Une famille délicieuse

Un roman de Willa Marsh, traduit de l’anglais par Eric McComber.

4 carottes

famille-delicieuseNest et sa sœur aînée Mina vivent leurs vieux jours dans la maison de famille à Ottercombe, en Cornouailles. Ces deux vieilles dames se sont construit un cocon fait de l’affection qu’elles se portent et de petites habitudes. L’arrivée de leur grande sœur va bouleverser leur équilibre : Georgie perd la tête et doit vivre chez elles quelques semaines avant son entrée dans un établissement spécialisé. Complètement déboussolée, Georgie ressasse le passé et, en quelques remarques, laisse croire à ses sœurs qu’elle pourrait bien dévoiler de lointains secrets de famille. Mais comment savoir ce qu’elle sait réellement ? Comment démêler les souvenirs et le délire ? Pour conjurer leur inquiétude, Mina et Nest se plongent dans leurs souvenirs et tentent de se préparer à voir la vérité ressurgir.

Willa Marsh est une auteure anglaise super sympa. En effet, elle ne connaît pas Federico mais elle a écrit un livre rien que pour lui. À l’intérieur elle a mis les magnifiques paysages des Cornouailles, une vieille maison et son jardin, une famille attachante et les secrets qui vont avec. Elle a enrobé cela d’une foultitude de détails insignifiants mais essentiels sur le thé, le feu de cheminée, les fleurs, le soleil et tous les gestes du quotidien qui – tels les ingrédients d’une recette magique – donnent corps et vie au livre.

En parlant de sa sœur Mina, Nest dit qu’elle « était parvenue à tisser les évènements du passé pour en faire une vaste tapisserie, cousant soigneusement chaque partie de manière à ce que les personnages se dégagent, hauts en couleur, passionnants, devant le décor lumineux et familier de la baie et de la mer, ou en mouvement dans la vieille maison, comme si c’était hier. » En lisant cela, Federico a aussitôt pensé que cette description collait parfaitement au talent déployé par Willa Marsh dans ce roman qui l’a totalement ravi. Notre ami lapin a non seulement pris un grand plaisir à le lire, mais une fois terminée, sa lecture a laissé place à une douce nostalgie, comme celle qu’on ressent après des vacances ou un voyage particulièrement agréables.

Après ce plaisant séjour à Ottercombe, Federico n’a qu’une hâte : repartir avec Willa Marsh Tour !

Willa Marsh, trad. Eric McComber, Une famille délicieuse, J’ai Lu, mars 2016, 414 p.

 

Marathon critique à la bourre

Federico ne va pas vous faire de poésie sur le temps qui passe et tout et tout. Tout est dans le titre d’façon !

Les maisons

Un roman de Fanny Britt.

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Avec Les maisons, nous sommes dans la tête de Tessa pendant les trois journées qui précèdent ses retrouvailles avec son premier amour, Francis. Trois garçons adorables, un époux aimant, un boulot d’agente immobilière, des souvenirs d’enfance et d’adolescence… Tessa remue sa vie dans tous les sens à l’aune de cet amour passionné et jamais cicatrisé.

Et ouais, l’héroïne de Fanny Britt est une jeune maman bobo blasée par sa routine et ses rêves éteints, qui va vibrer de nouveau au retour dans sa vie de son premier amour… Mais Federico a beaucoup aimé ! Car Les maisons demeure la vraie vie, pas un conte de fée ; pas de sentimentalisme, plutôt des émotions décrites avec justesse et style.

De plus, cette totale remise en question a particulièrement intéressé notre ami lapin, parce qu’il s’est retrouvé dans ce monologue intérieur. Ne jouons-nous pas nous aussi nos drames personnels et notre insatisfaction chronique dans le cercle fermé de nos pensées, sans interruption, avec des hauts et des bas, une multitude de « et si… » et de monde refait ? Voilà ce qui se cache dans Les maisons !

img_0596Naufrages

Un roman de Biz.

2 carottes

Roman court qui se lit d’une traite, Naufrages a englouti Federico pour le recracher un peu paumé sur la plage. Car il y a un twist assez horrible au milieu de ce livre qui en précipite la lecture ; mais une fois fini, il est mieux de ne plus y penser et ce sont ses défauts qui resurgissent…

Le fait que notre ami lapin s’attendait à un ouvrage à tendance dystopique mais qui tourne en drame familial contemporain l’a déstabilisé. Frédérick est un jeune fonctionnaire qui se voit relégué au département des Archives au sous-sol, mais aucun travail ne lui est donné. Il commence à déprimer d’être aussi inutile et de s’ennuyer autant, sa jolie femme et son adorable bébé étant tout ce qui lui reste de sympa au quotidien. Alors que cette première partie a des allures d’absurde Orwellien, bim ! le twist arrive et l’histoire prend une autre direction : sortez vos mouchoirs…

Si Naufrages a beaucoup touché notre ami lapin sur le coup, il n’en reste maintenant pas grand-chose. En partie certainement en raison de cette écriture, maîtrisée certes, mais parfois trop stéréotypée, que ce soit dans la narration ou dans ses personnages souvent décrits de manière caricaturale.

La mare au diable

Un roman de George Sand.

