L’écliptique

Un roman de Benjamin Wood, traduit de l’anglais (Australie) par Renaud Morin.

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L’Écliptique fait partie de ces livres qui vous prennent par la main pour vous conduire dans un autre univers. Et pas besoin d’aller dans des contrées féériques pour se sentir dépaysé : pour Federico, il aura suffi d’une plongée dans le milieu artistique londonien des années 50 et 60 pour s’égarer avec délice.

Mais revenons au point de départ. Le roman s’ouvre sur le refuge de Portmantle, caché sur l’île d’Heybeliada, au large de la Turquie, qui abrite quelques artistes (écrivains, architectes, dramaturges, peintres, etc.) dont la créativité a été écrasée par trop de pressions extérieures. On n’entre ici que sur recommandation d’un parrain qui couvre l’intégralité des frais du séjour et tout se passe dans le plus grand secret. Dans ce cocon totalement coupé du monde, quatre pensionnaires de longue date voient leur routine et leur amitiée bouleversée par l’arrivée d’un jeune homme très perturbé. La plus troublée des quatre est Knell, une artiste peintre qui se met en tête d’aider l’étrange jeune homme à aller mieux malgré l’opposition de ce dernier. Se faisant, elle se remémore sa jeunesse et ses débuts d’artiste.

C’est à ce moment que l’ouvrage se met à raconter deux histoires, menées en parallèle, s’effleurant souvent et se heurtant parfois. D’un côté, on suit le quotidien de Knell à Portmantle, tandis que la présence du jeune homme fait vasciller ses repères et révèle les aspects les plus louches du refuge. De l’autre, on est plongé dans la vie d’Elspeth (le vrai nom de Knell), jeune peintre dont le talent est rapidement reconnu mais qui voit l’inspiration lui filer entre les doigts alors qu’elle se lance dans une oeuvre de commande extrêmement ambitieuse. Au même moment, elle s’enlise dans une relation amoureuse avec un artiste terriblement égocentrique qui refuse de s’engager à ses côtes alors qu’elle a besoin de lui. Ces deux facettes du roman sont très maîtrisées et s’imbriquent habilement, si bien que Federico n’a pas vu venir la troisième facette, bien planquée dans les pages et qui surgit dans la dernière partie du livre et en accélère le rythme pour nous mener à un final qui a retourné la tête de notre ami lapin !

Malgré quelques longueurs (mais au vu de la densité du livre, tout est pardonné), Federico a vraiment adoré L’Écliptique. C’est un roman étonnant qui l’a séduit grâce à son héroïne. Knell/Elspeth est une artiste très exigeante et son appétit ne se satisfait pas de la reconnaissance de ses pairs ou du succès commercial de ses toiles. Elle est en quête d’une forme de vérité absolue, d’évidence dans ses peintures. Et quand elle ne la trouve plus, on ne peut qu’avoir de la compassion pour elle.

Sa recherche l’oeuvre parfaite est très prenante. La façon dont l’auteur décrit le processus de création est très belle et a vraiment emporté votre chroniqueur. Plus que tout le reste, ce sont ces passages où Eslpeth ressent l’ivresse de la création – une ivresse communicative – et la détresse dans laquelle elle est plongée quand elle ne se reconnaît plus dans son travail qui ont le plus marqué Federico. Quant à l’île de Portmantle… Chut ! Il est interdit d’en parler !

 

Benjamin Wood, trad. Renaud Morin, L’Écliptique, Robert Laffont, août 2018, 504 p.

Le Pouvoir

Un roman de Naomi Alderman, traduit de l’anglais par Christine Barbaste.

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Pour son premier roman, Naomi Alderman bénéficie d’un parrainage pour le moins prestigieux, celui de Margaret Atwood. Cette dernière, propulsée sur le devant de la scène grâce à l’adaptation de son superbe livre La Servante Écarlate, l’a soutenue tout au long de l’écriture. Il ne s’agit donc pas juste d’un bandeau avec la mention « c’est trop de la balle » signé Margaret Atwood.

C’est l’une des raisons qui ont incité Federico à lire ce livre. L’autre raison, c’est son sujet évidemment : du jour au lendemain, les femmes se révèlent dotées d’un nouvel organe au niveau de la clavicule qui leur permet de créer un courant électrique. D’une simple décharge, ce que tous appelleront bientôt « Le Pouvoir », devient vite une arme qui va propulser brusquement les femmes à la tête de l’humanité.

Et que se passe-t-il ? La douceur naturelle des femmes en font des meneuses protectrices et dédiées au bien-être de la communauté ?

Nan, c’est le chaos.

Évidemment, votre ami lapin grossit le trait. Mais c’est pas loin. Naomi Alderman a choisi de donner la parole à plusieurs femmes et à un homme, tous témoins ou acteurs de la révolution en cours. Cela nous permet d’assister au renversement progressif du pouvoir politique et à la naissance d’une nouvelle religion monothéiste, le tout sur fond de guérillas, d’exactions voire carrément de guerre. À côté, la révolution Russe c’est une kermesse.

pouvoirSi Federico a de grosses réserves sur ce livre (surtout au niveau du style, mais nous y reviendront), il a en revanche applaudi des deux pattes à l’idée directrice : le pouvoir corromp et ce ne sont pas souvent les plus sages qui s’en emparent. Aussi, que l’on donne le pouvoir à des hommes ou à des femmes, le résultat est le même, c’est-à-dire que ceux qui tiennent les rênes en profitent pour asservir les autres et sont capables de tout pour conserver leur ascendant. Votre chroniqueur a vraiment apprécié la façon dont Naomi Alderman balaye d’un revers de son crayon tous les discours qui essaient de nous démontrer que les hommes et les femmes occupent dans notre société une place dictée par la nature et pas par une construction sociale.

