle ce livre ?!

Quand on vit dans un monde équipé de bibliothèques et de télévisions, il est difficile, même pour un lapin, de ne pas connaître l’intrigue d’Orgueil et Préjugés. La question qui domine cette lecture est la suivante : comment peut-on à ce point connaître une histoire et pourtant plonger dedans sans pouvoir en sortir ? Federico a dévoré Orgueil et Préjugés en deux jours, tremblant comme un débile dans les nœuds d’une intrigue qui n’était pas sensée le surprendre. Le style de Jane Austen allie légèreté de ton et richesse des détails, ce qui donne au lecteur l’envie d’en savoir toujours plus, y compris ce qu’il sait déjà. À l’instar d’EmmaOrgueil et Préjugés est un passeport vers une époque que Jane Austen dissèque avec lucidité et humour. L’auteur ne se laisse jamais aller à des effusions de romantisme, elle choisit la sobriété et la simplicité. C’est en faisant parler les cœurs de ses héros avec grâce et intelligence qu’elle a fait rêver notre ami lapin… sans oublier de rappeler qu’un mariage d’amour c’est bien, mais qu’un mariage d’amour avec un homme riche, c’est mieux.

À demain !

Jane Austen – Jour 2 : Emma

©PenguinBooks

Emma (1815)

C’est l’histoire d’Emma Woodhouse, une riche et jolie demoiselle qui ne manque absolument de rien et dont l’occupation préférée est d’imaginer des intrigues amoureuses entre ses connaissances et ses amis. Têtue comme une mule, elle va mettre du temps à réaliser qu’on ne joue pas impunément avec le cœur des autres…

En commençant Emma, Federico ne savait pas du tout à quoi s’attendre. De l’univers de Jane Austen, il ne connaissait rien et sa lecture chahutée ne l’a pas aidé à y entrer. Il lui aura donc fallu tout le premier tiers du roman pour s’immerger dans l’atmosphère d’une époque que l’auteur décrit à merveille. Ses personnages hauts en couleurs nous régalent de dialogues incisifs, émouvants et drôles. Jane Austen préfère se pencher sur la personnalité et les pensées de ses personnages plutôt que sur de longues descriptions, ce qui suffit à faire revivre son univers, deux siècles plus tard. Federico n’a pas vu en Emma la jeune fille capricieuse et inconséquente que beaucoup de lecteurs perçoivent. Aveuglé par son capital sympathie, notre ami lapin s’est pris d’affection pour elle et a suivi avec délectation ses projets de mariages pour ses proches et ses réflexions sur les relations qu’elle entretien avec eux. Ainsi, après avoir mis des plombes à entrer dans lhistoire, Federico a tellement été emporté par sa lecture, qu’il n’a même pas vu venir les différents retournement de situation qui font le sel de ce roman.

À demain !

À la guerre comme à la guerre

La guerre c’est pas bien mais on peut en faire d’excellent romans. La preuve par l’exemple.

Le corps humain

Un roman de Paolo Giordano (traduit de l’italien par Nathalie Bauer).

noté 3 sur 4

©SeuilEn voilà un titre bien choisi ! Ici, le corps, c’est la chair, bien sûr, mais c’est aussi le groupe, ces soldats qui ne forment qu’un, alors qu’ils sont si différents. Sans se lancer dans une étude étymologique, Federico peut au moins vous affirmer que Paolo Giordano a subtilement tissé le fil de son roman autour des multiples sens de ce mot.

Il nous raconte le parcours d’une poignée de soldats italiens envoyés en Afghanistan pour y contempler le désert et rompre la monotonie en explosant sous des bombes artisanales. Faut bien s’occuper.

