La fiancée américaine

Un roman d’Éric Dupont.

4 carottes

Federico va enfin vous parler de ce pavé formidablement cool qu’est La fiancée américaine.

Cela lui a pris du temps avant de se lancer, car il ne savait pas comment mettre des mots sur cette lecture. De toute façon, il sera plus juste de se faire une idée de ce roman en le lisant. Ne vous fiez pas à la quatrième de couverture, qui est étrangement à côté de la plaque !

La fiancée américaine est un roman comme Federico les aime : des histoires en veux-tu en voilà, qui amusent, indignent, attristent, questionnent, émeuvent le lecteur, mais aussi des personnages pas piqués des vers qui évitent les stéréotypes, des pérégrinations de par le globe qui font voyager dans la tête, et enfin un style d’écriture solide couplé à un plaisir de la langue évident de la part de l’auteur.

la fiancée américaineEn gros, La fiancée américaine parle des descendants successifs de Madeleine l’américaine, une cousine éloignée que l’on a fait venir des États-Unis en 1918 pour épouser le jeune Louis-Benjamin Lamontagne dans le village québécois de Rivière-du-Loup (à cause qu’elle s’appelait Madeleine, parce que dans la famille on n’épouse que des Madeleine, c’est comme ça). Mais cette fiancée yankee n’est la vedette que du premier chapitre de ces 750 pages, et c’est davantage les générations suivantes dont l’on va suivre les pas : son fils, Louis Lamontagne, homme-fort surnommé le Cheval Lamontagne ; sa petite-fille Madeleine, aux sentiments insondables et l’ambition implacable ; et ses deux-arrières petits-fils, Gabriel et Michel, qui vont s’envoyer des lettres entre Rome et Berlin pendant un bon quart du bouquin. Ajoutons-leur Madeleine la « Mére », qui va traverser le siècle avec la fidèle sœur Marie-de-l’Eucharistie, ainsi qu’une Magdalena allemande et une touchante Solange, la petite voisine qui va se faire ombre des Lamontagne.

Truffé d’univers variés, La fiancée américaine a fait trembler notre ami lapin sous les remous tragiques de la débâcle allemande de 1945, transpirer au rythme de cours de gym musclés à Toronto et vibrer sous la mélodie persistante de l’opéra fellinien Tosca. Cette lecture se rappelle à lui comme un chemin pavé de petites croix en pendentif, de flèches perdues dans les nuages et de rumeurs qui montent et descendent allégrement la rue principale d’une petite bourgade au bord du fleuve.

Ouais, c’est pas très clair… parce qu’il faut lire le livre !

Vous l’aurez compris, tout s’éparpille à droite à gauche. Federico s’est trouvé face à un gigantesque puzzle dont il connait toutes les pièces mais qu’il aurait bien du mal à assembler parfaitement. À la fin, l’œuvre est belle et ressemble à quelque chose de tangible, foisonnant et furieusement sympatoche. De sacrées bonnes histoires lui ont été contées là !

Éric Dupont, La Fiancée américaine, Marchand de feuilles, 2012, 748 pages

Les petites consolations

Un roman de Eddie Joyce, traduit de l’anglais par Madeleine Nasalik.

3 carottes

les petites consolationsQuand en 2001 les tours jumelles du World Trade Center de New York se sont effondrées, elles ont emporté avec elles des milliers de vies et brisé autant de familles. Les Amendola ont ainsi été marqués par la disparition de Bobby, fils, mari et père.

L’auteur nous fait traverser le deuil et la reconstruction pas toujours possible des cœurs à travers l’arrivée d’un nouvel amour dans la vie de Tina, la veuve de Bobby. Pour les parents et les frères de ce dernier, la nouvelle agit comme un électrochoc et fait rejaillir les souvenirs. L’auteur laisse glisser le flux de cette mémoire désordonnée et nous raconte par petites touches le destin de cette famille italo-irlandaise installée à Staten Island, ville dortoir reliée à Manhattan et au trou béant de Ground Zero par un ferry dont la symbolique est habilement exploitée.

On revient sur la rencontre des parents, les matchs de basket suivis par les hommes de la famille, les échecs amoureux des frères de Bobby, etc. Autant de moments fondateurs qui se mêlent au récit du présent au risque de semer le trouble dans l’esprit du lecteur : Federico ne savait parfois plus très bien à quelle époque il était. Mais au fond, cela ne rend que plus réaliste l’histoire de cette famille ordinaire et très attachante. Eddie Joyce décrit les sentiments des différents personnages avec beaucoup de justesse et de pudeur ; le pathos larmoyant n’a pas sa place dans ce livre.

Notre ami lapin est, vous le savez, très sensible aux détails du quotidien, à la routine et à la magie de sa transgression. Les petites consolations en est plein et sa lecture a été un grand plaisir pour Federico qui a été ému par la fragilité des personnages, par leur chagrin et aussi par cette rage de vivre qui s’exprime souvent de façon inattendue.

Eddie Joyce, trad. Madeleine Nasalik, Les petites consolations, Rivages, avril 2016, 476 pages.

Home

Un roman de Toni Morrison, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière.

2 carottes

Federico voulait depuis longtemps lire la plume de Toni Morrison. L’élu est le court roman Home, attrapé au vol dans le rayon de sa bibliothèque de quartier. 