L’autre point qui a marqué Federico est l’usage de la violence. Alors que les femmes prennent peu à peu le contrôle de la société, un mouvement se met en place du côté des hommes pour stopper le basculement. Pendant ce temps, certains profitent de ce bouleversement mondial pour faire de l’argent et réorganiser les traffics. Quant à certaines régions du monde, elles sont le théâtre de manifestations au cours desquelles des femmes utilisent leur pouvoir pour se venger des humiliations passées. La conséquence est évidemment une escalade de la violence entre les différents groupes et comme d’habitude ce sont ceux qui n’avaient rien demandé d’autre que de vivre en paix (femmes ET hommes) qui trinquent. Le lecteur assiste alors à des scènes assez dures, dont plusieurs viols, perpétrés par des femmes sur des hommes. En lisant, horrifié, ces passages, Federico s’est rendu compte que l’inversion des rôles nous rappelle à quel point ces actes sont barbares et que, malgré cela, notre société nous y a habitué en les représentant comme un vague dommage collatéral.

Toutes ces idées fort intéressantes sont malheureusement un peu desservies par la sensation que tout va trop vite dans le récit. Certes, le renversement social se fait brusquement et l’auteure multiplie les bonds dans le temps pour accélérer le rythme. Mais Federico aurait aimé que les différents personnages que Naomi Alderman a créé pour être témoins de l’arrivée du Pouvoir et ses conséquences aient plus de temps pour s’installer. Là où Margaret Atwood économise l’action pour se concentrer sur les observations, les émotions et les réflexions de ses protagonistes, Naomi Alderman fait l’inverse. On ressent parfois un gros manque de maturité dans l’écriture, qui contraste bizarrement avec la profondeur de la réflexion proposée. En fait, Federico aurait voulu que cette histoire prenne le temps de bien développer son potentiel, pourquoi pas sur plusieurs tomes.

Même si cette lecture lui laisse un sentiment d’inabouti, cela reste un premier roman ambitieux (mais jamais prétentieux) et intelligent (mais jamais donneur de leçons) qui fait de Naomi Alderman une auteure à surveiller de très près.

Naomi Alderman, trad. Christine Barbaste, Le Pouvoir, Calmann Levy, janvier 2018, 400 p.

Margaret Atwood

Pour Federico, l’année 2017 a été marquée par la découverte de Margaret Atwood. En fait, depuis plusieurs mois (voire, plusieurs ANNÉES !), Federico avait un livre de cet auteure bien au chaud dans sa bibliothèque : Le dernier homme.

Et bien, il ne l’a pas encore lu.

Voilà.

Ce qu’il a lu en revanche, c’est Œil-de-chat et La servante écarlate. Et franchement, c’est trop génial. Commençons par vous présenter Œil-de-chat.

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oeil de chatC’est un livre dans lequel il se passe peu de choses. Elaine, la cinquantaine, est artiste peintre. Elle revient à Toronto après des années d’absence à l’occasion d’une rétrospective. En déambulant dans la ville où elle a grandi, elle se remémore son enfance, son adolescence, la famille, les amies, les premiers amours. C’est particulièrement la relation avec Cordélia, amie abusivement autoritaire de son enfance et qui deviendra sa Némésis, qui est décrite dans toute sa complexité. Tels les étoiles qui nous éclairent la nuit d’une lumière émise il y a plusieurs millions d’années, les souvenirs évoqués aident à comprendre la femme qu’elle est aujourd’hui. Quand on découvre l’exposition consacrée à ses œuvres à la fin du livre, on y retrouve bon nombre des événements et des figures qui ont marqué Elaine de manière plus ou moins consciente.

Margaret Atwood possède un talent que Federico chérit par dessus tout : nous montrer que souvent dans la vie, ce qui compte ce sont les moments les plus banals. Le portrait qu’elle fait d’Elaine est fait de petites touches, de sensations, d’émotions ressenties. L’auteure n’a pas peur de la complexité de ses personnages et nous la présente avec précision et subtilité. C’est terriblement bien écrit et Federico a pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, de plus cela lui a ouvert une fenêtre sur le milieu artistique féminin de la deuxième moitié du XXe siècle.

Très bien disposé vis-à-vis de Margaret Atwood et intrigué par le phénomène télévisuel qu’a été l’adaptation en série télé de La Servante écarlate, Federico a décidé de poursuivre sa découverte de l’univers de l’auteure canadienne avec ce roman dystopique.

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Les États-Unis y sont une sorte de dictature chrétienne ultra-conservatrice dans laquelle, suite à une crise démographique, certaines femmes sont réduites en esclavage pour servir de reproductrices. Defred est l’une d’entre-elles et c’est son récit que nous lisons.

servante écarlateMargaret Atwood choisi de nous décrire cette société à travers le regard d’une femme qui n’a accès à aucune information. Par conséquent, le lecteur ne sait rien de l’organisation politique qui régit le pays, et n’en a un bref aperçu qu’à travers le « maître » de Defred, celui à qui elle doit donner un enfant et dont elle porte le nom (De-Fred). Le fait de ne rien savoir créé une sensation de vertige que l’auteure manie à merveille. Comme dans Œil-de-chat, le quotidien est raconté dans ses moindres détails et le cheminement des pensées de Defred, minutieusement retranscrit. Cela nous permet de voir la subtile évolution de cette héroïne qui n’a rien d’une révolutionnaire mais qui, d’une petite transgression à l’autre, va entrer en résistance. Discrètement, certes, mais cela n’en est pas moins passionnant. Federico ne pouvait pas lâcher ce roman génial, happé qu’il était par la richesse du récit, la grande qualité de l’écriture et la tension permanente.

Quand il voit la belle bibliographie de Margaret Attwood, votre chroniqueur ne peut que se réjouir : que d’heures de bonne lecture en perspective ! Quant au Dernier homme, il va devoir attendre son tour encore un peu car, actualité série oblige, c’est Captive qui s’impose comme la prochaine lecture atwoodienne de Federico !

Margaret Atwood, trad. Claire Malroux, Oeil-de-chat, Pavillons Poche Robert Laffont, février 2017, 688 p.