Trêve de cynisme, puisque le roman n’en contient aucun. Au contraire, il ne prend pas de distance avec les événements, et cette plongée dans l’intimité de ces hommes et de ces femmes a parfois mis notre ami lapin mal à l’aise. Confrontés à l’ennui dans cette guerre qui les prive des héroïques combats qu’ils attendent, les soldats révèlent des failles dont on aimerait ne pas être témoin. Chacun se dit prêt pour la mort, mais quand elle arrive, horrible et sale, les corps et les esprits craquent. Puis, quand vient le moment de rentrer à la maison, les soldats se retrouvent perdus parmi leurs proches qui ne les comprennent pas. Par son écriture très proche de l’humain, l’auteur fait ressentir ce mal être et la force des liens qui unissent ces anti-héros. Il signe un roman très poignant, qui a marqué notre ami lapin autant par ses qualités que par le malaise qu’il a fait naître chez lui.

Paolo Giordano, Le corps humain, Le Seuil, août 2013, 415 p.

Au revoir là-haut

Un roman de Pierre Lemaître.

noté 4 sur 4

Attention, chef d’œuvre !

©albin-michelSur fond d’après Première Guerre mondiale, Pierre Lemaître nous offre un roman magistralement amoral, à des lieues du politiquement correct qu’évoque la célébration des héros de la drôle de guerre. Le livre s’ouvre sur une des dernières batailles avant l’armistice et les scènes d’horreur qui en découlent ont tout simplement retourné Federico sur son fauteuil (au sens figuré, évidemment, les lapins ne lisent pas à l’envers). Ce dernier combat va sceller le destin des trois personnages centraux : Henri, Albert et Édouard. Le premier est une parfaite ordure, un saligot de premier ordre que Federico a adoré détester. Ce noble désargenté compte sur ces derniers instants de guerre pour asseoir son prestige, et tant pis si cela se fait au prix de vies humaines. Le pire c’est qu’il va y arriver et revenir de la guerre auréolé de gloire. Pour lui, ce n’est que le début de l’ascension vers la fortune. Encore une fois, tous les moyens sont bons pour y parvenir, y compris se faire de l’argent sur l’enterrement des milliers de soldats morts au combat. Vilain.

Pour Albert et Edouard, la chanson n’est pas la même. Albert est passé à deux doigts d’une mort affreuse et a été sauvé in extremis par Édouard. Face à cet acte de générosité, les cieux se sont ouverts pour récompenser le héros… avec un bel éclat d’obus. Édouard se retrouve donc avec la moitié du visage en moins, ce qui, en plus d’être très moche, fait un peu mal. Albert devient malgré lui son garde malade et c’est ensemble qu’il vont revenir à la vie civile. Ils vont faire l’amère découverte qu’en 1919, il vaut mieux être mort courageusement au combat que vivant et traumatisé. La France veut oublier la guerre, ne retenir que la victoire, et la piétaille qui revient épuisée et crottée ne colle pas dans le décor des célébrations. Qu’à cela ne tienne, les deux compagnons d’infortune vont prendre leur revanche sur cette grande mascarade en organisant une audacieuse arnaque.

En plus de ce trio aux petits oignons, l’auteur nous régale de personnages secondaires absolument délectables. Il orchestre son truculent récit avec un grand talent, mêlant le suspens, l’ironie et l’absurde. Federico a exulté en lisant cette farce cruelle où tout sonne juste.

Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, Albin Michel, août 2013, 566 p.

La Horde du contrevent

Un roman d’Alain Damasio.

noté 4 sur 4

Waouw.

Federico n’est pas du genre flemmard et il ne vous fera pas l’affront de vous livrer, de but en blanc, une critique monosyllabique, qui plus est pour un livre à quatre carottes (si on commence comme ça, il n’y a plus qu’à transformer le Cac carotte en Cac honomatopée avec : Beurk, Aïe, Bof, Chouette et Waouw). Mais il faut dire que « Waouw », résume plutôt bien la lecture merveilleuse, bouleversante et profonde de La Horde du contrevent, et que notre ami lapin ne sait pas trop comment relever le challenge d’en parler sans être incomplet ou dithyrambique…

La Horde du contrevent, c’est le bouquin dont on n’a entendu que du bien, ouï par bouche à oreille, et dont on sait qu’il vaut un immense détour mais on ne prend pas le temps de charger son sac à dos pour partir à l’aventure. C’est vrai, c’est le cas de beaucoup de livres, mais dans ce cas les bouches et les oreilles sont tellement convaincantes et enthousiastes qu’on se lance forcément un jour. Et quel jour plus adéquat que celui du départ en vacances ? Mais trêve de blabla, parlons de ce qui importe.