Home - Toni MorrisonHome est un très beau texte, fort et imagé. En de courts chapitres et quelques personnages seulement, l’auteure dépeint la dureté du parcours d’un frère et une sœur afro-américains dans les années 1950 : leur enfance soudés l’un à l’autre, leur jeune vie d’adulte catastrophique, mais surtout leur retour dans la maison natale dans une petite ville du sud des États-Unis. Alors que le frère aîné doit apprendre à vivre avec le traumatisme de la guerre de Corée où il a perdu ses deux amis d’enfance et tué des innocents, la sœur cadette fait face aux divers individus malintentionnés qui profitent de sa naïveté pour la voler ou l’asservir. Violence de tous bords et tendresse fraternelle s’entremêlent à travers les voix éprouvées de ces héros qui peinent à combattre cette vie si dure envers eux ; eux qui souhaitent simplement trouver la paix.

Malgré toute la beauté terrible de ce récit, il manque une carotte à Home (qui a failli en avoir trois), mais la faute en revient à Federico. Tout simplement parce que la lecture de ce très court roman a été assez express et distante, hachée entre deux trajets de métro et un emploi du temps chargé. Des circonstances pas si rares pour notre ami lapin, mais qui, ici pourtant, l’ont empêché d’être complètement investi dans ce livre au demeurant très bon.

Sans rancune Toni, ce n’est que partie remise !

Toni Morrison, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière, Home, Christian Bourgois éditeur, 2012, 154 pages

Tracks

Un livre de Robyn Davidson, traduit de l’anglais par Bernardine Cheviron-Poylo.

3 carottes

Tracks est le récit de Robyn Davidson qui, dans les années 1970, est partie avec quatre dromadaires et son chien pour traverser l’ouest de l’Australie, sans aucune expérience en la matière. Beaucoup de choses sont dites dans ce superbe livre qui retranscrit la fièvre de son auteure : les longs et éprouvants mois passés à Alice Springs avant d’acquérir ses dromadaires, la rencontre avec les aborigènes, les touristes envahissants qui veulent absolument photographier la « Camel Lady », le journaliste du National Geographic qui la suit sans relâche, etc.

Parmi tout cela, ce qui a le plus marqué Federico, c’est le désir de solitude de Robyn Davidson. La solitude non pas comme un moyen d’atteindre une forme de plénitude ou de connaissance de soi mais comme une fin. Robyn Davidson veut juste être tranquille avec ses animaux. Sa frustration est immense quand, incapable de financer son périple, elle se résigne à « vendre » son récit au National Geographic qui lui impose la présence occasionnelle d’un photographe. La jeune femme va beaucoup souffrir des intrusions du jeune homme, certes plein de bonnes intentions mais qui ne comprend pas vraiment le sens de son périple. Elle vit beaucoup mieux la présence d’un vieil aborigène qui lui sert de guide lors de la traversée de terres sacrées interdites à une femme seule. En traversant le désert Robyn Davidson ne voulait rien prouver, ni à elle-même, ni au monde, elle voulait juste que ce dernier et ses conventions étouffantes la laissent en paix.

robyn davidson by rick smolan - Tracks

Parce que Federico trouve la couverture du livre fort laide, il préfère mettre une photo de Rick Smolan qui, malgré son côté un peu boulet, est quand même devenu un ami de Robyn et a pris de sacrés beaux clichés, comme celui-ci qui représente notre aventurière et sa chienne Diggity.

Son périple n’est pas simple et Robyn Davidson traverse de nombreuses difficultés, fait face à quelques accidents plus ou moins graves et se sent parfois totalement découragée face à l’ampleur de la tâche. Elle sombre souvent dans un mélange de découragement et de frustration quand elle constate que son voyage ne correspond pas à ses attentes. À travers les pages de son livre, ce que Federico a ressenti comme étant les meilleurs moments du voyage sont ceux où elle déambule nue et sale (et fière de l’être), libérée de toute forme de savoir-vivre occidental, vivant au rythme de ses animaux.

La relation qu’elle noue avec ses dromadaires et celle la lie à sa fidèle chienne Diggity sont la plus simple et la plus solide des amitiés. Dit comme ça, on se croirait un peu dans un numéro particulièrement mièvre de 30 Millions d’amis, mais non, on est dans Tracks et c’est vachement mieux !

Si ce livre est arrivé jusqu’à Federico c’est grâce au cinéma, qui a eu la bonne idée d’adapter le récit de Robyn Davidson, entraînant ainsi sa réédition en France (avec une couverture trop moche). Après l’avoir lu, notre ami lapin s’est donc rué dans une salle obscure. À l’expérience pleine d’émotions de la lecture, il a donc ajouté la beauté des images animées. Il a ainsi découvert que les dromadaires font vraiment un bruit abominable, que l’Australie n’est pas faîte que de déserts oranges et que Mia Wasikowska (qui prête ses traits à Robyn Davidson) est une actrice extrêmement talentueuse.

Robyn Davidson, trad. Bernardine Cheviron-Poylo, Tracks, Stock, avril 2016, 270 p.

