Beauté Fatale – Les nouveaux visages d’une aliénation féminine

Un essai de Mona Chollet.

Pour cet article, Federico va laisser la parole à celle qui tape certains articles de ce blog sous sa dictée (les lapins ne peuvent pas se servir d’un clapier, tout le monde sait ça) car elle est mieux placée que lui pour parler du sujet qui nous intéresse.

Je viens juste de finir l’essai de Mona Chollet, Beauté Fatale – Les nouveaux visages d’une aliénation féminine et j’ai terriblement envie d’en parler. Plus que du livre en lui même, c’est toutes celles à qui il m’a fait penser que j’ai envie d’évoquer.

Je vais quand même vous présenter l’ouvrage sinon ça risque de ne pas être très clair.

Pour vendre un produit ou un service qui n’est pas de première nécessité, comme une crème anti-ride à base de sous-produits pétrochimiques ou un sac à main à 800 €, il faut encourager un besoin. En l’occurrence, celui d’être belle à regarder, et pas n’importe comment, pas avec n’importe quoi. Pas de panique, l’industrie tentaculaire de la mode et des cosmétiques est là pour nous expliquer comment faire, tout en s’incrustant dans chaque instant de notre vie. Et comme la beauté idéale est tout aussi simple à atteindre que de monter un buffet d’origine suédoise avec des moufles, nous risquons d’être enfermées dans ce cercle vicieux pour un paquet de temps. Heureusement que des livres comme Beauté Fatale sont là pour nous donner des outils pour déconstruire ces mécanismes.

L’auteure décortique les techniques qui ont permis à l’industrie de la mode et des cosmétiques, cet univers toxique présenté comme une bulle de bonheur que toute femme sensée devrait rêver d’imiter, de s’incruster dans tous les milieux (notamment dans celui du cinéma, où beaucoup d’actrices deviennent des « égéries » a.k.a. des porte manteaux) et vendre à notre société que la beauté et la liberté ne font qu’un. Que chercher à être belle, ou plutôt à respecter les normes inhumaines qui sont imposées via la presse, la publicité, le cinéma, la musique, bref, PARTOUT, c’est être libre. Libre d’un corps imparfait, vulnérable et sale, qu’il faut dominer à tout prix. Ce prix se paie avec l’exorbitante facture du chirurgien esthétique ou, plus tragiquement, avec les ravages des désordres alimentaires tels que l’anorexie. L’obsession de l’apparence est une charge mentale à part entière qui monopolise du temps et de l’énergie. De plus, elle est utilisée pour décrédibiliser les femmes : tandis qu’on les juge impitoyablement sur leur apparence et qu’on exige toujours plus d’efforts de leur part, on les critique pour la futilité de ces mêmes efforts. Les femmes sont ainsi assignée à un rôle d’objet de décoration dans lequel elles n’ont pratiquement aucune marge de manœuvre et gare à celles qui veulent en sortir !

Dans Beauté Fatale, Mona Chollet se concentre sur des milieux bien spécifiques et il est beaucoup questions d’actrices, de mannequins, de blogueuses beauté, bref de femmes dont la vie professionnelle est liée à l’industrie dont elle parle. On peut considérer ces milieux comme étant l’épicentre de ce mouvement planétaire qui a décrété que la valeur d’une femme sera indexée sur son apparence, et qu’être belle est quelque chose qu’on doit à la société.  Mais ce dont j’ai envie de parler, ce sont des milieux qui sont à des lieues de cet univers pailleté que décrypte Mona Chollet. J’ai envie de parler des femmes qui m’entourent et de ma propre expérience. Car j’ai grandi et j’évolue dans un milieu très différent où la mode et ses mythes n’ont à première vue qu’une influence très limitée. Pourtant, aussi loin que je sois de l’épicentre cité plus haut, je ne suis pas épargnée par l’onde de choc.

J’ai passé mon adolescence à me trouver moche et indigne d’être appréciée. Aujourd’hui encore, mon physique me pose problème et je redoute d’être jugée sur mon apparence. Autour de moi, je vois les femmes se décomposer en passant devant un miroir car le regard qu’elles se portent est plus dur encore que celui du monde extérieur. Elles disent « je ne ressemble à rien », « je suis trop moche », « je suis trop grosse/maigre ». On m’a appris qu’une femme doit « faire des efforts » pour être belle. Et je continue à en faire malgré ma répulsion envers ce système.

La haine de soi résonne sur les autres. Voici un échantillon des phrases que j’ai pu dire ou entendre :
– au sujet d’inconnues croisées n’importe où : « elle devrait se mettre plus en valeur », « quand on est grosse comme ça, on n’a pas le droit de mettre un vêtement aussi moulant » ;
– à propos d’une femme belle selon les critères qu’on nous vend « elle est trop canon, je la déteste », « t’as vu le corps qu’elle a cette salope ?! »
Cette violence envers les autres est proportionnelle à la violence du regard que nous jetons sur nous. Je sais que ce dénigrement de notre physique se répand comme un poison à toute notre personne et joue sur la valeur que nous nous donnons.

Prendre soin de son corps permet d’assurer son bon fonctionnement et le décorer (cosmétiques, vêtements, maquillage, bijoux, coiffure, etc) est un merveilleux moyen d’expression mais notre société en a fait un moyen d’oppression. Attention, je ne suis pas en train de dire qu’il faut tout arrêter ! Je veux défendre le droit de chacun à disposer de son corps comme il le souhaite, que ce soit en portant du gloss à paillettes et/ou du fond de teint transparent, des mini jupes et/ou un pull extra large, des faux cils et/ou des poils sous les bras. Malheureusement, le diktat de la beauté est tellement dilué et tellement intégré à nos mentalités qu’il est très difficile d’identifier son influence dans nos choix. Depuis des générations, nous apprenons à mépriser notre corps tel qu’il est et à penser que toute imperfection se doit d’être cachée aux yeux des autres, qu’on ne doit pas leur faire subir nos « défauts » (qui sont très subjectifs, d’où mes guillemets). De ce fait, nous trouvons naturel de le modifier ou de le cacher même si cela doit nous limiter. Or quand je vois des femmes qui n’osent pas sortir de chez elles sans maquillage ou quand je me prive de porter une jupe par une belle journée de septembre parce que j’ai trois poils aux pattes, ce n’est pas pour moi que je le fais. Je ne m’exprime plus, je me censure. Je me dis alors que nous sommes loin d’être libres et cela me met en colère contre cette société qui nous persuade de notre laideur et de la nécessité de la cacher aux yeux des autres.

