Minnow

Un roman de James E. McTeer II, traduit de l’anglais (États-Unis) par Virginie Buhl.

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Il y quelques années, Federico avait connu de grands émois littéraires en lisant Le Voyage de Robey Childs, roman d’apprentissage qui l’avait plongé dans le tumulte de la guerre de Sécession. Minnow reprend les mêmes codes que le livre de Robert Olmstead : un enfant qui part pour un voyage dans le but de sauver son père et au cours duquel il va perdre son innocence mais découvrir en lui des ressources insoupçonnées ; la présence d’un animal hors du commun qui accompagne le héros et l’omniprésence de la violence des adultes.

Comment évoquer l’expérience de lecture que Federico a connue avec ce livre maîtrisé de bout en bout ?

minnowNotre ami lapin a été emporté dès les premières lignes de ce roman où, au début du siècle dernier, le jeune Minnow (« fretin » en anglais, sympa le nom) est envoyé par sa mère quérir un remède pour son père gravement malade. Cette simple commission va se transformer en odyssée quand, à la suite de sa rencontre avec le médecin vaudou docteur Crow, Minnow s’embarque dans un dangereux périple au cœur des bayous de la Caroline du Sud. Crow lui a promis un remède à la condition que l’enfant lui rapporte de la terre provenant de la tombe de Sorry George, sorcier vaudou maléfique dont l’âme mauvaise et tourmentée hante toujours la région.

L’auteur décrit à merveille l’atmosphère électrique des lieux traversés par Minnow. Évidemment, on ne fait pas un bon conte initiatique sans épreuves et celles qui attendent Minnow, tapies dans l’ombre de la mangrove, sont très bien mises en scène. Qu’il affronte la cruauté des hommes, la gueule mortelle d’un crocodile ou les terrifiants esprits de la mangrove, la tension est palpable et a fait s’accélérer le rythme cardiaque de notre ami lapin ! Le héros et le lecteur évoluent en permanence sur un fil tendu entre le réel et le monde invisible des esprits, si bien que les deux finissent par ne faire plus qu’un pour créer une atmosphère unique et magique. Béat face à la maîtrise de l’écriture, Federico a traversé les moments de grâce (le banquet sur la plage, superbe passage qui redonne foi en l’humanité… et en la nourriture !) et d’angoisse avec un égal enthousiasme.

Par dessus tout, c’est la constance de Minnow qui a ému Federico. Malgré les coups (très) durs qu’il affronte et qu’importe son jeune âge, l’enfant ne perd jamais de vue son objectif : ramener le remède pour son père, quel qu’en soit le prix. Il n’a rien d’un héros sans peur, il est assez chétif et pas particulièrement brillant, mais son obstination force le respect.

Les derniers chapitres secouent le lecteur sans ménagement. Si la violence est présente dans tout l’ouvrage, elle déferle à la fin du livre et a vraiment laissé Federico chancelant. Malgré tout, il s’est senti très apaisé quand il a refermé l’ouvrage. Et c’est là qu’il s’est passé pour notre ami lapin quelque chose de pas commun et de difficile à décrire : Federico avait la certitude que l’histoire n’aurait pas pu se terminer d’une autre manière, comme si c’était une évidence. Votre chroniqueur a alors eu une impression inédite : celle d’avoir lu le dernier livre du monde. Que rien ne pourrait supplanter cette lecture. Minnow n’est certainement pas le plus grand roman de tous les temps, mais Federico l’a vécu avec une telle intensité que même plusieurs mois après, il peine a prendre les choses avec recul. Promis juré, il n’était sous l’emprise d’aucune drogue à ce moment ! Cela tient peut-être à l’étourdissement provoqué par ce voyage fascinant en terre vaudou, à la fois délire fiévreux, rêve et cauchemar.

Une chose est sûre, Minnow, ce n’est pas du menu fretin ! (Ou comment clore un article intense sur une blague au ras des pâquerettes…)

James E. McTeer II, trad. Virginie Buhl, Minnow, Éditions du sous-sol, août 2016, 236 p.

La prisonnière des Sargasses

Un roman de Jean Rhys, traduit de l’anglais par Yvonne Davet.

4 carottes

Cela faisait longtemps que Federico voulait lire La prisonnière des Sargasses, qui est en fait une sorte de préquelle de Jane Eyre, le fabuleux roman de Charlotte Brontë. C’est Jean Rhys, une écrivaine britannico-créole ayant notamment vécu à Paris, qui a écrit ce très beau roman en 1966.

(Attention Federico parle beaucoup de Jane Eyre dans cette chronique, rafraichissez-vous la mémoire ici pour savoir pourquoi ce roman est cher à son cœur. Mais rassurez-vous, il n’est pas indispensable de l’avoir lu pour apprécier celui-ci.)

La prisonnière des Sargasses se déroule dans les Antilles, avant l’action de Jane Eyre. La jeune Antoinette Cosway est la fille d’un vieil esclavagiste, décédé depuis peu, et de sa jeune épouse, Annette. Son enfance sur le domaine jamaïcain n’est pas très joyeuse, marquée par l’hostilité des anciens esclaves et le rejet de sa mère qui lui préfère son petit frère handicapé et qui se remarie avec Mr Mason.

la prisonnière des Sargasses

Voici une couverture plus jolie que celle de l’exemplaire lu par Federico. En prime vous avez le très beau titre de la version originale !

Jeune femme, Antoinette épouse un gentleman anglais. La véracité des sentiments de chacun est un peu floue (autant pour eux que pour le lecteur), surtout que le jeune homme n’a pas les yeux en face des trous car il ne s’acclimate pas du tout aux terres tropicales, un virus du coin l’ayant laissé complètement déphasé. Quoi qu’il en soit sait-on que son mariage est fortement orienté par son père et son frère qui voient dans cette alliance dans les colonies une opportunité financière. Il s’agit de Mr Rochester (le fameux), mais il n’est jamais nommé ; la seconde partie du roman est racontée de son point de vue, c’est donc avec lui que l’on suit les débuts d’un mariage qui ne va jamais devenir heureux.