2 carottes

400px-sand_-_la_mare_au_diable_illustration10Avec La mare au diable, classique de cette chère George Sand, notre ami lapin était content de retrouver l’univers de La petite Fadette, c’est-à-dire la campagne berrichonne et les amourettes paysannes. Ici c’est l’histoire de Germain, veuf de 28 ans dont le beau-père conseille le remariage avec une veuve d’un village voisin. Il part à cheval accompagné du petit Pierre, son fils, et de Marie, jolie fille de 16 ans qui va devenir bergère. Au crépuscule, les alentours de la mare vont faire tourner la tête à Germain.

Force et simplicité des sentiments, description et incarnation des mœurs paysannes : voilà ce qu’il y a de plaisant chez George Sand. L’histoire de La mare au diable est également entourée d’une lourde préface commentant une gravure allégorique de la vie champêtre, et de longues appendices décrivant les coutumes d’un mariage dans le Berry ; l’histoire de Germain et Marie semble toute petite à côté… C’est pourquoi Federico préfère La petite Fadette à La mare au diable, roman plus long et donc plus attachant, lu voilà plus de 6 ans mais qui l’a davantage marqué !

L’homme qui mit fin à l’histoire

Un roman de Ken Liu, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Paul Durastanti.

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Voici un court roman de science-fiction qui prend la forme étonnante d’un documentaire télé.

Les chapitres débutent donc par des didascalies nous présentant la scène et les mouvements de caméra, le récit devenant une série de reportages, témoignages et débats télévisuels. C’est le combat de l’historien Evan Wei et de son épouse physicienne Akemi Kirino qui nous est raconté. Ensemble, ils ont créé un procédé permettant d’observer le passé à une date et un lieu donné (Federico vous passe les détails techniques de leur découverte scientifique).

15933974_10158005864165082_1996396183_oLa période qu’Evan Wei choisit d’observer est celle de la seconde guerre mondiale en Chine, à Pingfang précisément. Y étaient installés les militaires japonais de l’Unité 731 qui réalisaient des expériences plus que sordides sur des prisonniers chinois. Vivisections, amputations, inoculation de maladies, viols, etc. Les témoins oculaires envoyés par Evan et Akemi attestent de ces horreurs, mais la communauté internationale a du mal à accepter cette nouvelle façon de traiter l’Histoire, surtout le Japon, bien sûr, mais aussi la Chine et dans le fond tous les pays ayant quelque chose à se reprocher (beaucoup donc).

L’auteur nous dresse une savante réflexion sur l’Histoire, la mémoire collective et le rôle des états vis-à-vis du passé. Federico a été assez touché par cette lecture, notamment par cette partie de l’histoire sinno-japonaise qui lui était inconnue. Toutefois, la brièveté du roman lui laisse un souvenir assez diffus, comme s’il manquait quelque chose pour donner corps au récit qui perd son identité SF au profit du documentaire.

Récap’ :

Les maisons, Fanny Britt, 2015, Le Cheval d’août, 222 pages

Naufrages, Biz, 2016, Leméac, 136 pages

La mare au diable, George Sand, 1846, 192 pages

L’homme qui mit fin à l’histoire, Ken Liu, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Paul Durastanti, 2016, Le Bélial’, 112 pages

Bestiaire

Un roman de Éric Dupont.

2 carottes

Peu de temps après La fiancée américaine, Federico a lu Bestiaire, un des précédents romans d’Éric Dupont.

Bestiaire égrène les souvenirs d’enfance de l’auteur en Gaspésie, une région du Québec faite de mer, falaises et montagnes. Peu d’habitants, beaucoup d’embruns ; c’est là que son père, récemment séparé, vient installer sa maison mobile avec sa nouvelle compagne et ses deux enfants peu emballés à l’idée de quitter leur mère bien-aimée et de vivre sous la coupe du nouveau tandem.

img_0588D’ailleurs, l’auteur trouve les surnoms adéquats pour désigner les protagonistes de sa tragédie familiale : son père est Henri VIII (coureur de jupon despotique), sa mère est Catherine d’Aragon (première épouse rejetée), et sa belle-mère est Anne Boleyn (seconde épouse imposée). La vie à la maison devient celle à la Cour, avec ses règles, son paraître, ses combats (« Vive le Québec libre ! »). Le jeune garçon s’échappe comme il peut de cet univers contraignant, et choisit des figures animalières pour totems de ses souvenirs et rêveries enfantines : le chat, le chien, le grand-duc d’Amérique, les poules, le bigorneau…

Réinventé à sa sauce d’adulte et d’écrivain, le récit autobiographique d’Éric Dupont est joli, car empreint de poésie, d’images et de verbe. C’est ce style et ce sujet qui ont amené notre ami lapin à rapprocher Bestiaire de L’avalée des avalées, ce roman de Réjean Ducharme qu’il avait lu il y a quelques années : deux histoires d’une fratrie au mode de vie inusité, isolée dans la campagne québécoise.

Avec toutes ces qualités, il n’en reste pas moins que le souvenir de cette lecture est assez évanescent dans l’esprit de notre ami lapin : Bestiaire n’est pas aussi mémorable que La fiancée américaine !

Éric Dupont, Bestiaire, 2008, Marchand de feuilles, 310 pages pour la version poche.

Sous la vague

Un roman d’Anne Percin.