Même si je déconstruis peu à peu les murs de ma prison, ils sont incroyablement solide et m’ont rendue vulnérable. Je dis à qui veut l’entendre (et ça fait pas grand monde) que je n’existe pas pour faire de la décoration, que je ne suis pas un objet d’agrément et je pense que c’est à moi que ce discours s’adresse en premier. Mais je vais continuer à me battre et clore cet article par la dernière phrase de Beauté Fatale, qui est ma nouvelle devise : « Non, décidément, il n’y a pas de mal à vouloir être belle. Mais il serait peut-être temps de reconnaître qu’il n’y a aucun mal non plus à vouloir être ».

Mona Chollet, Beauté Fatale – Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, La Découverte, avril 2015, 293 p. 

Les heures rouges

Un roman de Leni Zumas, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch.

3 carottes

Federico a envie de dire plein de choses à propos de ce livre mais il va essayer de faire court car premièrement il risque de se perdre et deuxièmement, vous feriez mieux de lire Les heures rouges et de voir par vous même.

L’auteure nous embarque dans les États-Unis d’après demain, dans une petite ville de l’Oregon, près de Salem. La loi américaine stipule maintenant qu’un ovule fécondé a droit à la vie, à la liberté et à la propriété. L’avortement est un crime passible de prison, la fécondation in vitro, une violation des droits de l’ovule. La seule structure familiale acceptée, c’est un papa et une maman (slogan connu) : l’adoption et la PMA ne seront donc bientôt plus d’actualité pour les femmes célibataires.

Voilà le tableau.

Leni Zumas y peint quatre femmes, plus une, écho lointain d’un passé où les femmes avaient encore moins de droits qu’aujourd’hui. Toutes ont leur propre rapport à la famille, au désir d’enfant, à son rejet. Dans cette petite ville battue par les vents, alors que des baleines pilotes viennent s’échouer sur les plages plus au nord, chacune tente de comprendre qui elle est vraiment et comment vivre la vie qu’elle désire.

L’histoire de ces femmes est somme toute assez simple, voire ordinaire, mais la façon dont elle est racontée donne une complexité fascinante à chaque personnage, chaque situation. Attention, Federico ne parle pas de la complexité qui paume le lecteur, non, il parle de richesse, de niveau de lectures multiples, de références, de résonances.

Federico a envie de s’attarder sur un aspect du livre qui lui a beaucoup plu : la place du corps des femmes. Celui-ci est depuis bien longtemps l’objet de critiques, de contrôle, de réglementations, de dégoût, et j’en passe. Dans Les heures rouges, le corps est souvent décrit dans les détails car on y parle de PMA, d’avortement, de sexualité, d’infections vaginales, etc. C’est fait sans aucun jugement de valeur et, malgré la crudité de certaines images, jamais on ne se dit que c’est sale (bon, les verrues, c’est pas chic non plus) ou déplacé. Et pourquoi cela le serait-il ? Le corps des femmes est souvent considéré comme quelque chose d’impur qu’il faut cacher, dont il faut prendre le contrôle. On les en dépossède donc, on fait des lois, religieuses ou gouvernementales. L’un des personnages illustre très bien cette idée, il s’agit de Gin. Cette marginale vit dans les bois, au plus près de la nature et est guérisseuse. Son rapport au corps est assez déconcertant, parce qu’il détonne par rapports aux standards. En ville, on la voit comme une sorcière. De celles qu’on brûlaient autrefois parce qu’elles avaient refusé la mainmise d’autrui sur leur corps.

Les heures rouges a beaucoup marqué votre chroniqueur. L’auteure donne une dimension universelle au parcours intime de chacune de ses héroïnes ce qui lui permet d’aborder des tas de sujet passionnants et de bousculer le lecteur. Dans la manière qu’a chacune de prendre son destin en main, Leni Zumas délivre un beau message de révolte et d’espoir.

Leni Zumas, trad. Anne Rabinovitch, Les Heures Rouges, Presses de la Cité, août 2018, 349 p. 

Le Jardin Arc-en-ciel et La Papeterie Tsubaki

En cette rentrée littéraire, votre chroniqueur a lui pas mal de bons livres, mais peu on touché son petit cœur tout mou comme celui d’Ogawa Ito. Et ce n’est pas la première fois ! Retour sur deux belles lectures offertes par l’auteure japonaise.

Le Jardin Arc-en-ciel

3 carottes

Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako.

Ogawa Ito Le jardin arc-en-cielFederico a lu ce livre lors de sa sortie en septembre 2016, dans les premières pages, notre ami lapin a été déconcerté par l’écriture d’Ogawa Ito : très épurée et simple, presque enfantine. Avec des phrases courtes et sans fioritures, l’auteure crée une atmosphère de douceur dans laquelle il est agréable de se plonger, si bien que votre chroniqueur a vite dépassé sa réserve de départ pour se laisser aller à la lecture de cette belle histoire d’amour et de tolérance.

Izumi et Chiyoko se rencontrent et s’aiment comme si c’était une évidence. L’une est mère célibataire, l’autre lycéenne au bord du suicide. Ensemble, elle vont quitter la ville et sa folie pour le calme de la montagne. Malgré le rejet – l’homosexualité est encore très mal vue au Japon – elle vont faire leur nid sous le « plus beau ciel du Japon » et faire de ce lieu un refuge pour ceux qui en ont besoin : c’est la maison d’hôtes de l’Arc-en-ciel.

La bienveillance qui transpire des personnages est communicative et Federico a versé sa larmichette quand le livre a pris un tour plus grave. Mais s’il avait le cœur un peu lourd en terminant sa lecture c’était surtout de quitter cette famille unique et touchante. Les personnages évoluent au fil des années que retrace le livre, on perçoit toutes les strates de leur personnalité, subtilement décrite. À la fin, Federico avait un peu l’impression de faire partie de la famille. En refermant ce livre incroyablement positif et chaleureux, notre ami lapin avait envie de s’installer dans une maison isolée et de courir après les arcs-en-ciel !