Margaret Atwood, trad. Sylviane Rue, La Servante Écarlate, Pavillons Poche Robert Laffont, 2015, 544 p.

La gifle

Un roman de Roxanne Bouchard.

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Les faits se déroulent en 1972, dans un village québécois bordant le fleuve Saint-Laurent où la communauté italienne a ses pénates. François Levasseur, anti-héros, n’est pas très fute-fute mais tout de même très ambitieux. Peintre sans génie et homme sans jugeotte, il s’imagine devenir un artiste mondialement connu et admiré, poussé dans cette idée par sa mamma, boulangère de son état et grande adepte de ses propres pâtisseries. Aussi étrange que cela paraisse, « Francesco » a du succès auprès des femmes… ou plutôt, disons que les personnes du sexe féminin ont de grandes facilités à obtenir ses faveurs, qu’il ne se retient pas de distribuer à tord et à travers, notamment auprès de ses modèles. D’ailleurs le mariage de l’une d’entre-elles approche, et la toile commandée à l’occasion par la mère de la mariée y sera dévoilée. Tous les éléments pour que l’inévitable se produise sont réunis, ça sent le roussi pour Francesco…

la_gifleCe texte drôle et pétillant a bien diverti notre ami lapin. Toutes ses italiennes qui s’agitent, occupent l’espace de leur beauté, leurs mouvements, leurs paroles, ces femmes qui ne vont pas se laisser faire, font vibrer les pages de ce tout petit roman dans lequel on se plonge avec aisance, avide de savoir QUI sera la gifleuse ? Honteux, Federico a trop facilement trouvé au fond de lui cette once de méchante impatience pour l’achèvement final et libérateur qui viendra punir l’effronté goujat.

Digne d’une pièce de théâtre, La gifle se joue à la fois de son héros et de son lecteur. Le ton moqueur de Roxanne Bouchard fait mouche, notamment dans les interludes façon « mode d’emploi » qui ponctuent les chapitres. L’auteure nous y donne les leçons essentielles (« Apparition de la gifle », « L’importance de réussir la gifle ») et les réflexions majeures sur le sujet (« Existe-t-il des giflantes naturelles ? »). Visiblement, l’auteure s’amuse, ça tombe bien, nous aussi !

En fait, Federico a été un peu surpris par le texte de La gifle, qui s’est révélé purement humoristique, alors que Whisky et paraboles, premier livre de Roxanne Bouchard qu’il avait lu il y a quelques années, avait un tout autre ton, empreint de tristesse et habité par la totale remise en question de l’héroïne. Une lecture qui lui avait plu, mais dont notre ami lapin avait eu du mal à retirer des clés suffisamment claires pour son esprit. En tout cas, La gifle vient chambouler le souvenir que Federico avait de cette auteure et en donne une toute nouvelle dimension !

La gifle, mode d’emploi, Roxanne Bouchard, Éditions Typo, 2016 (première édition en 2007 chez Coup de tête), 106 pages

L’attrape-cœurs

Un roman de J. D. Salinger, traduit de l’anglais (américain) par Annie Saumont.

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Notre ami lapin se demandait ce qu’il y avait dans L’attrape-cœurs pour qu’on en parle autant. Enfin il a la réponse ! Petits veinards que vous êtes, il va la partager avec vous.

L’attrape-cœurs est un roman à la première personne. La personne en question est Holden Caulfield, un adolescent « en rupture », comme on dirait aujourd’hui. Mais en fait, Federico n’a pas trouvé que ce jeune garçon paumé, rebelle, un chouia misanthrope, était si perdu pour la société que ça. Issu de la bourgeoisie aisée de New York (ses parents habitent à quelques pas de Central Park), Holden est surtout un jeune garçon très critique et rabat-joie, qui déteste à peu près toutes les personnes qui l’entourent, en particulier ses camarades de dortoirs, les filles un peu trop pimbêches et les professeurs donneurs de leçon. Il ne supporte pas l’école, ses devoirs et ses codes de conduite, les relations sociales ampoulées à l’entracte des pièces de théâtre, les faux-semblants, le cinéma, etc. La seule matière dans laquelle il excelle, c’est la littérature ; la seule personne qu’il apprécie vraiment, c’est Phoebé, sa petite sœur, vive et intelligente.

attrape-coeursLe roman suit chronologiquement deux jours seulement de la vie d’Holden Caulfield. Renvoyé de Pencey juste avant les vacances de Noël, Holden va décider de quitter l’école plus tôt pour aller errer un peu dans les avenues new-yorkaises avant de rentrer et confronter une nouvelle fois ses parents. Parce que ce n’est pas la première fois qu’il se fait expulser… Hôtels scabreux, bars miteux, le café de Central Station, les marches du musée d’Histoire naturelle, Holden se balade et essuie des déconvenues les unes à la suite des autres.

Federico n’aurait pas cru être aussi emballé par l’histoire de Caulfield. « Des mecs marginaux qui se cherchent et errent sans but dans New York », c’est le pitch des trois romans de La Trilogie New-Yorkaise de Paul Auster, et ça avait un peu gonflé notre ami lapin. Mais ici non, Federico s’est pris au jeu du parcours de Holden Caulfield, un garçon obtu et impulsif qu’il a très vite apprécié, principalement en raison de son éloquence et de son œil malgré tout très aiguisé sur les travers de la société (la société américaine de 1949 dans ce cas-ci).

Notre ami lapin a le sentiment de vous livrer une impression de lecture assez optimiste, alors que la perception de ce roman se veut conventionnellement assez sombre au vu des thèmes abordés et du dénouement final (dont il pense être passé à côté, d’ailleurs…) ; mais ce sont ses impressions, justement. En effet, Federico a apprécié L’attrape-cœurs car il l’a lu avec légèreté, tout en appréciant sa profondeur : les pages se tournaient les unes après les autres sans qu’il ne s’en rende compte, à une période où il avait du mal à prendre le temps de lire. Contre toute attente, le héros lui était attachant et le récit envoutant. On se croyait bel et bien dans les rues de la grosse pomme, sous des airs de jazz et un parfum de gasoil.