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Le héros de Sous la vague, Bertrand Berger-Lafitte, est propriétaire d’un domaine de Cognac, divorcé et père d’une fille totalement hors de contrôle. Il vit dans une bienheureuse routine jusqu’à ce funeste jour de 2011 qui voit le Japon en proie à la colère des océans… et de l’uranium. Or, le pays du Soleil Levant étant son principal acheteur, l’entreprise familiale se rertouve menacée par cette catastrophe pourtant si lointaine. La révolte gronde au conseil d’administration et Bertrand est menacé d’éviction. Pour cet homme qui pensait se laisser porter tranquillement jusqu’à une retraite bien mérité, le choc est de taille.sous-la-vague Comme dans ce Japon qui le fascine tant, tout semble s’écrouler autour de lui. Un seul repère subsiste : Eddy, son dévoué chauffeur, qui l’intimide aussi bien par son aura de mystère que par sa franchise. Notre héros se met à errer dans sa vie et dans son domaine au risque de se perdre, comme lorsqu’il suit dans les bois un faon miraculeusement rescapé d’un accident de voiture (précisons que le faon n’était pas au volant). Ainsi, la même vague qui a recouvert Fukushima semble avoir enseveli notre héros, le laissant à la dérive.

Ce roman est franchement bizarre. Federico s’est longtemps demandé s’il allait aller jusqu’au bout et puis, finalement, la curiosité a pris le dessus, de même que l’étrange ambiance dans laquelle baignent les personnages. Si notre ami lapin devait créer un bandeau publicitaire pour ce livre (vous savez, ces gros machins rouges qui cachent la couverture et parfois laissent des grosses traces d’encre) il mettrait : « Sous la vague, le premier roman de terroir à la sauce teriyaki ». En effet, nous avons l’histoire d’un homme qui essaie de garder la main sur son domaine charentais, tandis que ses employés s’organisent et se battent pour conserver leur travail, racontée avec un détachement que Federico a souvent rencontré dans les romans japonais qu’il a croisé. L’effacement de Bertrand face à la situation, son désir de se fondre dans le décor et l’épure de l’écriture d’Anne Percin donnent à ce roman un je ne sais quoi de fascinant et d’envoûtant. Cela a suffisamment motivé Federico qui a donc poursuivi sa lecture jusqu’à la fin et n’a pas regretté cet étonnant et amusant moment de lecture.

Anne Percin, Sous la vague, éditions du Rouergue, août 2016, 200 p.

La fiancée américaine

Un roman d’Éric Dupont.

4 carottes

Federico va enfin vous parler de ce pavé formidablement cool qu’est La fiancée américaine.

Cela lui a pris du temps avant de se lancer, car il ne savait pas comment mettre des mots sur cette lecture. De toute façon, il sera plus juste de se faire une idée de ce roman en le lisant. Ne vous fiez pas à la quatrième de couverture, qui est étrangement à côté de la plaque !

La fiancée américaine est un roman comme Federico les aime : des histoires en veux-tu en voilà, qui amusent, indignent, attristent, questionnent, émeuvent le lecteur, mais aussi des personnages pas piqués des vers qui évitent les stéréotypes, des pérégrinations de par le globe qui font voyager dans la tête, et enfin un style d’écriture solide couplé à un plaisir de la langue évident de la part de l’auteur.

la fiancée américaineEn gros, La fiancée américaine parle des descendants successifs de Madeleine l’américaine, une cousine éloignée que l’on a fait venir des États-Unis en 1918 pour épouser le jeune Louis-Benjamin Lamontagne dans le village québécois de Rivière-du-Loup (à cause qu’elle s’appelait Madeleine, parce que dans la famille on n’épouse que des Madeleine, c’est comme ça). Mais cette fiancée yankee n’est la vedette que du premier chapitre de ces 750 pages, et c’est davantage les générations suivantes dont l’on va suivre les pas : son fils, Louis Lamontagne, homme-fort surnommé le Cheval Lamontagne ; sa petite-fille Madeleine, aux sentiments insondables et l’ambition implacable ; et ses deux-arrières petits-fils, Gabriel et Michel, qui vont s’envoyer des lettres entre Rome et Berlin pendant un bon quart du bouquin. Ajoutons-leur Madeleine la « Mére », qui va traverser le siècle avec la fidèle sœur Marie-de-l’Eucharistie, ainsi qu’une Magdalena allemande et une touchante Solange, la petite voisine qui va se faire ombre des Lamontagne.

Truffé d’univers variés, La fiancée américaine a fait trembler notre ami lapin sous les remous tragiques de la débâcle allemande de 1945, transpirer au rythme de cours de gym musclés à Toronto et vibrer sous la mélodie persistante de l’opéra fellinien Tosca. Cette lecture se rappelle à lui comme un chemin pavé de petites croix en pendentif, de flèches perdues dans les nuages et de rumeurs qui montent et descendent allégrement la rue principale d’une petite bourgade au bord du fleuve.

Ouais, c’est pas très clair… parce qu’il faut lire le livre !

Vous l’aurez compris, tout s’éparpille à droite à gauche. Federico s’est trouvé face à un gigantesque puzzle dont il connait toutes les pièces mais qu’il aurait bien du mal à assembler parfaitement. À la fin, l’œuvre est belle et ressemble à quelque chose de tangible, foisonnant et furieusement sympatoche. De sacrées bonnes histoires lui ont été contées là !

Éric Dupont, La Fiancée américaine, Marchand de feuilles, 2012, 748 pages

Les petites consolations

Un roman de Eddie Joyce, traduit de l’anglais par Madeleine Nasalik.