Des snobs sur Belgravia

Julian Fellowes est un auteur et scénariste anglais qui a eu la riche idée de créer la série Downton Abbey, donnant ainsi à Federico de grandes joies télévisuelles. En matière de littérature il n’est pas non plus en reste même s’il y a du bon et du moins bon. Nous l’allons montrer tout à l’heure. C’est-à-dire maintenant.

fellowes

Snobs

3 carottes

Un personnage secondaire assez objectif nous raconte l’histoire de son amie, jeune et ambitieuse bourgeoise qui met le grappin sur l’un des célibataires les plus en vue de l’aristocratie anglaise. Julian Fellowes nous plonge avec délice dans le monde très fermé de la noblesse britannique qui, même à la fin du XXe siècle, reste un milieu à part, peu enclin à accepter les intrus. Son écriture est pleine d’ironie et de mordant, on sent qu’il tient à nous montrer ce milieu qu’il admire sans l’idéaliser. D’une intrigue assez basique sans action palpitante, il fait un roman qu’on lit avec délectation. Les illusions des personnages sont balayées d’un revers de la main mais le socle des aristocrates anglais est plus difficile à déboulonner. Ce monde aux mœurs délicieusement surannées nous est servi sur un plateau d’argent par l’auteur.

Belgravia

2 carottes

L’intrigue de Belgravia est née du même terreau que Snobs : comment l’aristocratie anglaise peine à gérer l’intrusion d’éléments bourgeois dans ses salons. Sauf qu’au XIXe siècle, ces derniers n’avaient pas encore envahi le paysage et la noblesse ne se contentait pas de faire de la figuration : elle dirigeait le pays (que dis-je, l’Empire !). Après s’être régalé de Snobs, Federico s’est donc jeté sur le dernier roman de Julian Fellowes avec de grandes attentes. Elles ont, hélas, été déçues. Contrairement à son prédécesseur, ce livre manque du mordant et de l’irrévérence qui aurait donné du relief à une histoire certes bien construite et pleine de personnages intéressants mais désespérément prévisible. Pour une intrigue faite de secrets de famille, de tromperies et de mensonges, c’est quand même très ennuyeux ! Federico classe donc Belgravia dans les lectures sans prises de tête, agréable mais sans plus, assortie d’un parfum de déception.

Julian Fellowes, traduit de l’anglais par Dominique Edouard, Snobs, LGF, août 2008, 407 p. (attention, cette édition est épuisée, il faudra casser votre tirelire et vous acheter la réédition de 2016 chez Lattès).

Toujours Julian Fellowes, mais cette fois traduit par Carole Delporte et Valérie Rosier, Belgravia, Lattès, juin 2016, 476 p.

Le roi disait que j’étais diable

Un roman de Clara Dupont-Monod.

3 carottes

Il est certains personnages, historiques ou non, qui font tellement partie de notre paysage que l’on croit – à tort – tout connaître d’eux. Ainsi, en lisant Le roi disait que j’étais diable, Federico a réalisé qu’il ignorait beaucoup de choses d’Aliénor d’Aquitaine, cette mythique reine médiévale dont Clara Dupont-Monod a fait son héroïne. Il avait notamment oublié qu’après son divorce avec le roi de France, Aliénor est devenue reine d’Angleterre et a donné naissance à Richard Coeur de Lion.

prince jean

Et au Prince Jean, également. On a les références qu’on peut.

Ce manque de culture aura néanmoins apporté un goût particulier à la lecture, car il a permis à Federico de regarder Aliénor non pas comme une statue de marbre drapée dans sa légende mais comme n’importe quelle héroïne de roman. Notre ami lapin a donc pu sauter à pattes jointes dans ce livre qui semble avoir comme objectif de donner un corps et des sens à la jeune Aliénor.

le roi disait que j'étais diableLe roi disait que j’étais diable balaye son premier mariage avec le roi Louis VII. Ils divorceront après quinze années d’une union tumultueuse marquée par la Deuxième Croisade. Ces deux-là n’étaient pas faits pour s’entendre : à Louis la passion de Dieu et des mots, à Aliénor l’amour des troubadours et le fracas des armes. Mettez-les face à un opposant, le premier réglera le problème en usant de diplomatie, la seconde le passera au fil de l’épée et brûlera ses domaines. Malheureusement, à l’époque, les mariages royaux ne se faisaient pas sur la base de tests d’affinités. Ces deux voix vont s’affronter tout au long du livre, donnant à ce dernier une dynamique assez fascinante.

Clara Dupont-Monod le précise à la fin de son livre : il n’était pas question pour elle d’écrire un livre historique. Elle s’est emparée des vides que comprend la biographie d’Aliénor et les a comblé avec une belle palette d’émotions et de sensations. Sous sa plume le Moyen Âge et les lieux parcourus par la reine prennent vie. Dans les pas d’Aliénor, le lecteur peut sentir le soleil qui baigne le Poitou et les odeurs qui émanent des marchés parisiens. Federico aurait aimé que ce roman soit plus long, afin de prolonger cette expérience !

Clara Dupont-Monod, Le roi disait que j’étais diable, Grasset, août 2014, 192 p.

Le lièvre de Vatanen

Un roman d’Arto Paasilinna, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail.

3 carottes

Enfin ! Federico met ses moustaches dans Le lièvre de Vatanen, ce roman incontournable de la littérature scandinave dont il a tant entendu parler.

Comme le titre l’indique, l’un des héros de ce livre est un lièvre. Que faudrait-il de plus pour convaincre notre ami lagomorphe ? Si l’histoire se concentre sur le personnage de Vatanen, le lièvre n’est pas en reste, et vit selon Federico une aventure tout aussi mouvementée que son compagnon humain. De toute façon, sans lui, rien ne serait arrivé.