La Papeterie Tsubaki 

4 carottes

Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako.

Cet été Ogawa Ito a fait un joli cadeau à Federico : délicatesse, douceur et simplicité. C’est tout ce dont il avait besoin et c’est dans son dernier livre La Papeterie Tsubaki. À travers son héroïne, écrivain public à Kamakura, et une sympathique galerie de personnages secondaires, l’auteure nous fait encore une fois accéder à un univers où se cultivent la bonté et les petits bonheurs.

Ogawa Ito La Papeterie TsubakiHatoko a 25 ans et vient de reprendre la papeterie que sa grand-mère lui a léguée en plus d’une fonction importante : écrivain public. Au fil des travaux qui lui sont confiés – et qui sont parfois incongrus à nos yeux occidentaux – la jeune fille en apprend plus sur elle et sur sa grand-mère, femme austère qui l’a élevée avec une grande sévérité. Quant au lecteur, il fait le plein de découvertes au sujet des traditions et rituels qui entourent l’art épistolaire et la calligraphie.

Ce roman est une ode aux petits détails : le choix d’un papier, d’un timbre ou du thé qu’on sert aux clients, chaque chose à son importance et cette méticulosité déborde sur la vie d’Hatoko. Le livre déroule l’année du retour de l’héroïne dans la ville de son enfance. Elle nous guide dans les rues de Kamakura et nous convie aux petits et grands événements qui marquent les saisons. La forte présence de la nature, de la culture culinaire et des traditions religieuses font de ce roman une mine de savoirs sur la vie japonaise. Federico s’est lové avec bonheur dans l’univers d’Hatoko et n’a qu’une seule hâte : prendre le temps de savourer l’un des deux autres romans qu’Ogawa Ito a écrits.

Ogawa Ito, trad. Myriam Dartois-Ako, Le Jardin Arc-en-ciel, Philippe Picquier, septembre 2016, 295 p.

Ogawa Ito, trad. Myriam Dartois-Ako, La Papetrie Tsubaki, Philippe Picquier, août 2018, 384 p.

Rage Blanche

Rage Blanche, un roman de Becky Masterman, traduit de l’anglais par Maryvonne Ssossé.

3 carottes

Federico n’aime pas trop les histoires de tueurs en série. Les romans avec des jeunes filles qui se font enlever sur le bord de la route puis tuée avant que le tueur en question n’utilise leur momie pour se masturber, merci, mais non merci. C’est de cela dont il est question dans Rage blanche et pourtant votre chroniqueur s’est intéressé à ce roman policier et il a finalement beaucoup aimé cette lecture.

Quand il est sorti en poche, Federico a lu le résumé et a été accroché par la promesse d’une héroïne atypique, jeune retraitée du FBI qui essaie de mener une vie rangée avec l’homme de sa vie et leurs deux carlins mais qui est vite rattrapée par une ancienne affaire. Cette promesse est tenue et bien plus encore car Brigid Quinn est bien loin des clichés dans lesquels se sont vautré les rares romans policiers que Federico a lu ces dernières années. Brigid est une vraie badass qui peut se défendre toute seule, comme le montre la scène d’ouverture, merveille d’action et de suspens. Mais c’est aussi un petit cœur tout mou qui a vu sa vie sentimentale passée détruite par la violence de son travail pour le Bureau et qui est prête à tout pour préserver son histoire d’amour avec Pedro, y compris à s’enliser dans les mensonges.

Brigid a du mal à avaler la nouvelle qu’un tueur en série longuement recherché vient d’être arrêté. Cette affaire ne pouvait que lui exploser à la figure car cet homme reconnaît le meurtre d’une jeune recrue que Brigid avait pris sous son aile et utilisée comme appât pour attirer le tueur. Elle s’en veut, elle est en colère et en plus quelqu’un cherche à l’assassiner. C’est contrariant.

Dans ce roman policier mené tambour battant il y a certes des gens très perturbés mais il ne sont pas au premier plan. À aucun moment l’auteure ne nous fait entrer dans la tête du tueur pour comprendre ses motivations. Elle préfère s’attacher au personnage de Brigid pour lui apporter une complexité et un capital sympathie très élevés ! L’autre gros bon point de ce livre est l’humour qui vient régulièrement désamorcer la tension permanente. Sans vous en dévoiler trop, prenez par exemple les ingrédients d’une des scènes les plus captivantes du livre : fusillade – désert – cactus – carlins. Plongez tout cela dans l’atmosphère irrespirable d’un été en Arizona et vous aurez un polar très prenant mené par une héroïne très attachante.

Becky Masterman, trad. Maryvonne Ssossé, Rage Blanche, Éditions du Masque, janvier 2018, 490 p.

Circé

Un roman de Madeline Miller, traduit de l’anglais par Christine Auché.

4 carottes

Le soublime tableau de John William Waterhouse, Circe invidiosa

En tant que sorcière dont Ulysse va déjouer les pièges, Circé est l’un des personnages secondaires de L’Odyssée d’Homère. Madeline Miller a décidé d’en faire l’héroïne de son dernier roman et Federico applaudit l’idée des deux pattes ! L’auteure étoffe l’histoire de Circé avec force détails et elle a de la place pour en mettre car celle-ci est immortelle. Notre ami lapin a donc eu la chance de parcourir le palais du tout puissant Hélios, père de Circé, au cours de l’enfance pas vraiment dorée de cette dernière. Il a assisté, fasciné, aux querelles intestines entre dieux et titans, ainsi qu’aux interminables journées de ces être aussi mesquins que beaux, qui s’amusent en tourmentant les mortels.