Notre ami lapin a ressenti comme un stress et un inconfort latent dans tout le roman, que ce soit dans les jeunes années d’Antoinette ou dans sa lune de miel assez catastrophique. Federico s’est attaché à ce personnage qu’il aurait aimé prendre dans ses bras pour le réconforter et lui donner l’amour que tout un chacun mérite ; on s’attriste donc devant ce tourment incessant qui semble être sa destinée, se demandant d’où la folie prend racine, se demandant si elle ne s’insinuerait pas en elle par le biais de l’indifférence et la cruauté des personnes qui l’entourent. Antoinette semble être un fardeau pour tous ceux qui ont croisé sa route : sa mère, son beau-père, sa tante, son mari, ses domestiques… On dirait que personne ne l’a jamais véritablement regardée comme une personne à part entière, et donc aimé, mis à part peut-être sa nourrice, Christophine.

Federico lit rarement des ouvrages « inspiré de », qui surfent sur la vague d’un succès pour faire le sien. La prisonnière des Sargasses ne se range absolument pas dans cette catégorie ; c’est un roman à part entière, qui incarne scrupuleusement bien l’esprit, les personnages et la certaine noirceur de l’œuvre de Charlotte Brontë, tout en les faisant siens et en leur donnant une autre âme, plus triste, nostalgique et angoissante. Dans Jane Eyre, l’histoire d’Antoinette nous est racontée par Mr Rochester, qui n’est pas neutre évidemment. C’est donc une autre version qui nous est donnée dans ce livre, et elle est beaucoup plus convaincante. Ce roman détient également son propre sujet, celui de la démence ; il remet grandement en question la simple hérédité de la maladie et montre comment l’environnement et les personnes peuvent être les outils saillants menant l’esprit à la psychose.

Ce roman est un texte beau, inspirant et envoutant ; on y ressent pleinement l’isolement et la presque irréalité dans laquelle vivent les personnages. Federico était avec eux sur ce lopin de terre antillais, flairant les fleurs tropicales en même temps que ce danger imminent qui semble s’insinuer partout, et qui explose tantôt violemment, tantôt insidieusement…

Irrémédiablement, la plume de Jean Rhys a piqué l’intérêt de notre ami lapin, tout comme sa vision de la condition féminine. C’est une auteure qu’il ira consulter de nouveau, c’est certain.

La prisonnière des Sargasses, Jean Rhys, 1966, « L’imaginaire », Gallimard, 252 pages

BONUS : le procès de Mr Rochester

La lecture de La prisonnière des Sargasses, puis le revisionage d’une adaptation de Jane Eyre (celle avec Charlotte Gainsbourg), ont jeté à la face de Federico les travers du personnage masculin clé de ces deux romans : Mr Rochester. Il n’y avait pas beaucoup fait attention jusqu’ici, mais en fait ce personnage est assez méprisable aux yeux de notre ami lapin. Voici donc son mini-procès.

Federico va essayer de rester poli, mais Mr Rochester est en fait un bel enfoiré. Un homme fier, misanthrope, aigri, mal aimé par sa famille et qui reproduit cette dureté sur sa jeune épouse. Si pour l’excuser on pourrait relever que l’air des Antilles ne lui fait pas de bien et affecte un peu son jugement, cela ne l’excuse pas du tout de son comportement. Car en ayant peur de la folie de la mère, il va lui-même arroser la graine qui pointait à peine chez Antoinette : en l’ignorant, la méprisant, la trompant, ne l’appelant pas par son prénom, bref, en se comportant comme un beau salaud égoïste et phallocrate, méfiant envers les femmes qu’il voit comme des hystériques, des manipulatrices ou des beaux objets (que ce soit Antoinette, Annette, Christophine et les autres domestiques dans La prisonnière, mais aussi Miss Ingram, la jeune Adèle et sa mère dans Jane Eyre). Notre chère Jane semble avoir trouvé grâce à ses yeux, certainement en raison de toutes ses qualités, mais aussi de sa très forte personnalité et de son indépendance sans failles. Elle aussi est droite et fière, finalement.

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Qu’est-ce qu’il est pénible comme garçon !

Mais revenons à Antoinette. Alors que dans Jane Eyre, elle est perçue comme le boulet qui empêche l’homme de vivre pleinement ses désirs, dans La prisonnière des Sargasses Mr Rochester est vraiment la pire chose qui soit arrivée à Antoinette (et elle en a eu, des choses pas sympas). Dans les deux romans, il est un bourreau qui se place en victime. Cet homme est un tortionnaire : il harcèle son épouse et l’enferme dans la tour d’un château froid et lugubre pendant 9 ans, rappelons-le ; pas étonnant qu’elle perde un peu la boule ! Mr Rochester incarne à merveille le rôle du maître et du patriarche omnipotent à qui rien ne doit résister. C’est ce qui rend le personnage de Jane Eyre merveilleusement noble, riche et puissant, car elle se confronte à cet homme, l’apprivoise et le vainc, malheureusement au détriment de la pauvre Antoinette.

Une famille délicieuse

Un roman de Willa Marsh, traduit de l’anglais par Eric McComber.

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famille délicieuseNest et sa sœur aînée Mina vivent leurs vieux jours dans la maison de famille à Ottercombe, en Cornouailles. Ces deux vieilles dames se sont construit un cocon fait de l’affection qu’elles se portent et de petites habitudes. L’arrivée de leur grande sœur va bouleverser leur équilibre : Georgie perd la tête et doit vivre chez elles quelques semaines avant son entrée dans un établissement spécialisé. Complètement déboussolée, Georgie ressasse le passé et, en quelques remarques, laisse croire à ses sœurs qu’elle pourrait bien dévoiler de lointains secrets de famille. Mais comment savoir ce qu’elle sait réellement ? Comment démêler les souvenirs et le délire ? Pour conjurer leur inquiétude, Mina et Nest se plongent dans leurs souvenirs et tentent de se préparer à voir la vérité ressurgir.

Willa Marsh est une auteure anglaise super sympa. En effet, elle ne connaît pas Federico mais elle a écrit un livre rien que pour lui. À l’intérieur elle a mis les magnifiques paysages des Cornouailles, une vieille maison et son jardin, une famille attachante et les secrets qui vont avec. Elle a enrobé cela d’une foultitude de détails insignifiants mais essentiels sur le thé, le feu de cheminée, les fleurs, le soleil et tous les gestes du quotidien qui – tels les ingrédients d’une recette magique – donnent corps et vie au livre.