L’attrape-coeurs, J. D. Salinger, Pocket, 1986 (1945 pour la version originale), 254 pages

Ma vie rouge Kubrick

Un roman de Simon Roy.

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Comment écrire un roman qui parle à la fois d’un film, The Shining, et de sa môman ?

MaVieRougeK2Federico est encore bien satisfait d’avoir lu ce livre si bien structuré, si poétique, poignant et savant. Comment l’auteur a-t-il fait pour raccorder ce film qu’il affectionne, qu’il a étudié des années durant lorsqu’il enseignait le cinéma, et la vie de sa propre mère ?

Pas forcément reliées en tout point, ces deux facettes du roman se côtoient avec aisance, retranscrivant sur papier les réflexions de l’auteur sur la vie, la mort, tout ça.

Car Ma vie rouge Kubrick est un peu comme un outil de deuil. Raconter l’histoire tragique de sa mère semble purger la tristesse laissée par son décès, et de comprendre ce par quoi elle est passé sa vie durant, à l’aune de l’histoire de Jack et Dany dans The Shining. Un traumatisme d’enfance, un père fou, l’alcoolisme, la violence, la solitude, les thèmes majeurs de The Shining sont aussi ceux de la petite famille Roy.

Ce doit être pour cette raison que Simon Roy s’est passionné pour ce film depuis ses 10 ans, et qu’il l’a visionné près de 42 fois… C’est ainsi que Ma vie rouge Kubrick est aussi un petit condensé analytique, mais jamais indigeste, du film de Kubrick. Simon Roy apporte une lecture personnelle de cette œuvre hyper tendance, dont on entend parler partout, donnant à son roman plus d’intérêt que les éloges classiques de ce film culte.

Ma vie rouge Kubrick, Simon Roy, 2014, Éditions du Boréal, 176 pages

Les femmes de Brewster Place

Un roman de Gloria Naylor, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Bourguignon

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Vfemmes de brewster placeoici un livre petit par sa taille mais grand par sa qualité. En un peu plus de 250 pages, l’auteure dresse sept portraits de femmes, toutes ayant échoué à Brewster Place, Ghetto noir d’une ville anonyme des États-Unis. Publié initialement 1983 et récompensé par le National Book Award, puis en France en 1987 aux Éditions Belfond, ce livre a bénéficié d’une nouvelle parution chez le même éditeur en 2013. Et c’est tant mieux car notre ami lapin est bien content d’avoir eu la chance de découvrir ce roman.

Malgré les difficultés rencontrées par ces Afro-Américaines et la violence dont elles sont ou ont été victimes, leurs parcours sont raconté sans misérabilisme. Ce sont leur force, leur résistance et la solidarité qui sont mis en avant à travers des détails anodins. Votre chroniqueur n’en a ressenti que plus d’empathie pour ces héroïnes. Il a souvent été en colère aussi, face aux murs qui se dressent devant elles : racisme, pauvreté, intolérance, violences sexuelles, homophobie, etc. Traité comme un personnage à part entière, Brewster Place est un creuset où viennent mourir leurs rêves.

Ce texte bref est très fort et superbement écrit. Il transcende la lancinante complainte du destin de ces sept femmes.

Gloria Naylor, trad. Claude Bourguignon, Les femmes de Brewster Place, 10/18, 264 p. 

Une éducation catholique

Un roman de Catherine Cusset.

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Peu de temps après Catherine la coquine, notre ami lapin s’était souvenu d’une autre Catherine qu’il souhaitait lire depuis un moment. Sa rencontre avec Catherine Cusset a été à la hauteur de ses attentes, et il a trouvé dans Une éducation catholique l’ambiance et les thèmes dont il avait envie à ce moment-là.

IMG-0557Œuvre d’autofiction, Une éducation catholique est une plongée dans l’enfance et l’adolescence de Marie, double de l’autrice. Elle nous dévoile sans pudeur ses grandes amitiés féminines, ses premiers émois amoureux, sa relation avec son père, fervent catholique, et son détachement progressif de cette religion qui bien vite n’intéresse pas la petite fille. Ce qu’elle aime par-dessus tout, la petite Marie, ce sont ses amies (et plus tard les garçons) pour qui elle donne tout et avec qui l’ont peut faire des choses pas très catholiques… Bien vite le roman s’éloigne du sujet de la religion pour se concentrer sur celui de l’apprentissage amoureux et sexuel. Cela n’a pas trop gêné notre ami lapin, tant sa lecture l’a emporté dans la même vague qu’avait soulevé La vie sexuelle de Catherine M.

Federico a lu ce roman d’une traite, envoûté par les mots de Catherine Cusset, entraîné par les pas d’une jeune fille qui entre dans le monde et se donne corps et âmes aux rencontres qu’elle y fait, en recherche constante d’une mentore ou d’un guide à suivre aveuglément. Il y a dans Une éducation catholique un captivant portrait psychologique, en plus de la belle histoire d’une jeunesse bourgeoise dans le Paris des années 1960.

Une éducation catholique, Catherine Cusset, 2014, Gallimard, 144 pages

La tresse

Un roman de Laetitia Colombani.

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Ce roman est celui de trois femmes : Smita, Giulia et Sarah. Pourtant, jamais elle ne se rencontrent, chacune reste dans son pays et son milieu respectif : la caste des intouchables en Inde, une entreprise familale de perruques en Sicile et un cabinet d’avocats canadien. Le titre nous sert la métaphore qui correspond à ce livre sur un plateau : trois mèches de cheveux qui font partie d’un tout.

la tresseLa première, Smita, refuse que sa fille connaisse le même sort qu’elle, c’est-à-dire vider les latrines des autres. Cette tâche pour le moins infamante est en effet réservée aux intouchables en Inde. En plus d’exercer un boulot de merde (oui, c’était facile), Smita doit subir en permanence le mépris de ceux qui la paient une misère pour le travail qu’elle accomplit. Malgré un mari fataliste qui a baissé les bras depuis longtemps et la menace de représailles contre les intouchables qui essaient de fuir leur condition, Smita décide de tenter le tout pour le tout pour épargner à sa fille de vivre le même calvaire qu’elle.