Vatanen est un journaliste d’Helsinki qui envoie tout promener du jour au lendemain : son travail pour un magazine médiocre et racoleur, son mariage raté et sans amour, sa vie routinière et sans intérêt dans la grosse ville… L’événement déclencheur sera sa rencontre avec le lièvre, percuté en pleine nuit par son collègue photographe sur une route de campagne. Vatanen part à sa recherche, ignorant les appels de plus en plus énervés de son ami qui finira par le laisser seul dans les bois. Mais il n’est pas seul. Recueillant le pauvre animal blessé et effrayé, il va progressivement apprendre à le soigner et le nourrir. Le lièvre devient alors son compagnon de route, son guide et sa muse dans sa quête de simplicité et de liberté à travers les forêts du grand nord.

le lièvre de Vatanen

Lecture rapide et cocasse, ce roman nous emmène aux quatre coins de la Finlande sur les pas de Vatanen et de son lièvre. Les différentes étapes et rencontres de son voyage prennent la forme d’historiettes se succédant en cours chapitres qui se lisent avec aisance. Univers truculent, parfois dur, parfois léger, Le lièvre de Vatanen est un texte aux allures picaresques se mêlant au nature writing et célébrant joliment une fable du retour à la nature, bien plus efficacement selon notre ami lapin que l’a fait Sylvain Tesson avec Dans les forêts de Sibérie.

Une réserve cependant pour finir : si sa lecture fut plaisante, Federico a tout de même souvent tiqué de la place qui était faite aux femmes dans Le lièvre. Pendant le voyage de Vatanen et du lièvre, les personnages féminins n’ont pas de nom (sauf si elles ont des relations sexuelles avec le héros), et endossent les rôles peu glorieux et stéréotypés de mégère castratrice (l’épouse de Vatanen), de mondaines futiles (les épouses des ambassadeurs), de « bonnes femmes » et autres plantes vertes. Des passages un peu sexistes qui teintent le texte d’Arto Paasilina d’un point de vue malencontreusement rétrograde de ce côté-là (on sent qu’il date de plusieurs décennies déjà), alors que le roman demeure joliment moderne dans ses autres aspects.

Arto Paasilinna, Le Lièvre de Vatanen, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, Denoël/Folio, 1989, 224 pages

Tout n’est pas perdu

Un roman de Wendy Walker, traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau.

1 carotte

Attention ! Federico n’a pas aimé ce livre et n’a aucune envie de vous inciter à le lire, et donc par conséquent, il n’a aucun scrupule à vous dévoiler des éléments clés de l’intrigue. Vous voilà prévenus.

tout n'est pas perduFederico n’aime pas les thrillers, mais pourtant il essaie. Vraiment. Il s’est lancé tout frétillant dans la lecture de Tout n’est pas perdu, roman qu’on lui a présenté comme un phénomène à la hauteur de Les Apparences (que votre chroniqueur avait beaucoup aimé pour le coup, comme quoi, tout n’est pas perdu, huhuhu !)

C’est l’histoire d’une adolescente américaine violée lors d’une fête, qui va subir un traitement spécial, réservé aux militaires souffrant de stress post-traumatique, pour effacer tout souvenir de ce crime atroce. Le lecteur n’a pas cette chance et aucun détail du viol ne lui est épargné. Federico était donc assez mal à l’aise dès le départ. Mais puisqu’on lui avait promis une intrigue passionnante et un dénouement diabolique, il a bien voulu poursuivre sa lecture. C’est Alan Forrester, un psychologue qui nous raconte l’histoire de Jenny Kramer et de sa famille. Il la connaît bien puisque c’est lui qui commence à suivre la jeune fille après qu’elle ait fait une tentative de suicide. Et oui, effacer les souvenirs c’est bien joli, mais le corps a une mémoire et lui, il n’a rien oublié. Ce psychologue va donc essayer de retrouver les souvenirs effacés afin de reconstituer la mémoire de sa patiente et aider les autorités à retrouver le coupable. Alan suit aussi les parents de la victime et découvre de lourds secrets qui n’attendaient que ce drame pour leur exploser au visage. Hors du cabinet, l’enquête se poursuit, piétine et des suspects vont émerger. Alan ayant accès aux secrets et aux confidences de chacun, il va découvrir que la vérité pourrait le mettre en danger.

Sur cette base, l’auteur construit brillamment, et avec une excellente maîtrise de la digression, l’histoire de la manipulation que va orchestrer ce psychologue un peu plus louche à chaque chapitre. Cet homme a hautement conscience de son pouvoir sur l’esprit de ses patients et va en abuser, dans leur intérêt au début, puis le sien.

Suspens, suspicion…

Mais finalement, non, au dernier moment, l’auteur balaie la toile d’araignée qu’il a solidement construite d’un revers de manche, et, de cette même manche, sort un psychopathe. C’est lui qui a tout fait, par ce que c’est un méchant psychopathe et qu’il avait plein de raisons tordues pour faire ça. L’auteur essaie bien de nous faire croire que tout cela a du sens, que tout est lié et qu’il a vraiment un esprit super diabolique mais Federico n’a pas été convaincu. La fin du livre joue beaucoup sur la sympathie que le lecteur éprouve pour Alan, mais notre suspicieux lagomorphe n’a jamais ressenti autre chose que de la gêne à son égard. Même les révélations finales n’ont pas suffit à titiller l’empathie de Federico.

Wendy Walker, Tout n’est pas perdu, Sonatine, mai 2016, 345 p.

Mr Vertigo

Un roman de Paul Auster, traduit de l’anglais (État-Unis) par Christine Le Bœuf.