En parlant de sa sœur Mina, Nest dit qu’elle « était parvenue à tisser les évènements du passé pour en faire une vaste tapisserie, cousant soigneusement chaque partie de manière à ce que les personnages se dégagent, hauts en couleur, passionnants, devant le décor lumineux et familier de la baie et de la mer, ou en mouvement dans la vieille maison, comme si c’était hier. » En lisant cela, Federico a aussitôt pensé que cette description collait parfaitement au talent déployé par Willa Marsh dans ce roman qui l’a totalement ravi. Notre ami lapin a non seulement pris un grand plaisir à le lire, mais une fois terminée, sa lecture a laissé place à une douce nostalgie, comme celle qu’on ressent après des vacances ou un voyage particulièrement agréables.

Après ce plaisant séjour à Ottercombe, Federico n’a qu’une hâte : repartir avec Willa Marsh Tour !

Willa Marsh, trad. Eric McComber, Une famille délicieuse, J’ai Lu, mars 2016, 414 p.

 

La fiancée américaine

Un roman d’Éric Dupont.

4 carottes

Federico va enfin vous parler de ce pavé formidablement cool qu’est La fiancée américaine.

Cela lui a pris du temps avant de se lancer, car il ne savait pas comment mettre des mots sur cette lecture. De toute façon, il sera plus juste de se faire une idée de ce roman en le lisant. Ne vous fiez pas à la quatrième de couverture, qui est étrangement à côté de la plaque !

La fiancée américaine est un roman comme Federico les aime : des histoires en veux-tu en voilà, qui amusent, indignent, attristent, questionnent, émeuvent le lecteur, mais aussi des personnages pas piqués des vers qui évitent les stéréotypes, des pérégrinations de par le globe qui font voyager dans la tête, et enfin un style d’écriture solide couplé à un plaisir de la langue évident de la part de l’auteur.

la fiancée américaineEn gros, La fiancée américaine parle des descendants successifs de Madeleine l’américaine, une cousine éloignée que l’on a fait venir des États-Unis en 1918 pour épouser le jeune Louis-Benjamin Lamontagne dans le village québécois de Rivière-du-Loup (à cause qu’elle s’appelait Madeleine, parce que dans la famille on n’épouse que des Madeleine, c’est comme ça). Mais cette fiancée yankee n’est la vedette que du premier chapitre de ces 750 pages, et c’est davantage les générations suivantes dont l’on va suivre les pas : son fils, Louis Lamontagne, homme-fort surnommé le Cheval Lamontagne ; sa petite-fille Madeleine, aux sentiments insondables et l’ambition implacable ; et ses deux-arrières petits-fils, Gabriel et Michel, qui vont s’envoyer des lettres entre Rome et Berlin pendant un bon quart du bouquin. Ajoutons-leur Madeleine la « Mére », qui va traverser le siècle avec la fidèle sœur Marie-de-l’Eucharistie, ainsi qu’une Magdalena allemande et une touchante Solange, la petite voisine qui va se faire ombre des Lamontagne.

Truffé d’univers variés, La fiancée américaine a fait trembler notre ami lapin sous les remous tragiques de la débâcle allemande de 1945, transpirer au rythme de cours de gym musclés à Toronto et vibrer sous la mélodie persistante de l’opéra fellinien Tosca. Cette lecture se rappelle à lui comme un chemin pavé de petites croix en pendentif, de flèches perdues dans les nuages et de rumeurs qui montent et descendent allégrement la rue principale d’une petite bourgade au bord du fleuve.

Ouais, c’est pas très clair… parce qu’il faut lire le livre !

Vous l’aurez compris, tout s’éparpille à droite à gauche. Federico s’est trouvé face à un gigantesque puzzle dont il connait toutes les pièces mais qu’il aurait bien du mal à assembler parfaitement. À la fin, l’œuvre est belle et ressemble à quelque chose de tangible, foisonnant et furieusement sympatoche. De sacrées bonnes histoires lui ont été contées là !

Éric Dupont, La Fiancée américaine, Marchand de feuilles, 2012, 748 pages

Blast

Une bande dessinée en quatre tomes de Manu Larcenet.

4 carottes

Federico a failli ne jamais écrire cette critique.

Encore maintenant, à l’heure où il écrit ces lignes, rien ne peut affirmer qu’il cliquera un jour sur « Publier ». (MàJ : finalement oui)

Car depuis qu’il a fini la lecture de la fameuse série de Manu Larcenet, le temps a filé, la première ébauche de critique s’est perdue… Mais Blast est resté ; notre ami lapin ne pouvait envisager de ne pas parler de cette bande dessinée, c’est pourquoi il tente un nouvel essai.

Car il s’agit d’une œuvre tout de même impressionnante et pas banale. Et aussi très belle ; Federico aime beaucoup le dessin de Larcenet dans ses dernières publications, plus adultes. Les forêts sombres, les rivières, les oiseaux et autres animaux… C’est une vraie claque picturale, Federico aimerait être aussi doué.

blast

Dans Blast, on trouve donc la nature, plutôt belle et sauvage, mais surtout la folie, la violence, la tristesse des hommes. (youpi) Au centre de cette fresque sombre et dure, il y a Polza Mancini, un colosse obèse qui, après le décès de son père, laisse derrière lui son travail, sa femme, sa vie, pour errer dans les campagnes en quête d’une existence simple, mais surtout à la recherche du blast.

Ce qu’il appelle « blast », c’est cet état de transe causé par un vif choc émotionnel (ou plus simplement par des substances très illicites non conseillées par votre pharmacien) où tout devient perfection et extase, comme le rêve éveillé de la beauté et la vérité pure ; le tout sous l’égide des massifs moaï, les statues de l’Île de Paques… un chouette bad trip quoi !

Le hic, c’est que Mancini est présentement arrêté et interrogé par deux policiers ; parce que Carole est entre la vie et la mort. Mais qui est Carole ? Pourquoi les flics sont-ils aussi durs avec leur suspect qui a l’air doux comme un agneau ? Mancini ne veut pas se prêter au jeu des questions-réponses, il veut mener la danse. Il se lance alors dans le récit de son histoire, troublante, particulière, terrible.

Blast remue un peu, beaucoup. D’ode au vagabondage dans ses débuts, le récit a des airs de thriller dans son dénouement, lui faisant prendre une tournure un peu plus classique mais au combien déstabilisante. Peuplée de personnages marginaux, l’histoire laisse entrapercevoir tout un monde en rupture… A-t-on plus à craindre de l’inhospitalité des hommes ou de la nature ?