3 carottes

les petites consolationsQuand en 2001 les tours jumelles du World Trade Center de New York se sont effondrées, elles ont emporté avec elles des milliers de vies et brisé autant de familles. Les Amendola ont ainsi été marqués par la disparition de Bobby, fils, mari et père.

L’auteur nous fait traverser le deuil et la reconstruction pas toujours possible des cœurs à travers l’arrivée d’un nouvel amour dans la vie de Tina, la veuve de Bobby. Pour les parents et les frères de ce dernier, la nouvelle agit comme un électrochoc et fait rejaillir les souvenirs. L’auteur laisse glisser le flux de cette mémoire désordonnée et nous raconte par petites touches le destin de cette famille italo-irlandaise installée à Staten Island, ville dortoir reliée à Manhattan et au trou béant de Ground Zero par un ferry dont la symbolique est habilement exploitée.

On revient sur la rencontre des parents, les matchs de basket suivis par les hommes de la famille, les échecs amoureux des frères de Bobby, etc. Autant de moments fondateurs qui se mêlent au récit du présent au risque de semer le trouble dans l’esprit du lecteur : Federico ne savait parfois plus très bien à quelle époque il était. Mais au fond, cela ne rend que plus réaliste l’histoire de cette famille ordinaire et très attachante. Eddie Joyce décrit les sentiments des différents personnages avec beaucoup de justesse et de pudeur ; le pathos larmoyant n’a pas sa place dans ce livre.

Notre ami lapin est, vous le savez, très sensible aux détails du quotidien, à la routine et à la magie de sa transgression. Les petites consolations en est plein et sa lecture a été un grand plaisir pour Federico qui a été ému par la fragilité des personnages, par leur chagrin et aussi par cette rage de vivre qui s’exprime souvent de façon inattendue.

Eddie Joyce, trad. Madeleine Nasalik, Les petites consolations, Rivages, avril 2016, 476 pages.

Home

Un roman de Toni Morrison, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière.

2 carottes

Federico voulait depuis longtemps lire la plume de Toni Morrison. L’élu est le court roman Home, attrapé au vol dans le rayon de sa bibliothèque de quartier. 

Home - Toni MorrisonHome est un très beau texte, fort et imagé. En de courts chapitres et quelques personnages seulement, l’auteure dépeint la dureté du parcours d’un frère et une sœur afro-américains dans les années 1950 : leur enfance soudés l’un à l’autre, leur jeune vie d’adulte catastrophique, mais surtout leur retour dans la maison natale dans une petite ville du sud des États-Unis. Alors que le frère aîné doit apprendre à vivre avec le traumatisme de la guerre de Corée où il a perdu ses deux amis d’enfance et tué des innocents, la sœur cadette fait face aux divers individus malintentionnés qui profitent de sa naïveté pour la voler ou l’asservir. Violence de tous bords et tendresse fraternelle s’entremêlent à travers les voix éprouvées de ces héros qui peinent à combattre cette vie si dure envers eux ; eux qui souhaitent simplement trouver la paix.

Malgré toute la beauté terrible de ce récit, il manque une carotte à Home (qui a failli en avoir trois), mais la faute en revient à Federico. Tout simplement parce que la lecture de ce très court roman a été assez express et distante, hachée entre deux trajets de métro et un emploi du temps chargé. Des circonstances pas si rares pour notre ami lapin, mais qui, ici pourtant, l’ont empêché d’être complètement investi dans ce livre au demeurant très bon.

Sans rancune Toni, ce n’est que partie remise !

Toni Morrison, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière, Home, Christian Bourgois éditeur, 2012, 154 pages

Tracks

Un livre de Robyn Davidson, traduit de l’anglais par Bernardine Cheviron-Poylo.

3 carottes

Tracks est le récit de Robyn Davidson qui, dans les années 1970, est partie avec quatre dromadaires et son chien pour traverser l’ouest de l’Australie, sans aucune expérience en la matière. Beaucoup de choses sont dites dans ce superbe livre qui retranscrit la fièvre de son auteure : les longs et éprouvants mois passés à Alice Springs avant d’acquérir ses dromadaires, la rencontre avec les aborigènes, les touristes envahissants qui veulent absolument photographier la « Camel Lady », le journaliste du National Geographic qui la suit sans relâche, etc.

Parmi tout cela, ce qui a le plus marqué Federico, c’est le désir de solitude de Robyn Davidson. La solitude non pas comme un moyen d’atteindre une forme de plénitude ou de connaissance de soi mais comme une fin. Robyn Davidson veut juste être tranquille avec ses animaux. Sa frustration est immense quand, incapable de financer son périple, elle se résigne à « vendre » son récit au National Geographic qui lui impose la présence occasionnelle d’un photographe. La jeune femme va beaucoup souffrir des intrusions du jeune homme, certes plein de bonnes intentions mais qui ne comprend pas vraiment le sens de son périple. Elle vit beaucoup mieux la présence d’un vieil aborigène qui lui sert de guide lors de la traversée de terres sacrées interdites à une femme seule. En traversant le désert Robyn Davidson ne voulait rien prouver, ni à elle-même, ni au monde, elle voulait juste que ce dernier et ses conventions étouffantes la laissent en paix.

robyn davidson by rick smolan - Tracks

Parce que Federico trouve la couverture du livre fort laide, il préfère mettre une photo de Rick Smolan qui, malgré son côté un peu boulet, est quand même devenu un ami de Robyn et a pris de sacrés beaux clichés, comme celui-ci qui représente notre aventurière et sa chienne Diggity.