La deuxième, Giulia voit son univers s’effondrer lorsque son père sombre dans le coma suite à un accident. Elle doit alors reprendre la fabrique de perruques familiale et découvre bien vite la situation financière catastrophique de l’entreprise. Comment va-t-elle sauver la fabrique et les femmes qui y travaillent sans lui faire perdre son âme ?

La troisième voix du livre est une femme hyper active. À quarante ans, Sarah travaille au sein d’un très prestigieux cabinet d’avocat. Divorcée, mère de deux enfants, elle sait que sa vie de famille a été sacrifiée au profit de sa carrière mais rien ne pourra l’arrêter dans sa course vers le sommet. Rien, évidemment, sauf la maladie qui va la frapper de plein fouet.

Laetitia Colombani entrecroise les parcours de ces trois femmes qui ont un point commun : leur combativité face aux difficultés. Toutes refusent de se laisser abattre, d’accepter sans rien faire les injustices, les crises, l’intolérance et j’en passe. Leur lutte est touchante, même si Federico s’est plus passionné pour Smita, dont l’énergie et la colère sont communicatives. Ce roman se lit très facilement, l’écriture est fluide et le phrasé bien tourné. Et en prime, les histoires qui sont racontées sont avant tout des récits de résilience, pleines d’énergie positive. Tous les ingrédients sont réunis pour en faire le bestseller qu’il est devenu rapidement. Cependant, aux yeux de votre impitoyable chroniqueur, les femmes de ce roman auraient mérité le double de pages afin d’étoffer leur histoire. Federico s’est senti investi dans leurs luttes et aurait donc aimé avoir plus de détails sur leur vie, leur environnement. Le ton est très léger et on passe très vite sur certains aspects, là où notre ami lapin aurait souhaité s’attarder. Au final, La tresse manque un peu de substance, de réalisme. C’est une jolie histoire, mais peut-être trop jolie pour sembler vraie.

Laetitia Colombani, La tresse, Grasset, mai 2017, 224 p.

Et un grand merci à Lucie pour avoir illustré cet article avec ses jolis cheveux !

Le parfum des fraises sauvages

Un roman d’Angela Thirkell, traduit de l’anglais par Florence Bertrand et Alice Bercker.

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Le_parfum_des_fraises_sauvages__c1_largeLe Parfum Des Fraises Sauvages a été publié en 1934 et raconte l’été que passe la jeune et désargentée Mary Preston dans la grande propriété de ses cousins beaucoup plus fortunés. Si on ajoute à cette intrigue deux frères célibataires dont l’un est un séducteur patenté, des maîtres de maison fort excentriques et un majordome accro à son gong, vous avez là tous les ingrédients d’une délicieuse comédie romantique anglaise.

Ce n’est certainement pas le roman du siècle et on ne peut pas dire qu’il ait marqué Federico à vie (cela fait à peine quelques mois qu’il l’a lu et il avait tellement oublié l’histoire qu’il a du aller relire le résumé sur internet pour écrire le premier paragraphe !).

Néanmoins, notre ami lapin a passé un court et agréable moment de lecture avec ce livre qui a bien mérité la seconde jeunesse offerte par les éditions Charleston. Après le succès retentissant de la série Downton Abbey et la passion intacte que suscite encore Jane Austen, on ne peut nier que beaucoup de gens (dont Federico !) adorent se réfugier dans les jupons de châtelaines en tous genres, pourvu qu’elles soient mêlées à des intrigues romantiques et qu’elles résident dans une verdoyante propriété anglaise.

Tout dans le roman d’Angela Thrikell est charmant, même les personnages les plus bizarres, qui le sont juste assez pour nous faire rire sans jamais tomber dans la caricature. L’intrigue n’est ni très originale ni très fouillée mais elle est brodée de dialogues bien maîtrisés et plein d’humour. L’auteure ne se prend pas au sérieux et cela se ressent, notamment dans les nombreux passages consacrés aux atermoiements amoureux des personnages. Cette pointe d’ironie est l’élément clé du livre : l’air de rien, Angela Thirkell transforme ce qui aurait pu être une pesante et insipide guimauve en une délicieuse crème fouettée, légère et rafraîchissante. Idéale avec une poignée de fraises sauvages !

Angela Thrikell, trad. Florence Bertrand et Alice Bercker, Le Parfum des Fraises Sauvages, Charleston, juin 2016, 288 p.

L’oiseau des neiges

Un roman de Tracy Rees, traduit de l’anglais par Françoise du Sorbier.

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Dans les années 1830, une petite fille de bonne famille sauve de la mort un nouveau né déposé dans la neige. Elle scèle alors leur destin : entre Aurelia, la riche héritière et Amy, l’orpheline sans passé et sans avenir, va se construire une amitié fusionnelle.

oiseau des neigesQuand Aurelia succombe à une longue maladie, sa protégée est contrainte de fuir : sa présence dans la prestigieuse famille Vennanay, à peine tolérée du vivant d’Amélia, n’est plus souhaitée. Elle se retrouve donc livrée à elle même, à seize ans à peine dans un monde où elle ne semble pas avoir de place. Elle découvre bientôt qu’avant sa mort, Amélia lui a préparé une chasse au trésor afin de l’accompagner sur les traces d’un secret bien gardé. Amy, qui supporte mal  la disparition de son amie, va se jetter à corps perdu dans cette quête.