Manu Larcenet, Blast, 4 tomes : Grasse carcasse (2009), L’Apocalypse selon Saint Jacky (2011), La Tête la première (2012), Pourvu que les bouddhistes se trompent (2014), Dargaud

Nous étions animales

Un roman de Emma Jane Unsworth, traduit de l’anglais par Laura Contartese.

4 carottes

C’est l’histoire de deux trentenaires de Manchester qui ont la fête dans le sang : reines de la nuit, elles abusent de tous les plaisirs que celle-ci leur offre (alcool, drogue, sexe). Quand le jour se lève, le tableau est beaucoup moins éclatant, entre problèmes de famille, job minable et exigences de la vie de couple. Bref, la gueule de bois dans tous les sens du terme. Laura et Tyler vivent ensemble et leur amitié est fusionnelle. Bras dessus, bras dessous, elle s’acheminent en zig-zag vers un âge adulte qui est loin de les faire rêver. Bientôt, Laura va se marier et cela risque de bien bousculer le désordre de leur existence.

nous etions animalesFederico a commencé Nous sommes animales parce qu’il avait une heure à tuer et que ça à lire. Ensuite, tout s’est enchaîné sans qu’il s’en rende compte et il a dévoré ce livre en deux jours. Vraiment, la vie fait bien les choses car en temps normal notre ami lapin n’aurait probablement pas ouvert cet ouvrage dont le résumé sus-mentionné lui évoquait plutôt Sex and the City, c’est-à-dire pas vraiment sa tasse de thé.

Et pourtant, en lisant ce livre, Federico a éprouvé un sentiment qu’il n’avait pas connu depuis trop longtemps : un attachement instantané et définitif à l’égard de personnages franchement caractériels qui accumulent les décisions douteuses mais dont l’énergie est communicative. Laura et Tyler, les héroïnes de ce roman rejoignent ainsi le panthéon des personnages qui ont laissé leur empreinte dans la vie de lecteur de Federico. On n’a pas besoin de s’identifier à ces deux filles un peu folles et totalement perdues : il suffit de lire pour qu’elles prennent vie. Laura rêve de devenir écrivain, est passionnée de poésie et Tyler a longuement étudié la littérature. Nous avons donc affaire à deux héroïnes ne mâchant pas leurs mots qui nous régalent, quel que soit leur taux d’alcoolémie, de dialogues existentiels assez brillants. L’auteur profite de quelques descriptions paysagères pour ravir Federico avec des passages comme celui-ci : « Un couvercle de nuages en plastique enfermait la ville dans un rêve contrarié ». Ce genre de texte fait toujours des étincelles dans le cerveau de votre chroniqueur !

L’auteur mène son histoire de façon totalement décomplexée et ne laisse pas de temps mort au lecteur. La fin, que Federico attendait avec appréhension (oui, il est méfiant l’ami lapin) est à la hauteur du reste et vient conclure cette belle chronique d’une jeunesse cultivée et consciente de ses capacités qui végète dans une sorte de purgatoire de la médiocrité imposé par ses aînés. Alors, si vous avez entre 20 et 30 ans, que vous abusiez ou pas de fluides en tous genres, il est fort probable que vous trouviez un peu de vos doutes et vos colères chez Laura et Tyler.

La première de couverture (dont l’illustration est bien dérangeante) qualifie l’amitié de Laura et Tyler de « renversante ». Pour Federico, cela s’applique à l’ensemble du livre.

Emma Jane Unsworth, trad. Laura Contartese, Nous étions animales, Fleuve éditions, février 2016, 316 p.

Testament à l’anglaise

Un roman de Jonathan Coe, traduit de l’anglais par Jean Pavans.

4 carottes

C’est après des centaines de page de lecture intensive que Federico a réalisé qu’il tenait entre les mains un bouquin à 4 carottes ; cette constatation l’a mis dans un état de chouette bonheur. La vie est faite de plaisirs simples.

C’était l’aphorisme du jour.

Federico a découvert cet auteur britannique l’année dernière avec La Pluie avant qu’elle tombe, une belle histoire de femmes ballotées par la vie. Lorsqu’il a vu Testament à l’anglaise sur les rayonnages de la bibliothèque de son quartier, il n’a pas pu résister, même si une pile de romans et BD l’attendait déjà chez lui…

Tout au long de sa lecture, notre ami lapin se disait : « C’est tellement anglais ! »

Really: les personnages, la façon dont ils sont décrits, les situations dans lesquelles ils se mettent, l’univers dans lequel ils évoluent, mais surtout l’humour, tout cela rayonne des mille feux de l’Angleterre contemporaine ! Parfumé aux Dix petits nègres d’Agatha Christie, Testament à l’anglaise est aussi une fable sociale (british alert), teintée ça et là de cynisme politique (british alert) et d’absurde à la Monty Python (british alert). À ce que Federico entende l’accent des personnages de ses séries britanniques favorites dans les pages de la traduction française, il n’y a qu’un pas…

Mais de quoi ça cause ?

IMG_0127Il y a deux héros dans cette histoire.

D’un côté Michael Owen, un quarantenaire qui fut un écrivain prometteur avant de s’enfermer chez lui pendant presque 8 ans à déprimer et jouer avec son lecteur VHS.

De l’autre côté la riche famille Winshaw, une lignée de crapules toutes plus crapuleuses les unes que les autres. Alors que les ancêtres ont construit leur fortune loin du concept de l’humanisme (esclavage bonjour), la ribambelle de cousins répand son aura perverse au cours des années 1960 à 1990 grâce aux lieux de pouvoir et de responsabilités qu’ils infestent. Michael Owen se trouve mêlé à cette mauvaise engeance lorsque la vieille et folle tante Tabitha Winshaw commande la rédaction d’un ouvrage sur l’histoire de sa famille. Et c’est lui qui s’y colle.

Federico a été ému (il arrive des choses terribles à des personnages adorables), Federico a ri (surtout la scène dans le métro londonien, mon dieu que c’était juste et drôle !), Federico a été révolté. Sur ce dernier point, la faute en revient aux Winshaw, mais en quoi sont-ils si détestables ? L’un œuvre dans les finances, son frangin dans le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher, leur cousin dans le traffic d’armes, leur cousine dans l’élevage intensif et l’alimentation industrielle, et les deux plus jeunes sévissent dans le milieu mondain des galeries et des tabloïds, nivelant par le bas l’art et les médias.