Son périple n’est pas simple et Robyn Davidson traverse de nombreuses difficultés, fait face à quelques accidents plus ou moins graves et se sent parfois totalement découragée face à l’ampleur de la tâche. Elle sombre souvent dans un mélange de découragement et de frustration quand elle constate que son voyage ne correspond pas à ses attentes. À travers les pages de son livre, ce que Federico a ressenti comme étant les meilleurs moments du voyage sont ceux où elle déambule nue et sale (et fière de l’être), libérée de toute forme de savoir-vivre occidental, vivant au rythme de ses animaux.

La relation qu’elle noue avec ses dromadaires et celle la lie à sa fidèle chienne Diggity sont la plus simple et la plus solide des amitiés. Dit comme ça, on se croirait un peu dans un numéro particulièrement mièvre de 30 Millions d’amis, mais non, on est dans Tracks et c’est vachement mieux !

Si ce livre est arrivé jusqu’à Federico c’est grâce au cinéma, qui a eu la bonne idée d’adapter le récit de Robyn Davidson, entraînant ainsi sa réédition en France (avec une couverture trop moche). Après l’avoir lu, notre ami lapin s’est donc rué dans une salle obscure. À l’expérience pleine d’émotions de la lecture, il a donc ajouté la beauté des images animées. Il a ainsi découvert que les dromadaires font vraiment un bruit abominable, que l’Australie n’est pas faîte que de déserts oranges et que Mia Wasikowska (qui prête ses traits à Robyn Davidson) est une actrice extrêmement talentueuse.

Robyn Davidson, trad. Bernardine Cheviron-Poylo, Tracks, Stock, avril 2016, 270 p.

Des snobs sur Belgravia

Julian Fellowes est un auteur et scénariste anglais qui a eu la riche idée de créer la série Downton Abbey, donnant ainsi à Federico de grandes joies télévisuelles. En matière de littérature il n’est pas non plus en reste même s’il y a du bon et du moins bon. Nous l’allons montrer tout à l’heure. C’est-à-dire maintenant.

fellowes

Snobs

3 carottes

Un personnage secondaire assez objectif nous raconte l’histoire de son amie, jeune et ambitieuse bourgeoise qui met le grappin sur l’un des célibataires les plus en vue de l’aristocratie anglaise. Julian Fellowes nous plonge avec délice dans le monde très fermé de la noblesse britannique qui, même à la fin du XXe siècle, reste un milieu à part, peu enclin à accepter les intrus. Son écriture est pleine d’ironie et de mordant, on sent qu’il tient à nous montrer ce milieu qu’il admire sans l’idéaliser. D’une intrigue assez basique sans action palpitante, il fait un roman qu’on lit avec délectation. Les illusions des personnages sont balayées d’un revers de la main mais le socle des aristocrates anglais est plus difficile à déboulonner. Ce monde aux mœurs délicieusement surannées nous est servi sur un plateau d’argent par l’auteur.

Belgravia

2 carottes

L’intrigue de Belgravia est née du même terreau que Snobs : comment l’aristocratie anglaise peine à gérer l’intrusion d’éléments bourgeois dans ses salons. Sauf qu’au XIXe siècle, ces derniers n’avaient pas encore envahi le paysage et la noblesse ne se contentait pas de faire de la figuration : elle dirigeait le pays (que dis-je, l’Empire !). Après s’être régalé de Snobs, Federico s’est donc jeté sur le dernier roman de Julian Fellowes avec de grandes attentes. Elles ont, hélas, été déçues. Contrairement à son prédécesseur, ce livre manque du mordant et de l’irrévérence qui aurait donné du relief à une histoire certes bien construite et pleine de personnages intéressants mais désespérément prévisible. Pour une intrigue faite de secrets de famille, de tromperies et de mensonges, c’est quand même très ennuyeux ! Federico classe donc Belgravia dans les lectures sans prises de tête, agréable mais sans plus, assortie d’un parfum de déception.

Julian Fellowes, traduit de l’anglais par Dominique Edouard, Snobs, LGF, août 2008, 407 p. (attention, cette édition est épuisée, il faudra casser votre tirelire et vous acheter la réédition de 2016 chez Lattès).

Toujours Julian Fellowes, mais cette fois traduit par Carole Delporte et Valérie Rosier, Belgravia, Lattès, juin 2016, 476 p.

Le roi disait que j’étais diable

Un roman de Clara Dupont-Monod.

3 carottes

Il est certains personnages, historiques ou non, qui font tellement partie de notre paysage que l’on croit – à tort – tout connaître d’eux. Ainsi, en lisant Le roi disait que j’étais diable, Federico a réalisé qu’il ignorait beaucoup de choses d’Aliénor d’Aquitaine, cette mythique reine médiévale dont Clara Dupont-Monod a fait son héroïne. Il avait notamment oublié qu’après son divorce avec le roi de France, Aliénor est devenue reine d’Angleterre et a donné naissance à Richard Coeur de Lion.

prince jean

Et au Prince Jean, également. On a les références qu’on peut.