3 carottes

Federico a retrouvé Paul Auster avec plaisir à l’occasion du club de lecture de ses copains. Cette lecture était cool, foisonnante et voyageuse, comme toujours avec cet auteur.

Si Mr Vertigo ne détrône pas Moon Palace dans le cœur de notre ami lapin, il rejoint Brooklyn Folies dans le club des romans « plus légers » de Paul Auster. Federico aime Paul parce que c’est un formidable conteur, qui nous livre de vraies histoires romanesques, avec des personnages approfondis qui prennent immanquablement toute leur consistance au fil des pages, à travers leur passé, leurs émois, leurs pensées et leurs actions.

Mr VertigoDans Mr Vertigo, ce sont les pas du jeune Walt que nous suivons. Garnement d’à peine 10 ans promis à la délinquance dans les États-Unis des années 1920, Walt est pris sous l’aile de Maître Yehudi qui lui promet de lui apprendre à voler. C’est dans une petite ferme du Kansas qu’il grandit, en compagnie du maître, de Maman Sioux, vieille femme amérindienne, et d’Esope, jeune adolescent noir handicapé. Walt est soumis aux épreuves que lui fait passer le maître, les exécutant les unes après les autres, forgeant sa volonté et préparant certainement son esprit aux prodiges qu’il réalisera bientôt.

Ses exploits fabuleux seront pourtant mis à rude épreuve, et les malheurs successifs qui jalonneront ses jeunes années feront de lui un homme tantôt vengeur et effronté, tantôt ambitieux et crapuleux, tantôt brisé et terne…

Federico n’a pas spécialement apprécié le personnage du héros, mais ses aventures et surtout l’écriture de Paul Auster ont une nouvelle fois réussi à l’envoûter, lui faisant passer un bon moment dans une prose maîtrisée qui relate avec passion l’ambiance des routes, des plaines et des villes chahutées de l’Amérique de cette époque.

Paul Auster, Mr Vertigo, Le livre de poche, 1994, 320 pages

La femme qui fuit

Un roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette.

3 carottes

Dans la petite tête de Federico, La femme qui fuit a ouvert la porte à une flopée de profondes réflexions ; on peut même dire que cette lecture l’a un peu secoué.

Car quel mystère que cette femme, Suzanne Meloche, ontarienne francophone, qui a abandonné tour à tour ses parents et ses frères et sœurs, son époux et ses jeunes enfants… une femme qui a constamment passé sa vie à fuir ?

la femme qui fuitLa femme qui fuit est tissé des bribes éparses que l’auteure a pu retrouver sur la vie tumultueuse de sa grand-mère insaisissable. Anaïs Barbeau-Lavalette a dû engager une détective privée pour enquêter ; et, peu à peu, son histoire, son enfance, ses errances se sont dévoilées à elle.

D’abord dérouté par le ton et tiraillé par ses suspicions envers la véracité de chaque faits et gestes rapportés, imaginés sûrement, Federico a vite été pris au jeu du passionnant, singulier et dramatique destin que cette femme s’est construit.

Suzanne Meloche passe une enfance rude et frustrée pendant la Grande dépression, entre son père honteux d’avoir perdu son poste d’instituteur et d’être réduit à cueillir des pissenlits pour quelques sous, et sa mère sévère et épuisée qui ne compte plus les enfants qu’elle met au monde. Lorsqu’à 18 ans Suzanne part étudier à Montréal, elle fait des adieux succincts à ses parents, ses frères et ses sœurs qu’elle ne reverra pour ainsi dire jamais. Dans la métropole québécoise, elle joint un groupe de jeunes intellectuels et artistes de l’automatisme qui signeront le manifeste du Refus global en 1948. Elle s’essaie à la peinture et à la poésie, épouse le jeune peintre et ébéniste Marcel Barbeau, avec qui elle aura deux enfants ; elle reste au foyer, ils vivent pauvrement. Puis elle part, les abandonne tous les trois. Elle part en Gaspésie, puis Bruxelles, l’Angleterre, New York et les États-Unis où elle se joint à la cause des Noirs dans les états du Sud. Amants et amantes s’enchaînent au fil des ans. Elle revient un temps à Montréal, puis à Ottawa où, femme âgée, elle recevra pendant quelques minutes la visite impromptue et douloureuse de sa fille et sa petite-fille qui l’auront retrouvée.

Pendant sa lecture, notre ami lapin était en proie à d’intenses questionnements sur la construction du rôle social de la femme, la maternité comme accomplissement féminin, le choc des personnalités et la confrontation des êtres, les conséquences de l’abandon parental, le combat entre nos envies et nos choix dans le fil de notre quotidien et comment ils construisent notre existence…

Rien de moins.

Il est difficile de dire ce que Federico a véritablement ressenti en lisant La femme qui fuit : un mélange d’émerveillement, d’incompréhension et de jugement devant l’effronterie de cette femme envers les devoirs que la société lui assigne, sa faiblesse et son irresponsabilité, sa personnalité indépendante et froide, difficile à cerner, déroutante. Federico a été dérouté.

Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit, Marchand de feuilles, 2015, 464 pages

Rosa candida

Un roman de Auður Ava Ólafsdóttir, traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson.