Federico a souhaité lire ce livre à cause de sa couverture, qui sentait bon la lecture enroulé dans un plaid avec des madeleines et de la tisane. Il ne s’attendait pas à ce que ce livre soit un chef d’oeuvre et la lecture ne l’a pas contredit. L’histoire est plutôt prenante et notre ami lapin s’est agréablement laissé embarqué dans les différentes intrigues, que ce soit la chasse au trésor (qui, avec le recul, est quand même relativement tirée par les cheveux, mais quand Federico lit, il ne prend pas de recul car ses pattes sont trop courtes, donc ce n’est pas grave) ou les émois amoureux des personnages, qui sont quand même vachement mignons, mais pas mièvres et raccords vis à vis de l’étiquette de l’époque.

Non, ce qui pêche dans ce livre, et c’est pourquoi Federico ne lui donne que deux carottes, c’est l’écriture. Celle-ci est quand même un peu fade et, la narration étant à la première personne, le lecteur à droit à toutes les pensées d’Amy. Ce qui n’apporte pas toujours grand chose, quand ça ne fait pas tout simplement lever les yeux au ciel. Heureusement pour notre ami lapin, il a trouvé l’héroïne plutôt intéressante et pas trop oie blanche ou super tarte comme certaines de ses consœurs (oui Patricia Wentworth, c’est à toi que je m’adresse !). La page de remerciement a invité notre ami lapin à se montrer indulgent car il s’agit d’un premier roman et qu’après tout, tout le monde ne cherche pas des livres écrits d’une plume parfaite. En définitive, même si l’écriture ne satisfait pas le fin museau de Federico, elle n’a pas empêché L’oiseau des neiges de lui faire passer un agréable moment de lecture.

Tracy Rees, trad. Françoise du Sorbier, L’Oiseau des Neiges, Presses de la Cité, octobre 2016, 496 p.

Petits secrets, grands mensonges

Un roman de Liane Moriarty, traduit de l’anglais (australie) par Béatrice Taupeau.

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Liane Moriarty est une auteure Australienne qui a fait une entrée remarquée dans les librairies françaises grâce au Secret du Mari. Les lecteurs ont porté aux nues ce roman qui s’immisce dans les banlieues pavillonnaires proprettes et en gratte le vernis.

Elle récidive avec Petits secrets, grands mensonges, son deuxième roman traduit en France et premier que Federico a lu… en une journée !

petits secretsAprès Minnow, notre ami lapin se sentait orphelin d’un bon roman et une question l’obsédait : « que vais-je bien pouvoir lire maintenant ? ». Contemplant ses étagères pleines de livres très prometteurs (qui risquaient donc d’être proportionnellement décevants), il a jeté son dévolu sur Petits secrets, grands mensonges, par pure curiosité, sans grandes attentes. Quelle excellente initiative !

La quatrième de couverture et le premier chapitre affichent la couleur : au cours d’une soirée réunissant les parents d’élèves d’une banlieue chic de Sydney, un drame survient. Mais quoi ? Mais qui ? Mais comment ? Mais pourquoiiii ?

À partir de ce point, l’auteure détricote son histoire en repartant plusieurs mois avant l’événement. On fait alors la connaissance des trois héroïnes du livre. Jane, jeune mère célibataire qui manque cruellement de confiance en elle, vient de s’installer à Pirriwee avec son fils Ziggy. Elle va bientôt devenir amie avec Madeline, exubérante mère de famille recomposée et Céleste, beauté éthérée à qui tout semble réussir. Leurs enfants sont scolarisés dans la même école et va être le théâtre de nombreux drames. D’un chapitre à l’autre, elle conduit malicieusement le lecteur d’un secret à l’autre jusqu’à l’inéluctable dénouement vers lequel tout converge. Au fur et à mesure de sa lecture, Federico s’attachait à ces trois femmes, qui au premier abord semblent n’être que des purs produits de ce genre de banlieue huppée, bien sous tous rapports. Mais les failles qui se dévoilent et la façon dont elles font face aux épreuves passées et présentes sont toujours imprévisibles et ont tenu notre ami lapin totalement captif ! Par l’intermédiaire de ces trois femmes, Liane Moriarty aborde des sujets de société fort intéressants qu’il serait criminel de vous dévoiler ici mais sachez que Federico en a tiré une grande satisfaction !

La description de Pirriwee (qui est un lieu totalement fictif mais paradisiaque) est très réussie et a d’autant plus facilité l’immersion de votre chroniqueur dans l’ambiance de ce roman doux-amer, gorgé de suspens et de bons personnages.

Liane Moriarty, trad. Béatrice Taupeau, Petits secrets, grands mensonges, Albin Michel, septembre 2016, 475 p.

Minnow

Un roman de James E. McTeer II, traduit de l’anglais (États-Unis) par Virginie Buhl.

4 carottes

Il y quelques années, Federico avait connu de grands émois littéraires en lisant Le Voyage de Robey Childs, roman d’apprentissage qui l’avait plongé dans le tumulte de la guerre de Sécession. Minnow reprend les mêmes codes que le livre de Robert Olmstead : un enfant qui part pour un voyage dans le but de sauver son père et au cours duquel il va perdre son innocence mais découvrir en lui des ressources insoupçonnées ; la présence d’un animal hors du commun qui accompagne le héros et l’omniprésence de la violence des adultes.

Comment évoquer l’expérience de lecture que Federico a connue avec ce livre maîtrisé de bout en bout ?

minnowNotre ami lapin a été emporté dès les premières lignes de ce roman où, au début du siècle dernier, le jeune Minnow (« fretin » en anglais, sympa le nom) est envoyé par sa mère quérir un remède pour son père gravement malade. Cette simple commission va se transformer en odyssée quand, à la suite de sa rencontre avec le médecin vaudou docteur Crow, Minnow s’embarque dans un dangereux périple au cœur des bayous de la Caroline du Sud. Crow lui a promis un remède à la condition que l’enfant lui rapporte de la terre provenant de la tombe de Sorry George, sorcier vaudou maléfique dont l’âme mauvaise et tourmentée hante toujours la région.