Dans cet univers où tout est simple, brillant et beau, la jeune déesse ne trouve pas sa place. Dès son plus jeune âge, sa fascination pour les mortels l’incite à transgresser les règles, un peu plus à chaque fois, ce qui la conduira à un exil ordonné par l’Olympe pour la punir mais aussi, et surtout, pour museler ses pouvoirs de sorcière. Mais l’île d’Ééa, où elle est conduite, ne sera pas qu’une prison : elle va y développer ses talents, notamment celui pour les potions et les poisons, à l’abri des regards et devenir la femme fascinante que décrit Madeline Miller.

Federico a tellement aimé ce livre, vous n’avez pas idée ! Chaque phrase a été un bonheur pour lui. Cette lecture est une parfaite illustration de l’expression « les nourritures intellectuelle » car notre ami lapin s’est senti rempli de son intérêt pour le monde des dieux, décrit par l’auteure comme si elle l’avait visité, avec tant de réalisme qu’on s’y croirait (pour un univers imaginaire, inconcevable par l’esprit des mortels, c’est assez fort) et pour Circé. Sa jubilation quand elle développe une nouvelle potion, son enthousiasme, quand elle parcours son île, la découvre et fait corps avec elle, sa détresse quand les mortels auxquels elle s’attache frôlent la mort, sa détermination pour s’arracher à son destin : toutes ces émotions et bien d’autres ont tenu Federico captif de cette histoire.

Circé est ancrée dans son époque, quelque part dans la Grèce antique, et pourtant elle est très moderne et pourrait facilement être transposée dans une histoire contemporaine. Sauf qu’elle n’aurait pas trop le droit de transformer les gens en cochons, c’est pas hyper poli quand même.

Ulysse et les autres, mortels ou divins, sont donc cette fois-ci les personnages secondaires d’un récit qui réhabilite la sorcière. En lui donnant un passé et un futur au-delà de l’épisode Homérique, Madeline Miller apporte des nuances bienvenues au mythe de Circé, nous montrant sa qualité de sorcière comme une force créatrice et bienveillante, et pas que comme quelque chose de néfaste (mais un peu quand même, je me permets d’insister sur le fait que transformer des gens en cochon c’est mal, n’essayez pas ça chez vous).

Federico vous remercie Madeline, pour cette envoûtante lecture, sans oublier Christine Aucher pour son impeccable traduction !

Madeline Miller, trad. Christine Auché, Circé, Rue Fromentin, mai 2018, 448 p.

L’écliptique

Un roman de Benjamin Wood, traduit de l’anglais (Australie) par Renaud Morin.

3 carottes

L’Écliptique fait partie de ces livres qui vous prennent par la main pour vous conduire dans un autre univers. Et pas besoin d’aller dans des contrées féériques pour se sentir dépaysé : pour Federico, il aura suffi d’une plongée dans le milieu artistique londonien des années 1950 et 1960 pour s’égarer avec délice.

Mais revenons au point de départ. Le roman s’ouvre sur le refuge de Portmantle, caché sur l’île d’Heybeliada, au large de la Turquie, qui abrite quelques artistes (écrivains, architectes, dramaturges, peintres, etc.) dont la créativité a été écrasée par trop de pressions extérieures. On n’entre ici que sur recommandation d’un parrain qui couvre l’intégralité des frais du séjour et tout se passe dans le plus grand secret. Dans ce cocon totalement coupé du monde, quatre pensionnaires de longue date voient leur routine et leur amitié bouleversée par l’arrivée d’un jeune homme très perturbé. La plus troublée des quatre est Knell, une artiste peintre qui se met en tête d’aider l’étrange jeune homme à aller mieux malgré l’opposition de ce dernier. Se faisant, elle se remémore sa jeunesse et ses débuts d’artiste.

C’est à ce moment que l’ouvrage se met à raconter deux histoires, menées en parallèle, s’effleurant souvent et se heurtant parfois. D’un côté, on suit le quotidien de Knell à Portmantle, tandis que la présence du jeune homme fait vasciller ses repères et révèle les aspects les plus louches du refuge. De l’autre, on est plongé dans la vie d’Elspeth (le vrai nom de Knell), jeune peintre dont le talent est rapidement reconnu mais qui voit l’inspiration lui filer entre les doigts alors qu’elle se lance dans une œuvre de commande extrêmement ambitieuse. Au même moment, elle s’enlise dans une relation amoureuse avec un artiste terriblement égocentrique qui refuse de s’engager à ses côtés alors qu’elle a besoin de lui. Ces deux facettes du roman sont très maîtrisées et s’imbriquent habilement, si bien que Federico n’a pas vu venir la troisième facette, bien planquée dans les pages et qui surgit dans la dernière partie du livre et en accélère le rythme pour nous mener à un final qui a retourné la tête de notre ami lapin !

Malgré quelques longueurs (mais au vu de la densité du livre, tout est pardonné), Federico a vraiment adoré L’Écliptique. C’est un roman étonnant qui l’a séduit grâce à son héroïne. Knell/Elspeth est une artiste très exigeante et son appétit ne se satisfait pas de la reconnaissance de ses pairs ou du succès commercial de ses toiles. Elle est en quête d’une forme de vérité absolue, d’évidence dans ses peintures. Et quand elle ne la trouve plus, on ne peut qu’avoir de la compassion pour elle.

Sa recherche de l’œuvre parfaite est très prenante. La façon dont l’auteur décrit le processus de création est très belle et a vraiment emporté votre chroniqueur. Plus que tout le reste, ce sont ces passages où Eslpeth ressent l’ivresse de la création – une ivresse communicative – et la détresse dans laquelle elle est plongée quand elle ne se reconnaît plus dans son travail qui ont le plus marqué Federico. Quant à l’île de Portmantle… Chut ! Il est interdit d’en parler !

 

Benjamin Wood, trad. Renaud Morin, L’Écliptique, Robert Laffont, août 2018, 504 p.

Le Pouvoir

Un roman de Naomi Alderman, traduit de l’anglais par Christine Barbaste.

2 carottes

Pour son premier roman, Naomi Alderman bénéficie d’un parrainage pour le moins prestigieux, celui de Margaret Atwood. Cette dernière, propulsée sur le devant de la scène grâce à l’adaptation de son superbe livre La Servante Écarlate, l’a soutenue tout au long de l’écriture. Il ne s’agit donc pas juste d’un bandeau avec la mention « c’est trop de la balle » signé Margaret Atwood.