3 carottes

Avant d’être un bon bouquin, Rosa candida a un très grand mérite : celui d’avoir détendu, changé les idées et fait rire notre ami lapin dans une période absolument folle de sa vie où tout un tas de choses lui sont tombées dessus.

rosa-candidaPeut-être est-ce alors ce besoin de lâcher prise qui lui a permis d’apprécier grandement ce roman tout en retenue et légèreté. Federico y pense comme à un soleil réconfortant et printanier, une brise d’air frais sur son museau, un moment de détente délicat dans le calme du samedi matin au lit…

Rosa candida suit la route d’Arnljótur, jeune islandais d’une vingtaine d’année qui cherche candidement le chemin de son avenir, heureux de préférence. Une chose est certaine, ce sont les plantes, feuillues et fleuries, qui l’intéressent. Mais ce qui habite ses pensées lorsqu’il taille ses roses les genoux fichés dans la terre humide, ce sont les femmes, toutes si altières et énigmatiques, dont il se demande pour chacune s’il coucherait avec ou pas. Aussi étrange soit-il, cette obsession n’a pas paru agaçante ni dégradante aux yeux de notre ami lapin ; l’ingénuité d’Arnljótur le faisant davantage passer pour un novice intrigué plutôt qu’un harceleur déplacé. Car il ne fait rien que se poser la question à lui-même, après tout.

Outre ses fabulations charnelles, sa petite tête blonde d’islandais est également peuplée par le deuil de sa mère décédée accidentellement et avec qui il avait un lien très fort (c’est elle qui l’a initié à l’art botanique), son père-poule adorable qui commence un peu à radoter, la responsabilité croissante de sa fille illégitime âgée de quelques mois et aux airs de divin enfant, et la mère de sa fille, amante d’une nuit égarée qui aimerait bien continuer ses études…

Quand on ouvre le livre, Arnljótur quitte les terres peu fertiles d’Islande pour rejoindre une des plus anciennes roseraies du monde, en empruntant les petites routes de campagne de pays qui ne sont pas nommés mais que notre ami lapin suggère être la France et l’Espagne (ou bien l’Italie ?). C’est là-bas, dans le village, le monastère et la roseraie, qu’il compte trouver les réponses à ses questions.

Federico a aimé les moments cocasses qui jalonnent son road trip improvisé, ainsi que les échanges parfois irréels avec ses divers compagnons de voyage. Il arrivait tellement bien à se plonger dans le roman qu’il avait vite l’impression de marcher avec ce jeune homme attachant dans les rues ensoleillées et pentues de ce petit village paisible et isolé, à l’écart du monde.

Federico a trouvé dans Rosa candida les mêmes thématiques et ambiances qui lui avaient aérées l’esprit dans L’Embellie, de la même auteure : celles de fuites voyageuses, de rencontres et de non-dit, d’endroits éloignés où il fait bon se chercher soi-même, et surtout de héros et héroïnes farouches qui vivent comme ils l’entendent. De belles retrouvailles en somme.

Auður Ava Ólafsdóttir (traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson), Rosa candida, Zulma, 2010, 334 pages

Promenons-nous dans les bois

Un roman de Bill Bryson, traduit de l’anglais par Karine Chaunac.

3 carottes

Connaissez-vous l’Appalachian Trail ? Ce mignon sentier de randonnée sillonne la côte Est des États-Unis sur 3 500 kilomètres, soit à travers quatorze états, du Maine à la Géorgie. Comme son nom l’indique, il traverse la chaîne de montagne des Appalaches, et permet aux randonneurs de s’attaquer à des monts aux noms prometteurs tels que Great Smoky Mountain, Cumberlands ou Blue Ridge.
promenons nous

Des personnes de tous horizons se lancent sur ce mythique sentier, avec des objectifs très variés, tout comme le sont leurs capacités physiques et leur sens de l’orientation. Mais concentrons-nous plutôt sur Bill Bryson qui nous raconte son aventure dans Promenons nous dans les bois, drôlatique récit de voyage et véritable encyclopédie sur l’Appalachian Trail (AT pour les intimes).

Federico n’a pas lu énormément de récits de voyage, son incursion la plus marquante dans le genre restant En Patagonie de Bruce Chatwin. La découverte des écrits de Bill Bryson lui donne résolument l’envie de se plonger plus souvent dans ce genre de livres.

Tout comme son illustre prédécesseur, Bill Bryson partage son livre entre son expérience de marcheur et de riches explications sur l’AT, son histoire et ceux qui l’ont écrite au passé comme au présent. On apprend donc énormément de choses et c’est ce sens de l’anecdote qui donne un excellent rythme au récit. Non pas que les aventures de l’auteur ne soient pas intéressantes : Federico a beaucoup ri en lisant le récit de ses préparatifs et la naissance d’une passion immodérée pour les burgers après plusieurs jours passés dans la nature. Néanmoins, notre ami lapin a beaucoup apprécié les évocations de marcheurs qui sont entrés dans l’histoire ainsi que les révélations sur la gestion catastrophique de certains tronçons du sentier. Quant aux ours, qui ont été la pire crainte de l’auteur, les passages qui leurs sont consacrés sont narrés avec un humour qui fait mouche à chaque fois. Bill Bryson se montre avant tout comme un randonneur assez proche du commun des mortels, qui peine à porter ses vingt kilos de matériel, s’émerveille devant certains paysage et déprime devant d’autres. Il n’hésite pas non plus à se montrer sous un jour moins favorable en décrivant les moments où il se comporte de façon assez exécrable avec d’autres randonneurs, à commencer par son propre compagnon de voyage, Stephen Katz, pas vraiment taillé pour l’aventure.