Ce manque de culture aura néanmoins apporté un goût particulier à la lecture, car il a permis à Federico de regarder Aliénor non pas comme une statue de marbre drapée dans sa légende mais comme n’importe quelle héroïne de roman. Notre ami lapin a donc pu sauter à pattes jointes dans ce livre qui semble avoir comme objectif de donner un corps et des sens à la jeune Aliénor.

le roi disait que j'étais diableLe roi disait que j’étais diable balaye son premier mariage avec le roi Louis VII. Ils divorceront après quinze années d’une union tumultueuse marquée par la Deuxième Croisade. Ces deux-là n’étaient pas faits pour s’entendre : à Louis la passion de Dieu et des mots, à Aliénor l’amour des troubadours et le fracas des armes. Mettez-les face à un opposant, le premier réglera le problème en usant de diplomatie, la seconde le passera au fil de l’épée et brûlera ses domaines. Malheureusement, à l’époque, les mariages royaux ne se faisaient pas sur la base de tests d’affinités. Ces deux voix vont s’affronter tout au long du livre, donnant à ce dernier une dynamique assez fascinante.

Clara Dupont-Monod le précise à la fin de son livre : il n’était pas question pour elle d’écrire un livre historique. Elle s’est emparée des vides que comprend la biographie d’Aliénor et les a comblé avec une belle palette d’émotions et de sensations. Sous sa plume le Moyen Âge et les lieux parcourus par la reine prennent vie. Dans les pas d’Aliénor, le lecteur peut sentir le soleil qui baigne le Poitou et les odeurs qui émanent des marchés parisiens. Federico aurait aimé que ce roman soit plus long, afin de prolonger cette expérience !

Clara Dupont-Monod, Le roi disait que j’étais diable, Grasset, août 2014, 192 p.

Le lièvre de Vatanen

Un roman d’Arto Paasilinna, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail.

3 carottes

Enfin ! Federico met ses moustaches dans Le lièvre de Vatanen, ce roman incontournable de la littérature scandinave dont il a tant entendu parler.

Comme le titre l’indique, l’un des héros de ce livre est un lièvre. Que faudrait-il de plus pour convaincre notre ami lagomorphe ? Si l’histoire se concentre sur le personnage de Vatanen, le lièvre n’est pas en reste, et vit selon Federico une aventure tout aussi mouvementée que son compagnon humain. De toute façon, sans lui, rien ne serait arrivé.

Vatanen est un journaliste d’Helsinki qui envoie tout promener du jour au lendemain : son travail pour un magazine médiocre et racoleur, son mariage raté et sans amour, sa vie routinière et sans intérêt dans la grosse ville… L’événement déclencheur sera sa rencontre avec le lièvre, percuté en pleine nuit par son collègue photographe sur une route de campagne. Vatanen part à sa recherche, ignorant les appels de plus en plus énervés de son ami qui finira par le laisser seul dans les bois. Mais il n’est pas seul. Recueillant le pauvre animal blessé et effrayé, il va progressivement apprendre à le soigner et le nourrir. Le lièvre devient alors son compagnon de route, son guide et sa muse dans sa quête de simplicité et de liberté à travers les forêts du grand nord.

le lièvre de Vatanen

Lecture rapide et cocasse, ce roman nous emmène aux quatre coins de la Finlande sur les pas de Vatanen et de son lièvre. Les différentes étapes et rencontres de son voyage prennent la forme d’historiettes se succédant en cours chapitres qui se lisent avec aisance. Univers truculent, parfois dur, parfois léger, Le lièvre de Vatanen est un texte aux allures picaresques se mêlant au nature writing et célébrant joliment une fable du retour à la nature, bien plus efficacement selon notre ami lapin que l’a fait Sylvain Tesson avec Dans les forêts de Sibérie.

Une réserve cependant pour finir : si sa lecture fut plaisante, Federico a tout de même souvent tiqué de la place qui était faite aux femmes dans Le lièvre. Pendant le voyage de Vatanen et du lièvre, les personnages féminins n’ont pas de nom (sauf si elles ont des relations sexuelles avec le héros), et endossent les rôles peu glorieux et stéréotypés de mégère castratrice (l’épouse de Vatanen), de mondaines futiles (les épouses des ambassadeurs), de « bonnes femmes » et autres plantes vertes. Des passages un peu sexistes qui teintent le texte d’Arto Paasilina d’un point de vue malencontreusement rétrograde de ce côté-là (on sent qu’il date de plusieurs décennies déjà), alors que le roman demeure joliment moderne dans ses autres aspects.

Arto Paasilinna, Le Lièvre de Vatanen, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, Denoël/Folio, 1989, 224 pages

Tout n’est pas perdu

Un roman de Wendy Walker, traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau.

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Attention ! Federico n’a pas aimé ce livre et n’a aucune envie de vous inciter à le lire, et donc par conséquent, il n’a aucun scrupule à vous dévoiler des éléments clés de l’intrigue. Vous voilà prévenus.

tout n'est pas perduFederico n’aime pas les thrillers, mais pourtant il essaie. Vraiment. Il s’est lancé tout frétillant dans la lecture de Tout n’est pas perdu, roman qu’on lui a présenté comme un phénomène à la hauteur de Les Apparences (que votre chroniqueur avait beaucoup aimé pour le coup, comme quoi, tout n’est pas perdu, huhuhu !)