C’est l’une des raisons qui ont incité Federico à lire ce livre. L’autre raison, c’est son sujet évidemment : du jour au lendemain, les femmes se révèlent dotées d’un nouvel organe au niveau de la clavicule qui leur permet de créer un courant électrique. D’une simple décharge, ce que tous appelleront bientôt « Le Pouvoir », devient vite une arme qui va propulser brusquement les femmes à la tête de l’humanité.

Et que se passe-t-il ? La douceur naturelle des femmes en font des meneuses protectrices et dédiées au bien-être de la communauté ?

Nan, c’est le chaos.

Évidemment, votre ami lapin grossit le trait. Mais c’est pas loin. Naomi Alderman a choisi de donner la parole à plusieurs femmes et à un homme, tous témoins ou acteurs de la révolution en cours. Cela nous permet d’assister au renversement progressif du pouvoir politique et à la naissance d’une nouvelle religion monothéiste, le tout sur fond de guérillas, d’exactions voire carrément de guerre. À côté, la révolution Russe c’est une kermesse.

pouvoirSi Federico a de grosses réserves sur ce livre (surtout au niveau du style, mais nous y reviendront), il a en revanche applaudi des deux pattes à l’idée directrice : le pouvoir corromp et ce ne sont pas souvent les plus sages qui s’en emparent. Aussi, que l’on donne le pouvoir à des hommes ou à des femmes, le résultat est le même, c’est-à-dire que ceux qui tiennent les rênes en profitent pour asservir les autres et sont capables de tout pour conserver leur ascendant. Votre chroniqueur a vraiment apprécié la façon dont Naomi Alderman balaye d’un revers de son crayon tous les discours qui essaient de nous démontrer que les hommes et les femmes occupent dans notre société une place dictée par la nature et pas par une construction sociale.

L’autre point qui a marqué Federico est l’usage de la violence. Alors que les femmes prennent peu à peu le contrôle de la société, un mouvement se met en place du côté des hommes pour stopper le basculement. Pendant ce temps, certains profitent de ce bouleversement mondial pour faire de l’argent et réorganiser les traffics. Quant à certaines régions du monde, elles sont le théâtre de manifestations au cours desquelles des femmes utilisent leur pouvoir pour se venger des humiliations passées. La conséquence est évidemment une escalade de la violence entre les différents groupes et comme d’habitude ce sont ceux qui n’avaient rien demandé d’autre que de vivre en paix (femmes ET hommes) qui trinquent. Le lecteur assiste alors à des scènes assez dures, dont plusieurs viols, perpétrés par des femmes sur des hommes. En lisant, horrifié, ces passages, Federico s’est rendu compte que l’inversion des rôles nous rappelle à quel point ces actes sont barbares et que, malgré cela, notre société nous y a habitué en les représentant comme un vague dommage collatéral.

Toutes ces idées fort intéressantes sont malheureusement un peu desservies par la sensation que tout va trop vite dans le récit. Certes, le renversement social se fait brusquement et l’auteure multiplie les bonds dans le temps pour accélérer le rythme. Mais Federico aurait aimé que les différents personnages que Naomi Alderman a créé pour être témoins de l’arrivée du Pouvoir et ses conséquences aient plus de temps pour s’installer. Là où Margaret Atwood économise l’action pour se concentrer sur les observations, les émotions et les réflexions de ses protagonistes, Naomi Alderman fait l’inverse. On ressent parfois un gros manque de maturité dans l’écriture, qui contraste bizarrement avec la profondeur de la réflexion proposée. En fait, Federico aurait voulu que cette histoire prenne le temps de bien développer son potentiel, pourquoi pas sur plusieurs tomes.

Même si cette lecture lui laisse un sentiment d’inabouti, cela reste un premier roman ambitieux (mais jamais prétentieux) et intelligent (mais jamais donneur de leçons) qui fait de Naomi Alderman une auteure à surveiller de très près.

Naomi Alderman, trad. Christine Barbaste, Le Pouvoir, Calmann Levy, janvier 2018, 400 p.

Margaret Atwood

Pour Federico, l’année 2017 a été marquée par la découverte de Margaret Atwood. En fait, depuis plusieurs mois (voire, plusieurs ANNÉES !), Federico avait un livre de cet auteure bien au chaud dans sa bibliothèque : Le dernier homme.

Et bien, il ne l’a pas encore lu.

Voilà.

Ce qu’il a lu en revanche, c’est Œil-de-chat et La servante écarlate. Et franchement, c’est trop génial. Commençons par vous présenter Œil-de-chat.

3 carottes

oeil de chatC’est un livre dans lequel il se passe peu de choses. Elaine, la cinquantaine, est artiste peintre. Elle revient à Toronto après des années d’absence à l’occasion d’une rétrospective. En déambulant dans la ville où elle a grandi, elle se remémore son enfance, son adolescence, la famille, les amies, les premiers amours. C’est particulièrement la relation avec Cordélia, amie abusivement autoritaire de son enfance et qui deviendra sa Némésis, qui est décrite dans toute sa complexité. Tels les étoiles qui nous éclairent la nuit d’une lumière émise il y a plusieurs millions d’années, les souvenirs évoqués aident à comprendre la femme qu’elle est aujourd’hui. Quand on découvre l’exposition consacrée à ses œuvres à la fin du livre, on y retrouve bon nombre des événements et des figures qui ont marqué Elaine de manière plus ou moins consciente.

Margaret Atwood possède un talent que Federico chérit par dessus tout : nous montrer que souvent dans la vie, ce qui compte ce sont les moments les plus banals. Le portrait qu’elle fait d’Elaine est fait de petites touches, de sensations, d’émotions ressenties. L’auteure n’a pas peur de la complexité de ses personnages et nous la présente avec précision et subtilité. C’est terriblement bien écrit et Federico a pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, de plus cela lui a ouvert une fenêtre sur le milieu artistique féminin de la deuxième moitié du XXe siècle.

Très bien disposé vis-à-vis de Margaret Atwood et intrigué par le phénomène télévisuel qu’a été l’adaptation en série télé de La Servante écarlate, Federico a décidé de poursuivre sa découverte de l’univers de l’auteure canadienne avec ce roman dystopique.