© Folio, 2007Il a fallu un bon moment à Federico pour comprendre ce qu’il se passe dans ces pages. La construction narrative et l’écriture sont particulièrement… particulières, mais à aucun moment ne lui est venu l’idée d’abandonner. On sait que l’enjeu de cette étrange quête est bien trop important pour être délaissé. Et puis, au fur et à mesure des plongées dans le roman, on distingue, on apprivoise et on marche avec cette horde de vingt-trois loustics. Cela fait des dizaines d’années qu’ils avancent contre le vent afin d’en trouver et comprendre l’origine, à l’autre bout du monde en Extrême-Amont. La horde elle-même nous raconte son histoire, à travers les voix de presque tous les hordiers. C’est Sol, le scribe, qui prend le plus souvent la parole, ainsi que Pietro, le prince, Oroshi, l’aéromaîtresse, Caracole, le troubadour, Aoi, la sourcière, et Golgoth, le traceur, au caractère de sanglier rageur, celui qui mène et harangue sa troupe pour qu’elle avance, celui qui contre, tout devant, et trace la route à suivre. Tous se connaissent et vivent ensemble depuis leurs 11 ans, ils avancent à pied, en ligne droite jusqu’aux confins du monde connu, dans le seul but d’en connaître un peu plus sur ce qu’il y a derrière le prochain caillou, d’aller un peu plus loin que la horde précédente. Car celle-ci est la 34e, et, combative et fervente, elle sait qu’elle risque de se perdre et se disloquer de ses membres au grès des dangers de leur quête.

Est-ce de la science-fiction ? De la fantasy ? Notre lapin favori a décrété : pas de case pour La Horde, de toute façon, elle avance, elle est déjà loin. L’auteur ne cherche pas à faire un simple roman d’aventures avec des dragons et des guéguerres, non. L’univers est complet et difficile à saisir : avant la terre, l’eau et l’air, il y a le mouvement qui régit le monde de ses lois complexes et donne naissance aux plantes, aux animaux et aux hommes, ainsi qu’aux mystérieux chrones, sortes d’entités fluctuantes dont Federico est bien incapable de vous en dire plus…

C’est un beau texte, oh que oui ! Décousu au premier abord, le récit se révèle finement construit. L’auteur prend un plaisir évident à jouer avec le langage : on trouve des mots façonnés à sa guise, d’autres certainement inventés mais nous semblant si familiers, pour obtenir une résonance puissante à la lecture et intense dans notre souvenir.

Ce texte nous imprègne d’idées profondes qui s’étoffent tout au long de la lecture, car la Horde détient le secret des choses qui importent vraiment. Outre la vérité, l’amitié, l’effort, c’est avant tout le lien, entre les choses et entre les êtres, qui compte plus que tout et dont notre ami lapin a compris l’enjeu à la fin de son voyage.

Lorsque Federico s’est rendu compte que l’auteur l’avait convaincu de l’importance capitale du destin de la Horde (car ici le destin n’est pas aussi simplement défini que d’aller jeter une bague dans un volcan), il n’a pas lutté longtemps avant d’acquiescer du museau et de contrer avec eux (et c’est encore mieux sous la tente pendant un violent orage…).

A votre tour maintenant !