Au premier abord, notre ami lapin a été déstabilisé par ces personnages très caricaturaux, mais c’est encore un des côtés british du roman ; la caricature permet de prendre de la distance avec leur odieuse ignominie dépourvue de toute subtilité, et d’en rire (ou de grincer les dents, au choix). En fait, Testament à l’anglaise incarne à la perfection le genre littéraire de la satire, avec ses personnages tournés en ridicule. Ici, ironie et intelligence font front commun contre les années de thatchérisme, permettant à notre ami lapin de prendre du recul sur les changements sociétaux dus au « progrès » et aux politiques qui ont été opérées pendant ces dizaines d’années clés. De quoi remettre les pendules à l’heure, et ça ne vaudrait pas forcément que pour l’Angleterre…

Mais Federico tient à souligner que si Testament à l’anglaise est bel et bien une satire, le livre demeure très romanesque, en plus d’être très bien écrit et rondement mené. Il s’est beaucoup attaché à Michael Owen (malgré son rôle de looser asocial) ainsi qu’à sa voisine Fiona, qui se débattent tous deux tant bien que mal dans ce monde qui part en cacahuète. Enfin, notre ami lapin rappelle qu’il y a un côté policier à toute cette histoire (il a oublié de le mentionner en fait…), car il y a un meurtre et des mystères à élucider, avec des chapitres finaux qui atteignent le paroxysme de la réécriture-hommage du whodunit d’Agatha Christie.

En fait, Jonathan Coe noie le poisson dans son livre, il y a tellement de choses et Federico n’en a évoqué que la moitié ! Car il peut préciser que l’auteur alterne les points de vues narratifs, joue avec la chronologie, et ce avec une simplicité stylistique déconcertante permettant une lecture incroyablement aisée. Il peut également ajouter que Testament à l’anglaise parle d’amour et de sensualité, de littérature, de cinéma et de peinture, de manoir anglais perdu dans les landes, de sorties à la mer et de restaurants chinois, de l’enfance, du mariage, de la maladie et de la mort…

Franchement, Federico est époustouflé, chapeau bas !

Jonathan Coe, Testament à l’anglais, Gallimard, 1995, 682 pages

Le Silmarillon

Un roman de J. R. R. Tolkien, traduit de l’anglais par Pierre Alien.

4 carottes

Cet été, sur un bateau voguant dans un chenal rempli d’îles, de sapins et de baleines, Federico a lu Le Silmarillon. Des histoires d’elfes qui chantent, vivent dans les bois et font la guerre.

Au premier abord, le récit que nous fait Tolkien du dieu créateur et des anges qui font des vocalises pour donner forme au monde, n’était pas des plus passionnant et un peu trop vaporeusement perché pour notre ami lapin… Mais une fois que les elfes débarquent sur ce monde nouvellement créé, beaux et purs, et que le super-méchant suprême, Morgoth, ange déchu, y met son petit grain de sable, ça envoie du lourd ! Les elfes *breaking news!* ne sont pas si parfaits : prétentieux et égocentristes, ça ne s’arrange pas lorsqu’ils sont pervertis par le grand démon du mal. Piquant la mouche lorsque Morgoth leur vole leur joujou (les Silmarils, joyaux contenant la lumière des Deux Arbres de Valinor, en gros la beauté pure), ils massacrent alors leurs propres frères et foutent un gros bordel aux quatre coins du monde, engendrant des guerres à répétition pour les millénaires à venir. Merci les elfes.

imageDans le Silmarillon, ça parle aussi des nains, trop succinctement au goût de notre ami lapin, et surtout des hommes. Les elfes ont un peu trop dédaignés les hommes à leur arrivée, du coup Morgoth a eu le champ libre pour salir leur innocence et confondre leur destinée. Mais il demeure des lignées d’hommes nobles, puissant et courageux qui ont combattu le mal avec force tout en contant fleurette aux belles elfes, et le Silmarillon nous fait aussi le récit de ceux-là. Federico a donc savouré le chant de Beren et Lúthien, unis pour le meilleur et le pire, ainsi que la triste épopée de Hurin et ses enfants.

Pour finir, il tisse les grandes lignes de la création des anneaux de pouvoir et la fameuse guerre de l’Anneau. Ça parle de la fameuse Númenor, Sauron est le nouveaux super-vilain, les orcs se multiplient et les trahisons aussi, les elfes commencent à se laver les mains de tout ce boxon et repartent vers l’est chez leurs amis les anges. C’est le début de l’ère des hommes et la fin du Silmarillon.

Cette replongée dans l’œuvre de Tolkien a grandement mis en relief l’univers de la Terre du Milieu, racontant une partie du background de ce que Federico ne connaissait qu’à travers Le Seigneur des Anneaux et Bilbo le hobbit. Ce génie a quand même dû bien s’amuser à inventer tout ça, et on ne le remerciera jamais assez de nous avoir livré le fruit de son imagination débordante. Que ferait-on aujourd’hui sans Frodon, Gandalf et les autres ?

J. R. R. Tolkien, Le Silmarillon, Pocket, 482 pages

Marathon critique : Federico se souvient-1

Pour Federico, la meilleure des lectures est intemporelle. Un bon livre, on s’en souvient looongtemps !

Ben oui, ce n’est pas parce qu’on a lu un livre il y a 10 ans qu’il ne sert plus à rien d’en parler, bien au contraire : si on y pense encore, c’est qu’il y a bien une raison ! C’est pourquoi notre ami lapin vous propose une nouvelle série de Marathons critiques : le « Federico se souvient ». Comme il aime faire d’une pierre deux coups, il se servira aussi de ces marathons pour rattraper son retard, et parler de livres lus il y a seulement 1 ou 2 ans et qui ont loupé le coche de la critique conejienne. Notre ami lapin est curieux de voir ce qu’il peut ressortir d’une lecture qui n’est plus toute fraîche, donc n’attendez pas une analyse détaillée !

S’il prend la peine de ressortir ces souvenirs de lecture du placard, c’est bien parce qu’elles en valent le coup, donc ce sont des livres 3 ou 4 carottes, enjoy !