4 carottes

Les États-Unis y sont une sorte de dictature chrétienne ultra-conservatrice dans laquelle, suite à une crise démographique, certaines femmes sont réduites en esclavage pour servir de reproductrices. Defred est l’une d’entre-elles et c’est son récit que nous lisons.

servante écarlateMargaret Atwood choisi de nous décrire cette société à travers le regard d’une femme qui n’a accès à aucune information. Par conséquent, le lecteur ne sait rien de l’organisation politique qui régit le pays, et n’en a un bref aperçu qu’à travers le « maître » de Defred, celui à qui elle doit donner un enfant et dont elle porte le nom (De-Fred). Le fait de ne rien savoir créé une sensation de vertige que l’auteure manie à merveille. Comme dans Œil-de-chat, le quotidien est raconté dans ses moindres détails et le cheminement des pensées de Defred, minutieusement retranscrit. Cela nous permet de voir la subtile évolution de cette héroïne qui n’a rien d’une révolutionnaire mais qui, d’une petite transgression à l’autre, va entrer en résistance. Discrètement, certes, mais cela n’en est pas moins passionnant. Federico ne pouvait pas lâcher ce roman génial, happé qu’il était par la richesse du récit, la grande qualité de l’écriture et la tension permanente.

Quand il voit la belle bibliographie de Margaret Attwood, votre chroniqueur ne peut que se réjouir : que d’heures de bonne lecture en perspective ! Quant au Dernier homme, il va devoir attendre son tour encore un peu car, actualité série oblige, c’est Captive qui s’impose comme la prochaine lecture atwoodienne de Federico !

Margaret Atwood, trad. Claire Malroux, Oeil-de-chat, Pavillons Poche Robert Laffont, février 2017, 688 p.

Margaret Atwood, trad. Sylviane Rue, La Servante Écarlate, Pavillons Poche Robert Laffont, 2015, 544 p.

La gifle

Un roman de Roxanne Bouchard.

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Les faits se déroulent en 1972, dans un village québécois bordant le fleuve Saint-Laurent où la communauté italienne a ses pénates. François Levasseur, anti-héros, n’est pas très fute-fute mais tout de même très ambitieux. Peintre sans génie et homme sans jugeotte, il s’imagine devenir un artiste mondialement connu et admiré, poussé dans cette idée par sa mamma, boulangère de son état et grande adepte de ses propres pâtisseries. Aussi étrange que cela paraisse, « Francesco » a du succès auprès des femmes… ou plutôt, disons que les personnes du sexe féminin ont de grandes facilités à obtenir ses faveurs, qu’il ne se retient pas de distribuer à tord et à travers, notamment auprès de ses modèles. D’ailleurs le mariage de l’une d’entre-elles approche, et la toile commandée à l’occasion par la mère de la mariée y sera dévoilée. Tous les éléments pour que l’inévitable se produise sont réunis, ça sent le roussi pour Francesco…

la_gifleCe texte drôle et pétillant a bien diverti notre ami lapin. Toutes ses italiennes qui s’agitent, occupent l’espace de leur beauté, leurs mouvements, leurs paroles, ces femmes qui ne vont pas se laisser faire, font vibrer les pages de ce tout petit roman dans lequel on se plonge avec aisance, avide de savoir QUI sera la gifleuse ? Honteux, Federico a trop facilement trouvé au fond de lui cette once de méchante impatience pour l’achèvement final et libérateur qui viendra punir l’effronté goujat.

Digne d’une pièce de théâtre, La gifle se joue à la fois de son héros et de son lecteur. Le ton moqueur de Roxanne Bouchard fait mouche, notamment dans les interludes façon « mode d’emploi » qui ponctuent les chapitres. L’auteure nous y donne les leçons essentielles (« Apparition de la gifle », « L’importance de réussir la gifle ») et les réflexions majeures sur le sujet (« Existe-t-il des giflantes naturelles ? »). Visiblement, l’auteure s’amuse, ça tombe bien, nous aussi !

En fait, Federico a été un peu surpris par le texte de La gifle, qui s’est révélé purement humoristique, alors que Whisky et paraboles, premier livre de Roxanne Bouchard qu’il avait lu il y a quelques années, avait un tout autre ton, empreint de tristesse et habité par la totale remise en question de l’héroïne. Une lecture qui lui avait plu, mais dont notre ami lapin avait eu du mal à retirer des clés suffisamment claires pour son esprit. En tout cas, La gifle vient chambouler le souvenir que Federico avait de cette auteure et en donne une toute nouvelle dimension !

La gifle, mode d’emploi, Roxanne Bouchard, Éditions Typo, 2016 (première édition en 2007 chez Coup de tête), 106 pages

L’attrape-cœurs

Un roman de J. D. Salinger, traduit de l’anglais (américain) par Annie Saumont.

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Notre ami lapin se demandait ce qu’il y avait dans L’attrape-cœurs pour qu’on en parle autant. Enfin il a la réponse ! Petits veinards que vous êtes, il va la partager avec vous.

L’attrape-cœurs est un roman à la première personne. La personne en question est Holden Caulfield, un adolescent « en rupture », comme on dirait aujourd’hui. Mais en fait, Federico n’a pas trouvé que ce jeune garçon paumé, rebelle, un chouia misanthrope, était si perdu pour la société que ça. Issu de la bourgeoisie aisée de New York (ses parents habitent à quelques pas de Central Park), Holden est surtout un jeune garçon très critique et rabat-joie, qui déteste à peu près toutes les personnes qui l’entourent, en particulier ses camarades de dortoirs, les filles un peu trop pimbêches et les professeurs donneurs de leçon. Il ne supporte pas l’école, ses devoirs et ses codes de conduite, les relations sociales ampoulées à l’entracte des pièces de théâtre, les faux-semblants, le cinéma, etc. La seule matière dans laquelle il excelle, c’est la littérature ; la seule personne qu’il apprécie vraiment, c’est Phoebé, sa petite sœur, vive et intelligente.

attrape-coeursLe roman suit chronologiquement deux jours seulement de la vie d’Holden Caulfield. Renvoyé de Pencey juste avant les vacances de Noël, Holden va décider de quitter l’école plus tôt pour aller errer un peu dans les avenues new-yorkaises avant de rentrer et confronter une nouvelle fois ses parents. Parce que ce n’est pas la première fois qu’il se fait expulser… Hôtels scabreux, bars miteux, le café de Central Station, les marches du musée d’Histoire naturelle, Holden se balade et essuie des déconvenues les unes à la suite des autres.