La Horde du contrevent, Alain Damasio, 2007, Folio (2004, La Volte pour l’édition grand format), 736 pages

La femme à 1000°

Un roman islandais de Hallgrímur Helgason, traduit par Jean-Christophe SALAUN.

noté 4 sur 4

Herbjörg Maria Björnson (que nous appellerons par son surnom, Herra, c’est plus simple) est loin d’être une douce grand-mère. Atteinte d’un cancer en phase terminale, la vieille femme vit dans un garage aménagé. Armée de son ordinateur portable, d’une cartouche de cigarettes et d’une vieille grenade allemande, elle attend la mort de pied ferme. Pour faire passer le temps, elle déroule les fils emmêlés de son existence et en profite pour donner son avis sur tout. Autant vous dire que c’est un sacré merdier. Son arbre généalogique va de la robuste grand-mère islandaise au grand-père premier président du pays, marié avec une danoise, en passant par son père, seul islandais engagé dans l’armée nazie. Herra est un mélange de toutes ces complications et sa vie ne va pas venir simplifier les choses. Elle va grandir dans les fjords, puis traverser l’Europe à feu et à sang, puis continuer à parcourir de le monde. Tout ça pour atterrir dans un garage, seule. On dit de certains personnages qu’ils ont été bousculés par la vie, Herra s’est fait tabasser. Mais elle a survécu, y compris à un cancer qui devait la tuer en quelques mois et qu’elle trimballe depuis plusieurs années. Elle jette sur son parcours, sur le monde d’hier et d’aujourd’hui un regard dur que son humour insubmersible transforme en une ironie salvatrice. Au seuil de la mort, elle garde son indépendance d’esprit et son mordant.

©Presses de la CitéFederico se demande encore ce qui a bien pu se passer dans l’esprit de l’auteur pour pondre un texte pareil. Ce roman est tellement complet et détaillé, que notre ami lapin peine à croire qu’il s’agisse d’une simple fiction. Hallgrímur Helgason donne littéralement naissance à Herra : elle s’incarne sous nos yeux et ce qu’elle a vu et vécu est d’un réalisme à couper le souffle. Le tout est raconté avec une extrême pudeur, notamment dans les moments les plus difficiles, où le texte atteint l’état de grâce entre poésie et humour. Le travail d’orfèvre du traducteur est à saluer. Au gré des souvenirs d’Herra, des sensations qu’elle a conservées, le récit passe de la légèreté à la noirceur avec une aisance déconcertante. Dans une rentrée littéraire qui semble faire la part belle aux sujets durs qui ne vont pas épargner les sentiments des lecteurs, La femme à 1000° a donné une grosse claque à Federico.

Cela fait deux jours qu’il a achevé la lecture de ce pavé et Herra ne l’a toujours pas quitté, accompagnée par l’histoire de l’Islande et de l’Europe, peu empreintes de gloire.

Si on devait relever un défaut à ce livre (et ce serait bien le seul) c’est d’être Islandais. En effet, Federico a perpétuellement été perdu dans tous les noms propres très exotiques qui ponctuent le texte. Notre ami lapin voit maintenant des trémas partout !

Hallgrímur Helgason, La femme à 1000°, Presses de la Cité, août 2013, 633 p.

Dark island

Un roman anglais de Vita Sackville-West, trauit par Micha Vicha.

noté 4 sur 4

Il suffit de quelques détails pour qu’un roman que vous n’étiez pas du tout sensé acheter atterrisse dans votre bibliothèque. Avec sa jolie couverture et sa typo très soignée, Dark Island a fait les yeux doux à Federico, qui s’est empressé de l’acheter. Le flair de notre ami lapin ne l’a pas trompé : Dark Island est un grand roman.

©LGFEncore une fois, la personne qui était chargée de rédiger la quatrième de couverture s’est un peu emballée et nous sert la moitié d’une intrigue que Federico aurait préféré découvrir tout seul. Seule chose à sauver : la citation de Sandrine Mariette (qui est-ce ?) à propos du livre. Elle présente Dark Island comme étant un roman « avec château et lord, bal et flirts, amour à mort, le tout écrit à l’eau de rosse. » À l’issue de sa lecture, Federico ne peut être plus d’accord et serait tenté de ne rien ajouter. Mais il faut absolument qu’il vous parle de Shirin.