L’Ombre du vent

ombreduvent4 carottes

C’était l’hiver dernier, ou celui d’avant, il ne sait plus… En tout cas, Federico se souvient bien d’avoir dévoré ce roman dans le RER, dans le TGV, et même en covoiturage ! Malgré les bruits et les ressauts des transports, il n’a eu aucun soucis à se plonger dans l’histoire de Daniel Sempere et du mystérieux écrivain Julian Carax. L’Ombre du vent, ça cause d’émois littéraires, de soubresauts de l’histoire, de déchéance familiale, d’amours maudits ou heureux, bref, une grande fresque jouissive rehaussée de personnages hauts en couleur, la joie du lecteur !

La pluie avant qu’elle tombe

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Voilà une belle histoire qui a fait passer un très bon moment à Federico lors d’une rentrée automnale, ça collait bien avec le titre tiens ! Avant de mourrir, la tante Rosamund a enregistré ses souvenirs sur des cassettes audios qu’elle destine à Imogen. Mais la jeune fille est introuvable, c’est donc sa nièce Gill et ses filles qui écoutent les confessions de Rosamund. Cette dernière prend le parti de décrire des photos soigneusement sélectionnées et dévoile les histoires de famille qu’elle porte en elle depuis des années. Ce roman rentre beaucoup dans l’intimité de ses personnages, majoritairement féminins, et a rappelé au souvenir de notre ami lapin la lecture marquante de Lignes de faille de Nancy Huston.

Lumières de Pointe-Noire

couverture-Mabanckou3 carottes

C’est le premier livre d’Alain Mabanckou lu par notre ami lapin. D’emblée, Federico a été frappé par la maîtrise parfaite de la langue française ; les phrases sont assez longues, ce qui rend le texte dense, mais il se lit avec une très grande aisance et avec beaucoup de plaisir. L’auteur nous raconte l’histoire de son retour pour quelques semaines dans son pays d’origine, le Congo-Brazzaville, dans la ville de Pointe-Noire plus précisément. Sa mère et son père adoptif sont morts depuis plusieurs années déjà, et il retrouve avec nostalgie et réserve la famille et les lieux où il a grandi, quittés 23 ans plus tôt. C’est un beau roman sur les retrouvailles avec son enfance et le regard d’adulte qui y est posé.

Journal d’Anne Franck

ANNE3 carottes

Là, les souvenirs sont plus flous, mais les émotions encore très fortes. Il est difficile pour Federico de rester indifférent à Anne, une jeune fille perspicace et charmante qui ne semblait pas avoir la langue dans sa poche, ni son crayon dans sa trousse… Il est étrange de lire le journal intime d’une adolescente, notre ami lapin se trouvait impertinent d’y fourrer ses moustaches : on a beau avoir fait d’Anne une personnalité universelle, elle n’en demeure pas moins une adolescente comme les autres et donc terriblement unique. La lecture de son journal est instructive et poignante, surtout lorsque l’on sait ce qu’il advient d’elle et sa famille par la suite…

Récap’ : 

L’Ombre du vent, Carlos Ruis Zafón, Grasset/Pocket, 2006

La pluie avant qu’elle tombe, Jonathan Coe, Folio, 2010

Lumières de Pointe-Noire, Alain Mabanckou, Seuil, 2013

Journal d’Anne Franck, Le Livre de Poche, 1947

Enterrez vos morts

Un roman de Louise Penny, traduit de l’anglais par Claire et Louise Chabalier.

4 carottes

Federico célèbre ses retrouvailles avec Louise Penny ! Notre ami lapin est bien décidé à lire l’intégralité des enquêtes de l’inspecteur Armand Gamache mais à sa façon, c’est à dire dans le désordre ! Ainsi, après avoir lu le deuxième volume, Sous la glace, il vient d’achever le sixième : Enterrez vos morts.

Encore une fois, Federico a cherché en vain l’ingrédient magique contenu dans l’encre utilisée par Louise Penny et qui suscite un tel plaisir de lecture chez lui. Il a rapidement abandonné pour savourer pleinement le délice de se promener dans les rues enneigées de Vieux-Québec – cadre principal de l’histoire – aux côtés de l’inspecteur Armand Gamache.

enterrez vos mortsCe dernier, meurtri par une intervention policière qui a viré au drame, se remet de ses blessures psychologiques à Québec, auprès de son ancien chef et ami de toujours, Émile. Il sillonne la ville et ses bibliothèques afin d’assouvir sa passion de l’histoire s’intéressant tout particulièrement à la bataille qui a opposé français et anglais sur la plaine d’Abraham, au pieds de Québec en 1759. Au cours de ses pérégrinations, il va se retrouver un peu malgré lui mêlé à une enquête qui va exacerber l’animosité entre les anglophones et les francophones. En effet, un cadavre est retrouvé dans le sous-sol de la Literary and Historical Society, association composé d’anglophones qui luttent pour la survie de leur culture dans une société majoritairement francophone. Le mort est  un archéologue amateur obsédé par l’histoire de Jacques Champlain. Cet homme, déterminé à retrouver le père fondateur du Québec faisait régulièrement des fouilles sauvage afin de retrouver la sépulture mystérieusement disparue de Champlain. Gamache va bientôt se retrouver sur les traces du secret qui a envoyé cet homme six pieds sous terre.

Federico aimerait vous décrire la sensation merveilleuse qu’il a ressenti en lisant ce livre plein d’érudition, en rencontrant des personnages à la psychologie bien dessinée et en suivant les subtils indices disséminés çà et là. Notre ami lapin est loin d’être expert de l’œuvre d’Agatha Christie, mais il semble acquis que Louise Penny est sa digne héritière.

On en apprend beaucoup sur la Belle Province dans ce roman. En premier lieu, Federico a été stupéfait de découvrir la fracture entre les anglophones et les francophones, les premiers étant considérés comme des ennemis héréditaires par les seconds, nombreux à être enclins au séparatisme.

En plus d’être un roman policier à énigmes plein d’informations historiques, Enterrez vos morts est également une brochure publicitaire très alléchante pour la ville de Québec : votre chroniqueur serait enchanté d’aller y construire des lapins de neige !

Louise Penny, trad. Claire et Louise Chabalier, Enterrez vos morts, Actes Sud, juin 2015, 464 p.

Marina Bellezza

Un roman de Silvia Avallone, traduit de l’italien par Françoise Brun.