C’est l’histoire d’une adolescente américaine violée lors d’une fête, qui va subir un traitement spécial, réservé aux militaires souffrant de stress post-traumatique, pour effacer tout souvenir de ce crime atroce. Le lecteur n’a pas cette chance et aucun détail du viol ne lui est épargné. Federico était donc assez mal à l’aise dès le départ. Mais puisqu’on lui avait promis une intrigue passionnante et un dénouement diabolique, il a bien voulu poursuivre sa lecture. C’est Alan Forrester, un psychologue qui nous raconte l’histoire de Jenny Kramer et de sa famille. Il la connaît bien puisque c’est lui qui commence à suivre la jeune fille après qu’elle ait fait une tentative de suicide. Et oui, effacer les souvenirs c’est bien joli, mais le corps a une mémoire et lui, il n’a rien oublié. Ce psychologue va donc essayer de retrouver les souvenirs effacés afin de reconstituer la mémoire de sa patiente et aider les autorités à retrouver le coupable. Alan suit aussi les parents de la victime et découvre de lourds secrets qui n’attendaient que ce drame pour leur exploser au visage. Hors du cabinet, l’enquête se poursuit, piétine et des suspects vont émerger. Alan ayant accès aux secrets et aux confidences de chacun, il va découvrir que la vérité pourrait le mettre en danger.

Sur cette base, l’auteur construit brillamment, et avec une excellente maîtrise de la digression, l’histoire de la manipulation que va orchestrer ce psychologue un peu plus louche à chaque chapitre. Cet homme a hautement conscience de son pouvoir sur l’esprit de ses patients et va en abuser, dans leur intérêt au début, puis le sien.

Suspens, suspicion…

Mais finalement, non, au dernier moment, l’auteur balaie la toile d’araignée qu’il a solidement construite d’un revers de manche, et, de cette même manche, sort un psychopathe. C’est lui qui a tout fait, par ce que c’est un méchant psychopathe et qu’il avait plein de raisons tordues pour faire ça. L’auteur essaie bien de nous faire croire que tout cela a du sens, que tout est lié et qu’il a vraiment un esprit super diabolique mais Federico n’a pas été convaincu. La fin du livre joue beaucoup sur la sympathie que le lecteur éprouve pour Alan, mais notre suspicieux lagomorphe n’a jamais ressenti autre chose que de la gêne à son égard. Même les révélations finales n’ont pas suffit à titiller l’empathie de Federico.

Wendy Walker, Tout n’est pas perdu, Sonatine, mai 2016, 345 p.

Mr Vertigo

Un roman de Paul Auster, traduit de l’anglais (État-Unis) par Christine Le Bœuf.

3 carottes

Federico a retrouvé Paul Auster avec plaisir à l’occasion du club de lecture de ses copains. Cette lecture était cool, foisonnante et voyageuse, comme toujours avec cet auteur.

Si Mr Vertigo ne détrône pas Moon Palace dans le cœur de notre ami lapin, il rejoint Brooklyn Folies dans le club des romans « plus légers » de Paul Auster. Federico aime Paul parce que c’est un formidable conteur, qui nous livre de vraies histoires romanesques, avec des personnages approfondis qui prennent immanquablement toute leur consistance au fil des pages, à travers leur passé, leurs émois, leurs pensées et leurs actions.

Mr VertigoDans Mr Vertigo, ce sont les pas du jeune Walt que nous suivons. Garnement d’à peine 10 ans promis à la délinquance dans les États-Unis des années 1920, Walt est pris sous l’aile de Maître Yehudi qui lui promet de lui apprendre à voler. C’est dans une petite ferme du Kansas qu’il grandit, en compagnie du maître, de Maman Sioux, vieille femme amérindienne, et d’Esope, jeune adolescent noir handicapé. Walt est soumis aux épreuves que lui fait passer le maître, les exécutant les unes après les autres, forgeant sa volonté et préparant certainement son esprit aux prodiges qu’il réalisera bientôt.

Ses exploits fabuleux seront pourtant mis à rude épreuve, et les malheurs successifs qui jalonneront ses jeunes années feront de lui un homme tantôt vengeur et effronté, tantôt ambitieux et crapuleux, tantôt brisé et terne…

Federico n’a pas spécialement apprécié le personnage du héros, mais ses aventures et surtout l’écriture de Paul Auster ont une nouvelle fois réussi à l’envoûter, lui faisant passer un bon moment dans une prose maîtrisée qui relate avec passion l’ambiance des routes, des plaines et des villes chahutées de l’Amérique de cette époque.

Paul Auster, Mr Vertigo, Le livre de poche, 1994, 320 pages

La femme qui fuit

Un roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette.

3 carottes

Dans la petite tête de Federico, La femme qui fuit a ouvert la porte à une flopée de profondes réflexions ; on peut même dire que cette lecture l’a un peu secoué.

Car quel mystère que cette femme, Suzanne Meloche, ontarienne francophone, qui a abandonné tour à tour ses parents et ses frères et sœurs, son époux et ses jeunes enfants… une femme qui a constamment passé sa vie à fuir ?

la femme qui fuitLa femme qui fuit est tissé des bribes éparses que l’auteure a pu retrouver sur la vie tumultueuse de sa grand-mère insaisissable. Anaïs Barbeau-Lavalette a dû engager une détective privée pour enquêter ; et, peu à peu, son histoire, son enfance, ses errances se sont dévoilées à elle.

D’abord dérouté par le ton et tiraillé par ses suspicions envers la véracité de chaque faits et gestes rapportés, imaginés sûrement, Federico a vite été pris au jeu du passionnant, singulier et dramatique destin que cette femme s’est construit.