La belle, la fascinante, l’insaisissable Shirin. Placée au centre du roman, on la suit sur quatre décennies et malgré le temps passé à ses côtés, il est impossible de la connaître vraiment. Comme le lecteur, ses proches ne parviendront jamais à percer le mystère qui l’entoure. Elle a le monde à ses pieds mais le seul amour qu’elle connaisse est celui qu’elle porte à l’ïle de Storn, caillou inaccessible, capricieux et sauvage. Shirin est douce, cruelle, maternelle, égoïste, inaccessible, tout cela à la fois. Dark Island n’est pas un roman très long mais sa construction (on retrouve les personnages tous les dix ans) lui donne une densité exempte de détails inutiles. Il s’en dégage une atmosphère teintée de mystère, aussi forte que délicate.

Dark Island, Vita Sackville-West, LGF/Livre de Poche, mars 2013, 325 p.

Moon Palace

 Un roman de Paul Auster, traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf.

© Paul Auster - Actes Sud

4 carottes

Peut-être est-ce parce qu’il l’a lu en premier, mais Moon Palace est (pour le moment) le roman de Paul Auster préféré de Federico.

Dans ce roman, on suit les pas de Marco Stanley Fogg, étudiant new-yorkais orphelin, sans le sous et gros lecteur. Ses pas le conduiront à l’errance dans les allées de Central Park, jusqu’à la demeure du vieil infirme Thomas Effing, en passant par les bras de la charmante Kitty Wu. Le récit de Marco est relayé par d’autres longs récits qui font voyager le lecteur à travers les destins d’autres protagonistes plus ou moins liés au héros. On retrouve les thèmes clés de Paul Auster : le vagabondage, le voyage, la quête d’identité, le hasard…

Cette lecture a un peu été comme une claque pour votre doux lapin : le style parfaitement maîtrisé de l’auteur et les histoires qui se dévoilent avec mystère et limpidité l’ont véritablement charmé. Les énormes paragraphes qui se lisent avec aisance ont englouti Federico dans une lecture captivée. Moon Palace a vraiment été une « lecture englobante », de celles qui vous happent dès les premières lignes et qui vous font tout oublier autour de vous. Un pur plaisir littéraire en somme.

Moon Palace, Paul Auster, Actes Sud, 1993 (version originale parue en 1989), 480 pages

Nord et Sud

Un roman d’Elizabeth Gaskell, traduit de l’anglais par Françoise du Sorbier.

noté 4 sur 4

On entend souvent les gens soupirer d’aise en évoquant le doux souvenir de nuits passées à dévorer un livre qui ne voulait résolument pas se fermer. Cela laisse Federico très pensif : il lui est en effet impossible de poursuivre une lecture, aussi passionnante soit-elle, à partir du moment où son horloge biologique le somme d’aller au dodo. Cela arrive en général avant minuit et se traduit par des grincements inquiétants au niveau de la nuque, des picotements dans les yeux et des lettres qui se mélangent. Malgré son envie de connaître la suite, Federico est donc obligé d’obéir à son petit corps et d’abandonner son livre, qui trépigne jusqu’au lendemain.

Pour maintenir notre lapin en éveil la moitié d’une nuit il faudrait donc du très très lourd, du plus que passionnant, du gros choc littéraire qui donne la fièvre du vendredi soir. Ne cherchez plus, nous avons trouvé. Il lui faut Nord et Sud de Elizabeth Gaskell.

Hier soir, notre ami lapin a repris la lecture de ce roman débuté la veille et croyez le ou non, la nuit fut courte. Pourtant, entre deux larmichettes, Federico s’est souvent dit que le chapitre en cours était le dernier, parce que bon, quand même demain il faut se lever (oui, Federico travaille le samedi). Mais c’était sans compter sur son horloge biologique totalement détraquée par cette nouvelle passion littéraire qui l’a maintenu dans une forme olympienne et lui a ainsi permis de venir à bout de ce chef d’oeuvre de 670 pages.