L’auteur décrit à merveille l’atmosphère électrique des lieux traversés par Minnow. Évidemment, on ne fait pas un bon conte initiatique sans épreuves et celles qui attendent Minnow, tapies dans l’ombre de la mangrove, sont très bien mises en scène. Qu’il affronte la cruauté des hommes, la gueule mortelle d’un crocodile ou les terrifiants esprits de la mangrove, la tension est palpable et a fait s’accélérer le rythme cardiaque de notre ami lapin ! Le héros et le lecteur évoluent en permanence sur un fil tendu entre le réel et le monde invisible des esprits, si bien que les deux finissent par ne faire plus qu’un pour créer une atmosphère unique et magique. Béat face à la maîtrise de l’écriture, Federico a traversé les moments de grâce (le banquet sur la plage, superbe passage qui redonne foi en l’humanité… et en la nourriture !) et d’angoisse avec un égal enthousiasme.

Par dessus tout, c’est la constance de Minnow qui a ému Federico. Malgré les coups (très) durs qu’il affronte et qu’importe son jeune âge, l’enfant ne perd jamais de vue son objectif : ramener le remède pour son père, quel qu’en soit le prix. Il n’a rien d’un héros sans peur, il est assez chétif et pas particulièrement brillant, mais son obstination force le respect.

Les derniers chapitres secouent le lecteur sans ménagement. Si la violence est présente dans tout l’ouvrage, elle déferle à la fin du livre et a vraiment laissé Federico chancelant. Malgré tout, il s’est senti très apaisé quand il a refermé l’ouvrage. Et c’est là qu’il s’est passé pour notre ami lapin quelque chose de pas commun et de difficile à décrire : Federico avait la certitude que l’histoire n’aurait pas pu se terminer d’une autre manière, comme si c’était une évidence. Votre chroniqueur a alors eu une impression inédite : celle d’avoir lu le dernier livre du monde. Que rien ne pourrait supplanter cette lecture. Minnow n’est certainement pas le plus grand roman de tous les temps, mais Federico l’a vécu avec une telle intensité que même plusieurs mois après, il peine a prendre les choses avec recul. Promis juré, il n’était sous l’emprise d’aucune drogue à ce moment ! Cela tient peut-être à l’étourdissement provoqué par ce voyage fascinant en terre vaudou, à la fois délire fiévreux, rêve et cauchemar.

Une chose est sûre, Minnow, ce n’est pas du menu fretin ! (Ou comment clore un article intense sur une blague au ras des pâquerettes…)

James E. McTeer II, trad. Virginie Buhl, Minnow, Éditions du sous-sol, août 2016, 236 p.

La vie sexuelle de Catherine M.

Un essai de Catherine Millet.

3 carottes

Aaah, Catherine… quelle coquine.

Quand elle nous parle de sa vie sexuelle, Catherine M. n’omet pas de détails. Les chapitres sont ainsi nommés : Le nombre (combien de partenaires, simultané.es, consécutif.ves), L’espace (espaces publics, professionnels, privés, champêtres) et Détails (ressentis divers et techniques mises au point avec les années).

Quand elle vous raconte ses parties de jambes en l’air, Catherine M. les intellectualise et les décortique pour en établir un schéma type ou faire ressortir leurs différences. Elle prend du recul et s’observe de loin se donner et s’adonner à ses jeux, rentrant parfois dans son corps pour y étudier son ressenti.

Quand Catherine M. prend la plume pour raconter ses coquineries, elle époustoufle Federico de sa verbe parfaite, de ses mots précis et flambants qui racontent avec un style et un détachement déconcertant ses choses pour le moins pas banales et beaucoup trop intimes.

La vie sexuelle de Catherine MC’est immanquable, Catherine M. vous fera rougir, c’est sûr. Mais elle, elle ne rougit pas, c’est ça qui est formidable ! Quand bien même vous décrit-elle par le menu les aventures sexuelles auxquelles elle a pris part depuis 30 ans, elle n’a honte de rien, et elle a bien raison. Le sexe est une part importante de sa vie et ne mérite aucunement les tabous, le déshonneur, le jugement ou la désinformation dont on veut trop souvent recouvrir le sujet.

Avec Catherine M., voilà un aperçu de ce que peut être vraiment le sexe. Ça ne veut pas dire qu’il est normal de coucher avec chaque homme qui croise notre route et de partouzer allègrement, mais que chacun a sa propre sexualité, et que le respect y est aussi important que le plaisir.

La vie sexuelle de Catherine M. est un texte instructif, passionnant, intelligent, décomplexant, et au combien important. Il met en lumière comment une femme en particulier vit et pense sa sexualité, son rapport aux hommes, à son corps et à son propre plaisir ; ce plaisir qu’on appelle féminin, et qui a une dimension différente selon qu’il se prend avec un autre ou avec soi.

Attention, ça se réchauffe, Catherine arrive dans vos chaumières !

La vie sexuelle de Catherine M., Catherine Millet, 2001, Points, 234 pages

La prisonnière des Sargasses

Un roman de Jean Rhys, traduit de l’anglais par Yvonne Davet.

4 carottes

Cela faisait longtemps que Federico voulait lire La prisonnière des Sargasses, qui est en fait une sorte de préquelle de Jane Eyre, le fabuleux roman de Charlotte Brontë. C’est Jean Rhys, une écrivaine britannico-créole ayant notamment vécu à Paris, qui a écrit ce très beau roman en 1966.

(Attention Federico parle beaucoup de Jane Eyre dans cette chronique, rafraichissez-vous la mémoire ici pour savoir pourquoi ce roman est cher à son cœur. Mais rassurez-vous, il n’est pas indispensable de l’avoir lu pour apprécier celui-ci.)

La prisonnière des Sargasses se déroule dans les Antilles, avant l’action de Jane Eyre. La jeune Antoinette Cosway est la fille d’un vieil esclavagiste, décédé depuis peu, et de sa jeune épouse, Annette. Son enfance sur le domaine jamaïcain n’est pas très joyeuse, marquée par l’hostilité des anciens esclaves et le rejet de sa mère qui lui préfère son petit frère handicapé et qui se remarie avec Mr Mason.

la prisonnière des Sargasses

Voici une couverture plus jolie que celle de l’exemplaire lu par Federico. En prime vous avez le très beau titre de la version originale !