Au-delà de tout cela, Promenons-nous dans les bois est aussi une critique acerbe de ses contemporains étasuniens, incapables de faire le moindre trajet sans leur voiture et de prendre soin de leur magnifique patrimoine naturel. Le live a été écrit dans les années 1990 et la situation n’a pas dû s’améliorer depuis…

Bill Bryson, trad. Karine Chaunac, Promenons-nous dans les bois, Éditions Payot & Rivages, 2013, 243 p.

La Conjuration des imbéciles

Un roman de John Kennedy Toole, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Carasso.

Lu dans le cadre d’un club de lecture, avec des amis et un petit verre.

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Federico a lu ce roman pendant une période littéraire creuse. Ou bien était-ce à cause de ce roman que la période était creuse ? (vous avez trois heures)

En tout cas, il lui a fallu des semaines pour en venir à bout, sans que cela soit un supplice non plus. De fait, La Conjuration des imbéciles n’est pas une lecture laborieuse ou inintéressante, mais elle n’a certainement pas été séduisante aux yeux de notre ami lapin.

laconjurationdesimbecilesTout ça, c’est la faute des personnages, qui sont tous sans exception de parfaits imbéciles (oui, d’où le titre). Non contents d’être des imbéciles, ils sont aussi de fieffés loosers et d’insupportables énergumènes. Bien entendu, la palme revient au héros, Ignatius J. Reilly, qui mériterait toutes les baffes du monde.

Imbu de sa personne, cet immonde colosse moustachu ne pense qu’à son confort personnel, consistant en l’engloutissement sans fin de hot-dogs et de pâtisseries bon marché, sa personne macérant dans une baignoire tiédasse ne sentant certainement pas la noix de coco. Ignatius est un dilettante asocial de 30 ans passés, un couard fini et un fauteur de trouble, un tanguy invétéré qui ne se prend pas pour du popo de chat, et qui se cache, vêtu d’une nuisette XXL, dans l’antre sombre et malodorante de sa chambre, au bout du couloir de la maison de sa pauvre mère, veuve, qui commence à en avoir raz-les-bigoudis de ce fiston inutile et ingrat.

Car la maigre indemnité du défunt Mr Reilly ne suffit plus pour ce train de vie ; surtout que Mrs Reilly se retrouve avec une facture salée sur les bras (suite à un petit accident entre sa vieille auto et la façade d’une ruelle du Quartier Français de La Nouvelle-Orléans, les nombreuses bières qu’elle avait enfilées auparavant y était peut-être pour quelque chose…). Aussi est-il grand temps pour Ignatius de mettre la main à la pâte et de ramener un salaire. Il va sans dire contre son gré.

Federico n’a pas tellement envie de vous faire la liste de la tripotée de personnages pénibles et paumés qui viennent jouer dans l’opéra tragi-comique d’Ignatius (et pour lequel il ne s’est fendu ni la poire ni d’une larmichette) : tout simplement parce que cette critique commence à être bien longue pour un roman qui a trop souvent agacé notre ami lapin. S’il reconnait une écriture fluide et des bons mots truculents (surtout dans la bouche d’Ignatius qui cause comme un aristocrate et se croit un grand écrivain en devenir), beaucoup de situations et de dialogues se répètent à l’identique, des longueurs qui étaient franchement épuisantes et retardait un final libérateur, autant pour le lecteur que pour les personnages (la fin n’est pas si pire).

« Mais c’est un roman pittoresque, pourrait-on entendre, qui dépeint une certaine réalité des quartiers populaires du Sud de l’Amérique des années 1960. » Ouais, ok, mais ils sont tous un peu trop barjos pour que cela semble juste vous dirait Federico. « C’est parce que c’est une satire, l’auteur se moque de ses contemporains. » Mais il n’y en a aucun pour racheter l’autre, on ne sait pas comment se placer, en qui avoir espoir ! Et surtout, le dessein de l’auteur n’est pas du tout clair. Non, Federico pense qu’il n’y a pas de grand message politique entre les pages de La Conjuration des imbéciles, et c’est ce qui aurait pu lui donner un peu d’intérêt aux yeux de notre ami lapin. (Et puis maintenant, quand on lui parle de satire, Federico pense à ce cher Jonathan, la comparaison est de haut niveau.)

En bref, Federico voit bien ce qu’il y a d’intéressant dans ce roman (comme on peut le lire ici), mais cela lui est passé bien au-dessus des oreilles.

John Kennedy Toole, trad. Jean-Pierre Carasso, La Conjuration des imbéciles, 10/18, 1981, 480 pages

NdL : les aficionados de ce roman aime raconter son histoire maudite. En effet, son auteur, se faisant refuser par tous les éditeurs son manuscrit écrit en 1963, est tombé en dépression et s’est suicidé en 1969. Sa mère a continué à le soumettre après sa mort et, finalement publié en 1980, il gagne le prix Pulitzer l’année suivante, devenant un classique de la littérature américaine. 

Blast

Une bande dessinée en quatre tomes de Manu Larcenet.

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Federico a failli ne jamais écrire cette critique.

Encore maintenant, à l’heure où il écrit ces lignes, rien ne peut affirmer qu’il cliquera un jour sur « Publier ». (MàJ : finalement oui)

Car depuis qu’il a fini la lecture de la fameuse série de Manu Larcenet, le temps a filé, la première ébauche de critique s’est perdue… Mais Blast est resté ; notre ami lapin ne pouvait envisager de ne pas parler de cette bande dessinée, c’est pourquoi il tente un nouvel essai.