4 carottes

Après le splendide D’acier, Silivia Avallone prouve à nouveau l’étendue infinie de son talent.

marina bellezzaSur fond de crise économique italienne, Silvia Avallone nous emmène dans la vallée du Piémont auprès de Marina et d’Andrea. Ce dernier, fils de notable, veut devenir macaire comme son grand-père, c’est-à-dire élever des vaches dans la montagne, loin du monde et des hommes. Ce beau rêve se heurte avec violence à l’ambition de Marina, dont il est follement amoureux. Marina, élevée par une mère alcoolique a été profondément meurtrie par le manque d’amour paternel et a décidé de prendre sa revanche en devenant la nouvelle pop star. Elle a tout pour y arriver : elle est d’une beauté insolente et sa voix envoûte le public. Mais son arme la plus affûtée c’est sa rage de vaincre, sa détermination à tout brûler sur son passage. Marina est un météore.

Si on a régulièrement envie de coller des baffes aux personnages de ce roman (et pas seulement à Andrea et Marina) c’est parce qu’on ne sait pas comment réagir face à autant de fureur de vivre. Leurs réactions sont toujours extrêmes et totalement surprenantes. Federico a été bouleversé par leurs rêves et leur amour, à la fois force et faiblesse, mais il aurait été capable de les suivre au bout du monde, simplement parce qu’ils sont beaux. Leur cri de rage face à ce monde vieillissant, qui refuse leur fougue quand il n’essaie pas de se l’approprier, a fait un bien fou a notre ami lapin et l’a plongé dans une profonde et durable réflexion sur ses propres valeurs.

Federico avait pris une belle claque avec D’acier et c’est avec une légère appréhension qu’il avait tendu l’autre joue. L’uppercut qu’il a reçu cette fois-ci l’a laissé en larmes, totalement désemparé face à tant de talent.

Silvia Avallone, Marina Bellezza, Liana Levi, août 2014, 541 p.

Marie-Antoinette

Un roman autrichien de Stefan Zweig, traduit par Alzir Hella.

4 carottes

Vous qui vous précipitez sur le livre de Valérie, Federico vous conseille plutôt ce livre : là, vous en aurez du croustillant, des secrets intimes ou d’état, du scandaaale !

Marie-Antoinette en jogging.

Marie-Antoinette s’apprêtant à sortir chercher du pain.

Marie-Antoinette, c’est l’histoire d’une jeune héritière autrichienne, prénommée Marie-Antoinette, qui est mariée à un flanby au dauphin du Royaume de France. Le jeune homme n’est pas le meilleur compagnon avec qui pump’n up, alors elle se console avec ses potos et ses robes en rideau. Quelques années plus tard, il se décoince grâce à l’intervention de son beauf qui lui fait remarquer que sept ans d’abstinence, c’est pas très bon pour la com’, et qu’un héritier ça ne se recrute pas sur les bancs de l’ENA ou de Sciences Po, non, il faut le fabriquer soi-même. Pendant tout ce temps-là, Marie-Antoinette dansait, jouait au théâtre ou à la ferme, s’achetait des bijoux, des plumes, des robes (et des amis aussi), bref, carpe diem ! Et là, paf ! trois gamins qui lui tombent sur les bras, finito la belle vie, surtout qu’après, paf ! la Révolution ! Alors là c’est la loose totale, la taille du logement de Marie-Antoinette rétrograde d’années en années, de mois en mois ; tous ses amis ont pris la poudre d’escampette, sauf son plan cul avec qui elle échange des textos enflammés. Son mari, devenu obèse, ne sait pas quoi faire, donc il ne fait rien. C’est à en perdre la tête toute cette histoire !

Federico a littéralement dévoré cette biographie romanesque, instructive et trépidante, où l’on suit les pas de cette poupée frivole qui se transforme en héroïne tragique. C’était le premier ouvrage de Stefan Zweig qu’il lisait, et il a été plus que ravi de découvrir ce génie de l’écriture, fin psychologue et narrateur hors pair !

Maintenant, notre ami lapin doit lire toute l’œuvre de Zweig, ainsi que tout plein de livres qui parlent de l’histoire de France, il voudrait aussi revoir le film de Sofia Coppola (qui dit s’être inspirée du livre de Zweig, mais dans son souvenir, ce n’est pas vraiment la même personnalité que nous décrit la cinéaste…), et retourner à Versailles bien sûr… y a plus qu’à !

Marie-Antoinette, Stefan Zweig, Grasset, 1933, 460 pages

Le voyage de Robey Childs

Un roman de Robert Olmstead, traduit de l’anglais (États-Unis) par François Happe.

noté 4 sur 4

©GallmeisterUn matin la mère de Robey lui demande de partir à la recherche de son père : elle le sent, il court un grave danger. Nous sommes en 1863 et le jeune garçon s’apprête à partir pour un voyage des plus périlleux au travers des États-Unis déchirés par la guerre de Sécession. Le voilà donc en route avec sa vieille jument et une chemise réversible : un côté pour chaque armée. Lors de la première étape, Robey se voit remettre les rênes d’un cheval noir magnifique, puissant et d’une intelligence troublante. Sur son chemin, le jeune garçon va découvrir un monde qu’il ne connaissait pas et qu’il n’aurait jamais imaginé aussi cruel. Ses pas vont le mener sur le charnier de Gettysburg, mythique bataille qui, si elle n’est pas nommée, est aisément reconnaissable au vu du désastre humain, décrit avec un réalisme qui pourrait émouvoir les lecteurs sensibles.

Dans un article précédent, Federico s’était un peu étalé sur les titres français qui changent totalement de sens vis-à-vis de l’original. Avec ce roman c’est encore le cas : nos amis anglo-saxons ont eu la joie de lire Coal Black Horse, soit « un cheval noir comme le charbon ». L’accent est donc mis sur la relation étonnante entre le garçon et l’animal. Ce dernier semble veiller sur son cavalier et a évoqué à Federico ces animaux mythologiques qui accompagnent les héros dans leur voyage. Le VOYAGE de Robey Childs. Ah ! Tout est lié ! C’est diabolique !!