Federico s’est donc couché dans un improbable état d’excitation à 2 h 00 du matin, ce qui n’est pas sage du tout quand on est un lapin aux gros besoins en sommeil, et vers 2 h 30, son estomac a commencé à s’indigner d’avoir été oublié.

D’un point de vue spirituel, on peut donc considérer que cette lecture a permi à Federico de quitter son corps et d’en oublier les contingences matérielles.

Nous reviendrons plus tard sur le parrallèle qu’on peut (mais qu’on ne doit pas) dresser entre Elizabeth Gaskell et le bouddhisme.

© PointsNord et Sud est un peu l’ancêtre victorien de Bienvenue chez les Cht’is dans le sens où il raconte le choc culturel entre le nord industriel et le sud verdoyant de l’Angleterre du milieu du XIXe siècle. Arrêtons là les comparaisons oiseuses (nous vous rapellons que Federico n’a que trois heures de sommeil à son actif, ce qui n’est pas du tout, mais alors pas du tout suffisant !) et passons à l’histoire. Margaret Hale, fille d’un pasteur anglican, a grandi à Helstone, un charmant village du sud où l’air est pur et les arbres touffus. Cette vie idylique à l’abri des soucis bascule le jour où son père, tourmenté par le doute, décide de quitter son ministère. Il choisit d’aller s’établir comme instituteur à Milton, une ville du nord qui s’est développée grâce aux filatures de coton. Pour Margaret le choc est violent : les gens de Milton et leurs manières un peu rudes la prennent totalement au dépourvu. Elle va néanmoins se lier avec plusieurs personnes. Son amitié se déclare bientôt pour une famille d’ouvriers, les Higgins. Le père, virulent syndicaliste, incarne la lutte entre la main d’oeuvre et les patrons. Par ailleurs, Margaret se voit contrainte de fréquenter le nouvel ami de son père : John Thornton, patron d’usine fier et tenace qui, malgré sa fortune, ne correspond en rien à l’idée que la jeune femme a d’un gentleman. Confrontée à ces deux milieux que rien ne semble pouvoir concilier, Margaret va voir s’éveiller sa conscience sociale. Sa franchise l’entraine alors dans des discussions animées avec Mr Thornton qui lui devient de plus en plus anthipatique. Ce sentiment n’est pas du tout partagé : John tombe bientôt éperduement amoureux de Margaret.

Ce roman pourrait, selon Federico, se résumer d’une autre manière : on peut le voir comme un mélange parfait de certains aspects de Jane Eyre, de Germinal et d’Orgueil et Préjugés.

Le côté Jane Eyre

Margaret est une héroïne de la même trempe que Jane : son naturel, son goût pour les choses simples et sa franchise on fait fondre notre ami lapin. Il s’est ainsi pris d’une grande affection pour cette jeune femme qui se tient toujours droite malgré les malheurs qui l’accablent et la tristesse qui la ronge. L’omniprésence de Dieu dans la vie de Margaret la rapproche également de Jane Eyre : toutes deux agissent dans le respect de leur conscience et de Son jugement.

Le côté Germinal

Elizabeth Gaskell est connue pour avoir choqué la société anglaise à la sortie de ses livres. Son implication sociale et son avant-gardisme étaient en effet très mal vus. Elle prouve avec Nord et Sud à quel point elle connaît bien la vie de ceux qui donnent leur énergie aux usines, qu’ils soient patrons ou empoyés, et son regard sur les conflits sociaux est d’une grands acuité. Si ce livre est présenté avant tout comme une histoire d’amour, il va bien plus loin dans l’étude de la société, ce qui le rend encore plus passionnant.