Jeune femme, Antoinette épouse un gentleman anglais. La véracité des sentiments de chacun est un peu floue (autant pour eux que pour le lecteur), surtout que le jeune homme n’a pas les yeux en face des trous car il ne s’acclimate pas du tout aux terres tropicales, un virus du coin l’ayant laissé complètement déphasé. Quoi qu’il en soit sait-on que son mariage est fortement orienté par son père et son frère qui voient dans cette alliance dans les colonies une opportunité financière. Il s’agit de Mr Rochester (le fameux), mais il n’est jamais nommé ; la seconde partie du roman est racontée de son point de vue, c’est donc avec lui que l’on suit les débuts d’un mariage qui ne va jamais devenir heureux.

Notre ami lapin a ressenti comme un stress et un inconfort latent dans tout le roman, que ce soit dans les jeunes années d’Antoinette ou dans sa lune de miel assez catastrophique. Federico s’est attaché à ce personnage qu’il aurait aimé prendre dans ses bras pour le réconforter et lui donner l’amour que tout un chacun mérite ; on s’attriste donc devant ce tourment incessant qui semble être sa destinée, se demandant d’où la folie prend racine, se demandant si elle ne s’insinuerait pas en elle par le biais de l’indifférence et la cruauté des personnes qui l’entourent. Antoinette semble être un fardeau pour tous ceux qui ont croisé sa route : sa mère, son beau-père, sa tante, son mari, ses domestiques… On dirait que personne ne l’a jamais véritablement regardée comme une personne à part entière, et donc aimé, mis à part peut-être sa nourrice, Christophine.

Federico lit rarement des ouvrages « inspiré de », qui surfent sur la vague d’un succès pour faire le sien. La prisonnière des Sargasses ne se range absolument pas dans cette catégorie ; c’est un roman à part entière, qui incarne scrupuleusement bien l’esprit, les personnages et la certaine noirceur de l’œuvre de Charlotte Brontë, tout en les faisant siens et en leur donnant une autre âme, plus triste, nostalgique et angoissante. Dans Jane Eyre, l’histoire d’Antoinette nous est racontée par Mr Rochester, qui n’est pas neutre évidemment. C’est donc une autre version qui nous est donnée dans ce livre, et elle est beaucoup plus convaincante. Ce roman détient également son propre sujet, celui de la démence ; il remet grandement en question la simple hérédité de la maladie et montre comment l’environnement et les personnes peuvent être les outils saillants menant l’esprit à la psychose.

Ce roman est un texte beau, inspirant et envoutant ; on y ressent pleinement l’isolement et la presque irréalité dans laquelle vivent les personnages. Federico était avec eux sur ce lopin de terre antillais, flairant les fleurs tropicales en même temps que ce danger imminent qui semble s’insinuer partout, et qui explose tantôt violemment, tantôt insidieusement…

Irrémédiablement, la plume de Jean Rhys a piqué l’intérêt de notre ami lapin, tout comme sa vision de la condition féminine. C’est une auteure qu’il ira consulter de nouveau, c’est certain.

La prisonnière des Sargasses, Jean Rhys, 1966, « L’imaginaire », Gallimard, 252 pages

BONUS : le procès de Mr Rochester

La lecture de La prisonnière des Sargasses, puis le revisionage d’une adaptation de Jane Eyre (celle avec Charlotte Gainsbourg), ont jeté à la face de Federico les travers du personnage masculin clé de ces deux romans : Mr Rochester. Il n’y avait pas beaucoup fait attention jusqu’ici, mais en fait ce personnage est assez méprisable aux yeux de notre ami lapin. Voici donc son mini-procès.

Federico va essayer de rester poli, mais Mr Rochester est en fait un bel enfoiré. Un homme fier, misanthrope, aigri, mal aimé par sa famille et qui reproduit cette dureté sur sa jeune épouse. Si pour l’excuser on pourrait relever que l’air des Antilles ne lui fait pas de bien et affecte un peu son jugement, cela ne l’excuse pas du tout de son comportement. Car en ayant peur de la folie de la mère, il va lui-même arroser la graine qui pointait à peine chez Antoinette : en l’ignorant, la méprisant, la trompant, ne l’appelant pas par son prénom, bref, en se comportant comme un beau salaud égoïste et phallocrate, méfiant envers les femmes qu’il voit comme des hystériques, des manipulatrices ou des beaux objets (que ce soit Antoinette, Annette, Christophine et les autres domestiques dans La prisonnière, mais aussi Miss Ingram, la jeune Adèle et sa mère dans Jane Eyre). Notre chère Jane semble avoir trouvé grâce à ses yeux, certainement en raison de toutes ses qualités, mais aussi de sa très forte personnalité et de son indépendance sans failles. Elle aussi est droite et fière, finalement.

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Qu’est-ce qu’il est pénible comme garçon !

Mais revenons à Antoinette. Alors que dans Jane Eyre, elle est perçue comme le boulet qui empêche l’homme de vivre pleinement ses désirs, dans La prisonnière des Sargasses Mr Rochester est vraiment la pire chose qui soit arrivée à Antoinette (et elle en a eu, des choses pas sympas). Dans les deux romans, il est un bourreau qui se place en victime. Cet homme est un tortionnaire : il harcèle son épouse et l’enferme dans la tour d’un château froid et lugubre pendant 9 ans, rappelons-le ; pas étonnant qu’elle perde un peu la boule ! Mr Rochester incarne à merveille le rôle du maître et du patriarche omnipotent à qui rien ne doit résister. C’est ce qui rend le personnage de Jane Eyre merveilleusement noble, riche et puissant, car elle se confronte à cet homme, l’apprivoise et le vainc, malheureusement au détriment de la pauvre Antoinette.