Car il s’agit d’une œuvre tout de même impressionnante et pas banale. Et aussi très belle ; Federico aime beaucoup le dessin de Larcenet dans ses dernières publications, plus adultes. Les forêts sombres, les rivières, les oiseaux et autres animaux… C’est une vraie claque picturale, Federico aimerait être aussi doué.

blast

Dans Blast, on trouve donc la nature, plutôt belle et sauvage, mais surtout la folie, la violence, la tristesse des hommes. (youpi) Au centre de cette fresque sombre et dure, il y a Polza Mancini, un colosse obèse qui, après le décès de son père, laisse derrière lui son travail, sa femme, sa vie, pour errer dans les campagnes en quête d’une existence simple, mais surtout à la recherche du blast.

Ce qu’il appelle « blast », c’est cet état de transe causé par un vif choc émotionnel (ou plus simplement par des substances très illicites non conseillées par votre pharmacien) où tout devient perfection et extase, comme le rêve éveillé de la beauté et la vérité pure ; le tout sous l’égide des massifs moaï, les statues de l’Île de Paques… un chouette bad trip quoi !

Le hic, c’est que Mancini est présentement arrêté et interrogé par deux policiers ; parce que Carole est entre la vie et la mort. Mais qui est Carole ? Pourquoi les flics sont-ils aussi durs avec leur suspect qui a l’air doux comme un agneau ? Mancini ne veut pas se prêter au jeu des questions-réponses, il veut mener la danse. Il se lance alors dans le récit de son histoire, troublante, particulière, terrible.

Blast remue un peu, beaucoup. D’ode au vagabondage dans ses débuts, le récit a des airs de thriller dans son dénouement, lui faisant prendre une tournure un peu plus classique mais au combien déstabilisante. Peuplée de personnages marginaux, l’histoire laisse entrapercevoir tout un monde en rupture… A-t-on plus à craindre de l’inhospitalité des hommes ou de la nature ?

Manu Larcenet, Blast, 4 tomes : Grasse carcasse (2009), L’Apocalypse selon Saint Jacky (2011), La Tête la première (2012), Pourvu que les bouddhistes se trompent (2014), Dargaud

Nous étions animales

Un roman de Emma Jane Unsworth, traduit de l’anglais par Laura Contartese.

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C’est l’histoire de deux trentenaires de Manchester qui ont la fête dans le sang : reines de la nuit, elles abusent de tous les plaisirs que celle-ci leur offre (alcool, drogue, sexe). Quand le jour se lève, le tableau est beaucoup moins éclatant, entre problèmes de famille, job minable et exigences de la vie de couple. Bref, la gueule de bois dans tous les sens du terme. Laura et Tyler vivent ensemble et leur amitié est fusionnelle. Bras dessus, bras dessous, elle s’acheminent en zig-zag vers un âge adulte qui est loin de les faire rêver. Bientôt, Laura va se marier et cela risque de bien bousculer le désordre de leur existence.

nous etions animalesFederico a commencé Nous sommes animales parce qu’il avait une heure à tuer et que ça à lire. Ensuite, tout s’est enchaîné sans qu’il s’en rende compte et il a dévoré ce livre en deux jours. Vraiment, la vie fait bien les choses car en temps normal notre ami lapin n’aurait probablement pas ouvert cet ouvrage dont le résumé sus-mentionné lui évoquait plutôt Sex and the City, c’est-à-dire pas vraiment sa tasse de thé.

Et pourtant, en lisant ce livre, Federico a éprouvé un sentiment qu’il n’avait pas connu depuis trop longtemps : un attachement instantané et définitif à l’égard de personnages franchement caractériels qui accumulent les décisions douteuses mais dont l’énergie est communicative. Laura et Tyler, les héroïnes de ce roman rejoignent ainsi le panthéon des personnages qui ont laissé leur empreinte dans la vie de lecteur de Federico. On n’a pas besoin de s’identifier à ces deux filles un peu folles et totalement perdues : il suffit de lire pour qu’elles prennent vie. Laura rêve de devenir écrivain, est passionnée de poésie et Tyler a longuement étudié la littérature. Nous avons donc affaire à deux héroïnes ne mâchant pas leurs mots qui nous régalent, quel que soit leur taux d’alcoolémie, de dialogues existentiels assez brillants. L’auteur profite de quelques descriptions paysagères pour ravir Federico avec des passages comme celui-ci : « Un couvercle de nuages en plastique enfermait la ville dans un rêve contrarié ». Ce genre de texte fait toujours des étincelles dans le cerveau de votre chroniqueur !

L’auteur mène son histoire de façon totalement décomplexée et ne laisse pas de temps mort au lecteur. La fin, que Federico attendait avec appréhension (oui, il est méfiant l’ami lapin) est à la hauteur du reste et vient conclure cette belle chronique d’une jeunesse cultivée et consciente de ses capacités qui végète dans une sorte de purgatoire de la médiocrité imposé par ses aînés. Alors, si vous avez entre 20 et 30 ans, que vous abusiez ou pas de fluides en tous genres, il est fort probable que vous trouviez un peu de vos doutes et vos colères chez Laura et Tyler.

La première de couverture (dont l’illustration est bien dérangeante) qualifie l’amitié de Laura et Tyler de « renversante ». Pour Federico, cela s’applique à l’ensemble du livre.

Emma Jane Unsworth, trad. Laura Contartese, Nous étions animales, Fleuve éditions, février 2016, 316 p.