Le côté Orgueil et Préjugés

Évidemment, comment ne pas voir les similitudes entre la relation Thornton-Margaret et le mythique duo Darcy-Elizabeth ? Les circonstances et les caractères sont bien différents mais le lecteur tremble de la même manière face aux nœuds inextricables de leur histoire d’amour. Les malheurs qui semblent s’acharner sur Margaret on fait couler les larmes sur les joues soyeuses de Federico. Les luttes sociales ont fait frissonné ses moustaches. Mais plus que tout, ce sont les élans de romantisme qu’Elizabeth Gaskell a su faire germer çà et là, qui ont le plus ému notre lapin. Ces moments de grâce font passer l’ouvrage de formidable à magnifique. Concernant le style, Elizabeth Gaskell a fait le choix judicieux de la discrétion. Le narrateur, omniscient, plonge le lecteur au cœur des pensées des personnages, inspirant beaucoup de bienveillance à Federico. A contrario, Jane Austen (à laquelle Federico compte consacrer une série d’articles prochainement) s’impose en tant que conteuse complice et instaure ainsi une distance entre les personnages et le lecteur.

Pour l’anecdote, Federico est actuellement dans une période de boulimie « roman d’amour en jupon exigeant » qui l’a frappé suite à la lecture de plusieurs ouvrages de Jane Austen. Souhaitant trouver des auteurs similaires, notre ami lapin a ainsi découvert l’existence d’Elizabeth Gaskell. Ayant commandé Nord et Sud chez son libraire et n’en pouvant plus d’impatience, il se disait que peut-être il serait déçu. C’est tout le contraire qui a eu lieu : ce livre l’a frappé droit au cœur. Malgré le fait qu’il connaissait en partie le fil de l’intrigue (merci Internet), Federico n’a pu abandonner sa lecture que lorsqu’il y était absolument, affreusement obligé et il a été transporté par un tourbillon d’émotions tel qu’il n’en avait pas connu depuis Jane Eyre. Nord et Sud est donc devenu, en l’espace de deux jours, l’un des livres les plus aimés par notre ami lapin.

Pour fêter ça, Federico vient de vous livrer un long et maladroit article (la fatigue le rend affreusement bavard), souhaitant de toutes ses oreilles vous avoir donné envie de découvrir ce trésor littéraire.

Une prochaine fois, il vous parlera de l’adaptation BBC de Nord et Sud, avec le chatoyant Richard Armitage (qui quand il n’est pas nain, interprète des grands bruns ténébreux). Federico ne l’a pas encore vu et, il ne va pas vous le cacher, il a un peu peur…

Elizabeth Gaskell, Nord et Sud, première parution (hors feuilleton) en 1855. L’édition que Federico a dans sa bibliothèque est la suivante : Points, 2010, 673 p. Traduction de Françoise du Sorbier.

Si par hasard quelqu’un connaît la date de la première parution française de l’ouvrage, Federico serait très curieux de la connaître. Merci et bonne nuit.

Anima

Un roman de Wajdi Mouawad.

4 carottes

Fermez les yeux. Imaginez que vous êtes dans un lieu paisible. Vous vous sentez en sécurité. Vous êtes bieeeen. Laissez-vous guider par la voix de votre ami lapin.

Dans quelques instants, vous allez vous lever et vous rendre chez votre libraire favori. Vous y ferez l’acquisition, non pas d’un prix Goncourt dont vous ignorez le titre, mais d’un livre absolument époustouflant : Anima de Wajdi Mouawad.

Réveillez vous.

Cette petite séance d’hypnose est la solution qui s’est imposée à Federico pour vous convaincre de lire l’ouvrage qui a serré son petit estomac et bouleversé son petit esprit. Ne se sentant pas assez brillantissime pour être à la hauteur d’un tel chef d’œuvre (appelons un chat un chat), Federico a préféré la manipulation cérébrale à un véritable article pour en faire la promotion.

Si vous êtes curieux, que vous aimez les expériences littéraires et que vous n’avez pas peur des mots qui bousculent, ne passez surtout pas à côté de ce livre.