Ahem…

En fait on s’en moque un peu de savoir qui du cheval ou du garçon est au centre de l’histoire. Le plus important est de souligner la beauté de ce récit d’apprentissage qui voit le jeune Robey parcourir les routes ensanglantées des États-Unis et devenir peu à peu un homme. La barbarie de la guerre, dont on ne voit que les conséquences, est décrite de façon assez crue, sans complaisance. Âmes sensibles, s’abstenir. Pour les autres, délectez vous de la poésie qui marque chaque phrase et donne sa portée mythologique au texte. Entre le comportement étrangement sage du cheval, la beauté lumineuse de la nature, les parts d’ombre des hommes et les réflexions prophétiques de Robey, tout est en place pour nous envelopper dans un récit hors du temps. Robey est un personnage fascinant : sa façon de penser et de regarder le monde en font un personnage solaire, unique et inoubliable.

Tout comme son voyage.

Et son cheval.

Robert Olmstead, Le Voyage de Robey Childs, Gallmeister, avril 2014, 240 p.

Les règles du jeu

Un roman d’Amor Towles traduit par Nathalie Cunnington.

noté 4 sur 4

Après une période de disette littéraire, le coeur de Federico s’est enfin remis à palpiter pour un livre. C’est à la délicieuse ambiance du livre Les règles du jeu que notre ami lapin doit cette émotion.

Nous s©10/18ommes à New York, à la fin des années 1930, la grande Dépression est presque finie, la nouvelle guerre arrive bientôt. Katey, fille d’imigrés russes et Eve, débarquée du Midwest, sont bien décidées à rejoindre la bonne société locale, les wasps. Quand elles rencontrent Tinker, un jeune banquier sur la bonne voie de la fortune, leur énergie communicative fait des étincelles et le nouveau trio va faire les quatre cents coups dans la ville qui ne dort jamais. Entre les folles nuits new-yorkaises arrosées de champagne et les dures journées au bureau, la transition est parfois difficile. C’est dans cette ambiance mi-figue mi-raisin, où l’on passe de l’euphorie à l’amertume que les héros évoluent.

Régulièrement, Federico a interrompu sa lecture devant quelques phrases génialement tournées. À l’image de ces héroïnes indépendantes et audacieuses, ce roman est plein d’esprit et d’ironie. Pourtant, quand les sentiments s’en mêlent, le masque tombe et le ton devient beaucoup plus doux. Parce qu’elle est racontée sur le ton du souvenir par une Katey qui a laissé les jours de vache maigre derrière elle, cette histoire porte l’empreinte de la nostalgie et de la lucidité face aux folles espérances de la jeunesse.

Le titre original du livre est Rules of civility, une référence au recueil de bonnes manières écrit par le jeune George Washington, Rules of Civility & Decent Behavior in Company and Conversation, qui fait un peu office de fil rouge dans l’histoire. À cet égard, le titre français est un peu à côté de la plaque.

Ce roman a reçu le prix Scott Fitzgerald et même pour Federico, qui n’a jamais lu cet auteur ni vu aucune des adaptations de ses romans, la référence est assez évidente.

Amor Towles, Les règles du jeu, 10/18, octobre 2013, 473 p.

Les enfants sauvages

Un roman de Louis Nowra, traduit par Arnaud Baignot et Perrine Chambon, lu dans le cadre de Masse critique de Babelio.

noté 4 sur 4

Voilà un roman qui a chamboulé notre ami lapin, à tel point qu’il lui a fallu des semaines avant de parvenir à mettre des mots sur cette lecture !

Mais voici les mots qu’il a trouvé : intense, sauvage, viande, mélancolie…

Avant, lorsqu’il entendait « enfant sauvage », Federico voyait tout de suite débouler Victor et le docteur Itard, Truffaut et même Gotlib. À cause de ses cours de philo. Désormais, notre ami lapin aura en tête la Tasmanie, les tigres, Hannah et Becky, et ce n’est pas plus mal.

© Denoël, 2014Au XIXe siècle, Hannah a 6 ans et vit en Tasmanie avec sa mère et son père qui passe de longs mois en mer sur un baleinier. Un jour, le voisin (qui n’habite pas non plus la porte à côté), veuf, part en vadrouille en leur laissant sa fille de 7 ans, Becky. La petite famille et son invitée partent en barque pique-niquer dans le bush. Une tempête se lève, la barque se retourne, les parents se noient, les fillettes se retrouvent complètement seules… Mais des yeux les observent, et c’est là qu’elles trouveront leur salut.

Pour survivre dans la nature, les fillettes vont tout simplement vivre comme les tigres qui les ont recueillies : marcher à quatre pattes, vivre la nuit, nues, chasser leur nourriture et la manger sur place, dormir au chaud dans la tanière, migrer avec les saisons… pendant quatre année, jusqu’à ce qu’on les retrouve. Mais sont-elles des petites filles ou bien des tigres ?

Si Federico est un rongeur de carotte, il n’en a pas moins ressenti le goût du sang dans les pages de ce bouquin : lorsque les fillettes se jettent sur leur proies qu’elles dévorent goulument, faisant fi des convenances, ce qui ne donne plus trop envie de manger du steack, même hâché. Le lien entre les deux enfants est également surprenant : de camarades de jeu, Becky devient plus qu’une sœur pour Hannah, un membre de sa meute. Quant aux tigres de Tasmanie, *point wikipédia* sachez que l’espèce est considérée comme éteinte depuis 1936, donc bonne chance pour survivre si un jour vous vous perdez dans le bush, ne comptez pas sur les diables de Tasmanie. Il est aussi question de baleines dans ce livre (pas encore décimées celles-ci), ainsi que de l’ambre gris, ce qui rajoute un goût de sel à celui du sang, un régal.

Mais surtout, l’histoire de Hannah et Becky nous ramène aux fondamentaux de la vie. On se demande pourquoi on se prend la tête avec le métro, les rolex et la béchamel, alors que vivre c’est avant tout manger ce qu’on trouve et dormir où on peut. L’histoire des fillettes est tellement puissante et en dehors de tous repères qu’elle n’a pas laissé notre ami lapin indifférent, loin de là. Pour dire, avec ce livre, Federico a atteint des niveaux de questionnements comme « l’être humain est un animal comme les autres », « qu’est-ce que la vie ? », « dans quel état j’erre ? » (finalement la philo n’est pas très loin, nature/culture, toussa). Une réponse qui est certaine, c’est que Les enfants sauvages va y rester sur l’étagère de Federico !

Les enfants sauvages, Louis Nowra, Denoël, mars 2014, 176 pages