Federico n’aurait pas cru être aussi emballé par l’histoire de Caulfield. « Des mecs marginaux qui se cherchent et errent sans but dans New York », c’est le pitch des trois romans de La Trilogie New-Yorkaise de Paul Auster, et ça avait un peu gonflé notre ami lapin. Mais ici non, Federico s’est pris au jeu du parcours de Holden Caulfield, un garçon obtu et impulsif qu’il a très vite apprécié, principalement en raison de son éloquence et de son œil malgré tout très aiguisé sur les travers de la société (la société américaine de 1949 dans ce cas-ci).

Notre ami lapin a le sentiment de vous livrer une impression de lecture assez optimiste, alors que la perception de ce roman se veut conventionnellement assez sombre au vu des thèmes abordés et du dénouement final (dont il pense être passé à côté, d’ailleurs…) ; mais ce sont ses impressions, justement. En effet, Federico a apprécié L’attrape-cœurs car il l’a lu avec légèreté, tout en appréciant sa profondeur : les pages se tournaient les unes après les autres sans qu’il ne s’en rende compte, à une période où il avait du mal à prendre le temps de lire. Contre toute attente, le héros lui était attachant et le récit envoutant. On se croyait bel et bien dans les rues de la grosse pomme, sous des airs de jazz et un parfum de gasoil.

L’attrape-coeurs, J. D. Salinger, Pocket, 1986 (1945 pour la version originale), 254 pages

Ma vie rouge Kubrick

Un roman de Simon Roy.

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Comment écrire un roman qui parle à la fois d’un film, The Shining, et de sa môman ?

MaVieRougeK2Federico est encore bien satisfait d’avoir lu ce livre si bien structuré, si poétique, poignant et savant. Comment l’auteur a-t-il fait pour raccorder ce film qu’il affectionne, qu’il a étudié des années durant lorsqu’il enseignait le cinéma, et la vie de sa propre mère ?

Pas forcément reliées en tout point, ces deux facettes du roman se côtoient avec aisance, retranscrivant sur papier les réflexions de l’auteur sur la vie, la mort, tout ça.

Car Ma vie rouge Kubrick est un peu comme un outil de deuil. Raconter l’histoire tragique de sa mère semble purger la tristesse laissée par son décès, et de comprendre ce par quoi elle est passé sa vie durant, à l’aune de l’histoire de Jack et Dany dans The Shining. Un traumatisme d’enfance, un père fou, l’alcoolisme, la violence, la solitude, les thèmes majeurs de The Shining sont aussi ceux de la petite famille Roy.

Ce doit être pour cette raison que Simon Roy s’est passionné pour ce film depuis ses 10 ans, et qu’il l’a visionné près de 42 fois… C’est ainsi que Ma vie rouge Kubrick est aussi un petit condensé analytique, mais jamais indigeste, du film de Kubrick. Simon Roy apporte une lecture personnelle de cette œuvre hyper tendance, dont on entend parler partout, donnant à son roman plus d’intérêt que les éloges classiques de ce film culte.

Ma vie rouge Kubrick, Simon Roy, 2014, Éditions du Boréal, 176 pages

Les femmes de Brewster Place

Un roman de Gloria Naylor, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Bourguignon

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Vfemmes de brewster placeoici un livre petit par sa taille mais grand par sa qualité. En un peu plus de 250 pages, l’auteure dresse sept portraits de femmes, toutes ayant échoué à Brewster Place, Ghetto noir d’une ville anonyme des États-Unis. Publié initialement 1983 et récompensé par le National Book Award, puis en France en 1987 aux Éditions Belfond, ce livre a bénéficié d’une nouvelle parution chez le même éditeur en 2013. Et c’est tant mieux car notre ami lapin est bien content d’avoir eu la chance de découvrir ce roman.

Malgré les difficultés rencontrées par ces Afro-Américaines et la violence dont elles sont ou ont été victimes, leurs parcours sont raconté sans misérabilisme. Ce sont leur force, leur résistance et la solidarité qui sont mis en avant à travers des détails anodins. Votre chroniqueur n’en a ressenti que plus d’empathie pour ces héroïnes. Il a souvent été en colère aussi, face aux murs qui se dressent devant elles : racisme, pauvreté, intolérance, violences sexuelles, homophobie, etc. Traité comme un personnage à part entière, Brewster Place est un creuset où viennent mourir leurs rêves.

Ce texte bref est très fort et superbement écrit. Il transcende la lancinante complainte du destin de ces sept femmes.

Gloria Naylor, trad. Claude Bourguignon, Les femmes de Brewster Place, 10/18, 264 p. 

Une éducation catholique

Un roman de Catherine Cusset.

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Peu de temps après Catherine la coquine, notre ami lapin s’était souvenu d’une autre Catherine qu’il souhaitait lire depuis un moment. Sa rencontre avec Catherine Cusset a été à la hauteur de ses attentes, et il a trouvé dans Une éducation catholique l’ambiance et les thèmes dont il avait envie à ce moment-là.

IMG-0557Œuvre d’autofiction, Une éducation catholique est une plongée dans l’enfance et l’adolescence de Marie, double de l’autrice. Elle nous dévoile sans pudeur ses grandes amitiés féminines, ses premiers émois amoureux, sa relation avec son père, fervent catholique, et son détachement progressif de cette religion qui bien vite n’intéresse pas la petite fille. Ce qu’elle aime par-dessus tout, la petite Marie, ce sont ses amies (et plus tard les garçons) pour qui elle donne tout et avec qui l’ont peut faire des choses pas très catholiques… Bien vite le roman s’éloigne du sujet de la religion pour se concentrer sur celui de l’apprentissage amoureux et sexuel. Cela n’a pas trop gêné notre ami lapin, tant sa lecture l’a emporté dans la même vague qu’avait soulevé La vie sexuelle de Catherine M.