Wajdi Mouawad, Anima, Actes Sud, septembre 2012, 400 p.

Les apparences

Un roman policier de Gillian Flynn, traduit de l’anglais par Héloïse Hesquié.

Autant vous le dire tout de suite : il n’y a pas grand chose à dire sur le livre de Gillian Flynn.

Ce serait en effet criminel de révéler l’intrigue de cet hallucinant polar ! On peut juste dire que l’histoire de ce roman fort bien nommé commence le jour où Nick rentre chez lui et découvre la maison sans dessus dessous. Détail supplémentaire : sa femme, Amy, a disparu. Cet événement perturbateur est tout d’abord prétexte à une dissection sans complaisance de la vie de couple. Pendant ce temps, l’auteur en profite pour bâtir le labyrinthe dans lequel elle prévoit de nous embarquer. Et puis soudain, paf ! le roman bascule dans le délire paranoïaque et entraîne tout le monde avec lui : les personnages et Federico, qui déjà ravi, continue de se faire mener par le bout du museau !

Mené d’une main de maître, l’intrigue déroule tranquillement ses rebondissements et ménage une délectable tension. Federico s’est régalé à la lecture de ce roman qui allie une chronique sociale pertinente et un thriller psychologique implacable.

Intelligent. Original. Surprenant. Tordu.

Génial.

Gillian Flyn, Les Apparences, Sonatine, août 2012, 400 p., 21,30 €.

Lignes de faille

Un roman de Nancy Huston.

Federico est tombé par hasard sur ce livre, emprunté dans la bibliothèque d’une maison de passage. Bien lui en a pris de poser la papatte sur ce roman singulier qui alterne les quatre voix d’une même famille.

Attention, c’est un peu compliqué : le roman est découpé en quatre parties retraçant chacune les récits de Sol, Randall, Sadie et Kristina, enfants âgés de six ans, chacun l’enfant du suivant… On commence donc par Solomon, fils de Randall, petit-fils de Sadie et arrière-petit-fils de Kristina avec qui l’on termine le livre. Capitché ?

Le début de l’histoire (qui en est aussi la fin car elle est la plus récente chronologiquement), se déroule à travers les yeux de Sol, jeune garçon de la côte ouest américaine. Le discours de cet enfant-roi de six ans, adepte des recoins sordides du net et fier supporter du président Bush, est particulièrement dérangeant et malsain, mais c’est au fond ce qui interpelle et accroche le lecteur qui découvre au fur et à mesure les histoires de la famille, entre non-dits et rancunes passées. Vient ensuite le récit de Randall qui doit quitter son enfance new-yorkaise pour Haïfa, en Israël, et où sa mère Sadie se consacre aux recherches sur le passé de sa mère Kristina. Puis c’est le tour de Sadie, fillette mal dans sa peau élevée à Toronto par ses grands-parents, en quête de la reconnaissance de sa mère Kristina qui entame une carrière de chanteuse sous le nom d’Erra. Enfin, c’est l’enfance de la jeune et jolie Kristina, dans l’Allemagne de 1945, qui boucle le récit.

Les personnages de Lignes de faille côtoient donc différentes facettes de l’Histoire, celle de la défaite allemande à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le conflit israëlo-palestinien ainsi que la guerre en Irak. Mais c’est davantage sur le ressenti des enfants, malmenés de villes en villes, de continents en continents, et sur le sentiment de filiation que l’auteur centre le roman. Car, avec le point de vue interne de jeunes yeux de six ans, les actions des adultes sont brutes et les récits sincères, voire poignants dans les cas de Sadie et Kristina. C’est en effet un de ces livres qu’on n’oublie pas, que l’on ressasse longtemps après l’avoir refermé et reposé sur l’étagère de la petite bibliothèque dans cette maison déjà loin.

Lignes de faille, Nancy Huston, Actes Sud, 2006 (prix Femina 2006), 488 pages