Suzanne Meloche passe une enfance rude et frustrée pendant la Grande dépression, entre son père honteux d’avoir perdu son poste d’instituteur et d’être réduit à cueillir des pissenlits pour quelques sous, et sa mère sévère et épuisée qui ne compte plus les enfants qu’elle met au monde. Lorsqu’à 18 ans Suzanne part étudier à Montréal, elle fait des adieux succincts à ses parents, ses frères et ses sœurs qu’elle ne reverra pour ainsi dire jamais. Dans la métropole québécoise, elle joint un groupe de jeunes intellectuels et artistes de l’automatisme qui signeront le manifeste du Refus global en 1948. Elle s’essaie à la peinture et à la poésie, épouse le jeune peintre et ébéniste Marcel Barbeau, avec qui elle aura deux enfants ; elle reste au foyer, ils vivent pauvrement. Puis elle part, les abandonne tous les trois. Elle part en Gaspésie, puis Bruxelles, l’Angleterre, New York et les États-Unis où elle se joint à la cause des Noirs dans les états du Sud. Amants et amantes s’enchaînent au fil des ans. Elle revient un temps à Montréal, puis à Ottawa où, femme âgée, elle recevra pendant quelques minutes la visite impromptue et douloureuse de sa fille et sa petite-fille qui l’auront retrouvée.

Pendant sa lecture, notre ami lapin était en proie à d’intenses questionnements sur la construction du rôle social de la femme, la maternité comme accomplissement féminin, le choc des personnalités et la confrontation des êtres, les conséquences de l’abandon parental, le combat entre nos envies et nos choix dans le fil de notre quotidien et comment ils construisent notre existence…

Rien de moins.

Il est difficile de dire ce que Federico a véritablement ressenti en lisant La femme qui fuit : un mélange d’émerveillement, d’incompréhension et de jugement devant l’effronterie de cette femme envers les devoirs que la société lui assigne, sa faiblesse et son irresponsabilité, sa personnalité indépendante et froide, difficile à cerner, déroutante. Federico a été dérouté.

Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit, Marchand de feuilles, 2015, 464 pages

Rosa candida

Un roman de Auður Ava Ólafsdóttir, traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson.

3 carottes

Avant d’être un bon bouquin, Rosa candida a un très grand mérite : celui d’avoir détendu, changé les idées et fait rire notre ami lapin dans une période absolument folle de sa vie où tout un tas de choses lui sont tombées dessus.

rosa-candidaPeut-être est-ce alors ce besoin de lâcher prise qui lui a permis d’apprécier grandement ce roman tout en retenue et légèreté. Federico y pense comme à un soleil réconfortant et printanier, une brise d’air frais sur son museau, un moment de détente délicat dans le calme du samedi matin au lit…

Rosa candida suit la route d’Arnljótur, jeune islandais d’une vingtaine d’année qui cherche candidement le chemin de son avenir, heureux de préférence. Une chose est certaine, ce sont les plantes, feuillues et fleuries, qui l’intéressent. Mais ce qui habite ses pensées lorsqu’il taille ses roses les genoux fichés dans la terre humide, ce sont les femmes, toutes si altières et énigmatiques, dont il se demande pour chacune s’il coucherait avec ou pas. Aussi étrange soit-il, cette obsession n’a pas paru agaçante ni dégradante aux yeux de notre ami lapin ; l’ingénuité d’Arnljótur le faisant davantage passer pour un novice intrigué plutôt qu’un harceleur déplacé. Car il ne fait rien que se poser la question à lui-même, après tout.

Outre ses fabulations charnelles, sa petite tête blonde d’islandais est également peuplée par le deuil de sa mère décédée accidentellement et avec qui il avait un lien très fort (c’est elle qui l’a initié à l’art botanique), son père-poule adorable qui commence un peu à radoter, la responsabilité croissante de sa fille illégitime âgée de quelques mois et aux airs de divin enfant, et la mère de sa fille, amante d’une nuit égarée qui aimerait bien continuer ses études…

Quand on ouvre le livre, Arnljótur quitte les terres peu fertiles d’Islande pour rejoindre une des plus anciennes roseraies du monde, en empruntant les petites routes de campagne de pays qui ne sont pas nommés mais que notre ami lapin suggère être la France et l’Espagne (ou bien l’Italie ?). C’est là-bas, dans le village, le monastère et la roseraie, qu’il compte trouver les réponses à ses questions.

Federico a aimé les moments cocasses qui jalonnent son road trip improvisé, ainsi que les échanges parfois irréels avec ses divers compagnons de voyage. Il arrivait tellement bien à se plonger dans le roman qu’il avait vite l’impression de marcher avec ce jeune homme attachant dans les rues ensoleillées et pentues de ce petit village paisible et isolé, à l’écart du monde.

Federico a trouvé dans Rosa candida les mêmes thématiques et ambiances qui lui avaient aérées l’esprit dans L’Embellie, de la même auteure : celles de fuites voyageuses, de rencontres et de non-dit, d’endroits éloignés où il fait bon se chercher soi-même, et surtout de héros et héroïnes farouches qui vivent comme ils l’entendent. De belles retrouvailles en somme.

Auður Ava Ólafsdóttir (traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson), Rosa candida, Zulma, 2010, 334 pages