Federico a lu ce roman d’une traite, envoûté par les mots de Catherine Cusset, entraîné par les pas d’une jeune fille qui entre dans le monde et se donne corps et âmes aux rencontres qu’elle y fait, en recherche constante d’une mentore ou d’un guide à suivre aveuglément. Il y a dans Une éducation catholique un captivant portrait psychologique, en plus de la belle histoire d’une jeunesse bourgeoise dans le Paris des années 1960.

Une éducation catholique, Catherine Cusset, 2014, Gallimard, 144 pages

La tresse

Un roman de Laetitia Colombani.

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Ce roman est celui de trois femmes : Smita, Giulia et Sarah. Pourtant, jamais elle ne se rencontrent, chacune reste dans son pays et son milieu respectif : la caste des intouchables en Inde, une entreprise familale de perruques en Sicile et un cabinet d’avocats canadien. Le titre nous sert la métaphore qui correspond à ce livre sur un plateau : trois mèches de cheveux qui font partie d’un tout.

la tresseLa première, Smita, refuse que sa fille connaisse le même sort qu’elle, c’est-à-dire vider les latrines des autres. Cette tâche pour le moins infamante est en effet réservée aux intouchables en Inde. En plus d’exercer un boulot de merde (oui, c’était facile), Smita doit subir en permanence le mépris de ceux qui la paient une misère pour le travail qu’elle accomplit. Malgré un mari fataliste qui a baissé les bras depuis longtemps et la menace de représailles contre les intouchables qui essaient de fuir leur condition, Smita décide de tenter le tout pour le tout pour épargner à sa fille de vivre le même calvaire qu’elle.

La deuxième, Giulia voit son univers s’effondrer lorsque son père sombre dans le coma suite à un accident. Elle doit alors reprendre la fabrique de perruques familiale et découvre bien vite la situation financière catastrophique de l’entreprise. Comment va-t-elle sauver la fabrique et les femmes qui y travaillent sans lui faire perdre son âme ?

La troisième voix du livre est une femme hyper active. À quarante ans, Sarah travaille au sein d’un très prestigieux cabinet d’avocat. Divorcée, mère de deux enfants, elle sait que sa vie de famille a été sacrifiée au profit de sa carrière mais rien ne pourra l’arrêter dans sa course vers le sommet. Rien, évidemment, sauf la maladie qui va la frapper de plein fouet.

Laetitia Colombani entrecroise les parcours de ces trois femmes qui ont un point commun : leur combativité face aux difficultés. Toutes refusent de se laisser abattre, d’accepter sans rien faire les injustices, les crises, l’intolérance et j’en passe. Leur lutte est touchante, même si Federico s’est plus passionné pour Smita, dont l’énergie et la colère sont communicatives. Ce roman se lit très facilement, l’écriture est fluide et le phrasé bien tourné. Et en prime, les histoires qui sont racontées sont avant tout des récits de résilience, pleines d’énergie positive. Tous les ingrédients sont réunis pour en faire le bestseller qu’il est devenu rapidement. Cependant, aux yeux de votre impitoyable chroniqueur, les femmes de ce roman auraient mérité le double de pages afin d’étoffer leur histoire. Federico s’est senti investi dans leurs luttes et aurait donc aimé avoir plus de détails sur leur vie, leur environnement. Le ton est très léger et on passe très vite sur certains aspects, là où notre ami lapin aurait souhaité s’attarder. Au final, La tresse manque un peu de substance, de réalisme. C’est une jolie histoire, mais peut-être trop jolie pour sembler vraie.

Laetitia Colombani, La tresse, Grasset, mai 2017, 224 p.

Et un grand merci à Lucie pour avoir illustré cet article avec ses jolis cheveux !

Le parfum des fraises sauvages

Un roman d’Angela Thirkell, traduit de l’anglais par Florence Bertrand et Alice Bercker.

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Le_parfum_des_fraises_sauvages__c1_largeLe Parfum Des Fraises Sauvages a été publié en 1934 et raconte l’été que passe la jeune et désargentée Mary Preston dans la grande propriété de ses cousins beaucoup plus fortunés. Si on ajoute à cette intrigue deux frères célibataires dont l’un est un séducteur patenté, des maîtres de maison fort excentriques et un majordome accro à son gong, vous avez là tous les ingrédients d’une délicieuse comédie romantique anglaise.

Ce n’est certainement pas le roman du siècle et on ne peut pas dire qu’il ait marqué Federico à vie (cela fait à peine quelques mois qu’il l’a lu et il avait tellement oublié l’histoire qu’il a du aller relire le résumé sur internet pour écrire le premier paragraphe !).

Néanmoins, notre ami lapin a passé un court et agréable moment de lecture avec ce livre qui a bien mérité la seconde jeunesse offerte par les éditions Charleston. Après le succès retentissant de la série Downton Abbey et la passion intacte que suscite encore Jane Austen, on ne peut nier que beaucoup de gens (dont Federico !) adorent se réfugier dans les jupons de châtelaines en tous genres, pourvu qu’elles soient mêlées à des intrigues romantiques et qu’elles résident dans une verdoyante propriété anglaise.

Tout dans le roman d’Angela Thrikell est charmant, même les personnages les plus bizarres, qui le sont juste assez pour nous faire rire sans jamais tomber dans la caricature. L’intrigue n’est ni très originale ni très fouillée mais elle est brodée de dialogues bien maîtrisés et plein d’humour. L’auteure ne se prend pas au sérieux et cela se ressent, notamment dans les nombreux passages consacrés aux atermoiements amoureux des personnages. Cette pointe d’ironie est l’élément clé du livre : l’air de rien, Angela Thirkell transforme ce qui aurait pu être une pesante et insipide guimauve en une délicieuse crème fouettée, légère et rafraîchissante. Idéale avec une poignée de fraises sauvages !

Angela Thrikell, trad. Florence Bertrand et Alice Bercker, Le Parfum des Fraises Sauvages, Charleston, juin 2016, 288 p.